‹ Lettres a l'étrangereChapitre 57 sur 120 · L'Anglaise Sarah Lovell. Voir p · texte numérisé non relu

L'Anglaise Sarah Lovell. Voir p

et les chambres de domestiques fussent prêts à Beaujon! Voilà mon ambition.

Je viens de corriger huit cents lignes pour [la Cousine] Bette, et les huit premiers chapitres du Cousin [Pons]. Depuis ce matin, je ne me suis pas levé de mon fauteuil, et il est trois heures et quart. J'ai remis du bois au feu, et j'ai pensé à toi, là, sur ma chauffeuse! Oh! ma belle vie, mon orgueil, mon Eve, que je t'aime! Non, tu n'en sais rien;... il te faut, pour le savoir, deux ou trois années passées au cœur l'un de l'autre. Et quel besoin de te voir! Corps et âme en tressaillent. Il faut encore écrire cent feuillets et les corriger!

Décidément, je ferai venir de Tours le secrétaire et la commode de Boule. Ta chambre sera complète. C'est une affaire de six mille francs, mais pour mille francs qu'a-t-on en meubles modernes? Des misères sans valeur. Tu seras au moins à ton goût, ma chère Évelette, ma bonne et adorée petite fille.

Allons, adieu pour aujourd'hui. Je t'envoie mille caresses, mille baisers, et bien des tendresses d'âme, des rêveries pleines de nous, et des vœux pour que ta santé soit bonne. Je crois que ce que tu as est une des formes que prennent les choses de Soleure, qui sont capricieuses en diable, et cette pensée a beaucoup calmé mes alarmes.

Jeudi [19 novembre]. Quatre heures.

Je sors; il a été impossible de t'écrire, car j'ai fait vingt feuillets, et j'ai corrigé six numéros. J'ai encore vingt feuillets à faire, et il les faut pour samedi, car je suis au jour le jour. Je n'ai plus le temps de réfléchir, ni de corriger ce que je fais. Et il faut aller voir le feuilleton de demain où l'on m'a fait des bêtises !

Vendredi [20 novembre].

J'ai eu ta lettre et celle de Georges! Grâce à Dieu, tu vas mieux, et nous nous verrons le 6 à Leipsick. Je viens de lire ta lettre, et le papier en est si fm, que le verso empêche de lire le recto en voiture. Or, hier, je suis allé à la poste, de là à la maison, où rien ne marche, et au Constitutionnel, et du Constitutionnel ici, où j'ai dîné, et je me suis couché. Sais-tu que hier, de deux heures et demie du matin à quatre heures, je ne me suis pas levé de mon fauteuil! Mais il faut cela. Tu me dis de ne pas travailler, de prendre garde à ma santé! Mais, louloup, ne t'ai-je pas écrit que fai pris des engagements pour la maison, en comptant vendre cent actions du Nord? Or, le Nord était hier à six cent vingt-sept; il tombera à cinq cent soixante-quinze. C'est deux cents francs au-dessous de notre prix d'acquisition. Il faut donc que ma plume gagne ce que les actions devaient me donner.

C'est un miracle que je m'en tire. Les Parents pauçres devaient me donner en tout (les deux histoires) douze mille francs. La Cousine Bette en donne à elle seule treize mille, et le Cousin [Pons] en donnera six mille. J'ai donc presque doublé la production. J'ai fait quarantehuit feuilles de la Comédie Humaine, au lieu de vingt-quatre! Et crois-tu que cela [se] fasse comme je t'écris? Ah! bon Dieu, c'est effrayant! Eh! bien cela ne me tire pas d'affaire. Je compte sur toi pour les dix-huit mille francs à rendre [aux Rothschild], et pour les quatorze mille en février, comme tu me l'écris; et j'obtiendrai même jusqu'en avril surtout si nous rendons les dix-huit mille.

Il faut faire les Paysans et encore autre chose : car c'est nécessaire. J'ai vingt mille francs de réparations à payer par moi-même, et dix mille francs en sus de choses indispensables. C'est trente mille francs à trouver du 15 décembre à fin janvier. Tu me verras à côté de toi, ne quittant pas ma table. Je ne puis pas m'occuper de ma santé; je ne prends aucun soin de toilette; je suis une machine à copie. Les ouvriers ne peuvent pas être hors de la maison avant les premiers jours de décembre, et nous ne pouvons pas aller là avant les premiers jours de janvier. Nous aurons une quinzaine d'hôtel ou d'appartement garni. Et, encore, nous aurons peu de mobilier. Tout viendra petit à petit.

Si les Paysans sont faits à temps, cela me sauvera. Il ne faut plus penser à nos deux cent vingt-cinq actions du Nord. Je ne pense qu'à en acheter vingt-cinq au-dessous de six cents francs, pour me compenser les pertes. Songe à mes obligations : sept mille cinq cents francs à la Ch[ouette], dix mille francs aux entrepreneurs, voilà ce qu'il faut que je trouve pour le mois de décembre, et je vois les Parents pauvres absorbés! Avant de partir, il faut que je trouve mille francs pour des effets à payer, mille francs pour ta commode et ton secrétaire, et que je paie trois mille francs; c'est cinq mille francs, le reste des Parents pauvres. A mon retour, il faut payer quinze cents francs à l'ébéniste et huit mille francs aux entrepreneurs. C'est neuf mille cinq cents francs. Aussi, crois-moi, je me plains, mais je suis content de la lenteur des ouvriers. Le second étage et le premier seront prêts, je l'espère. Mais je n'ai pas de réponse pour les tapis du Levant. Nous serons sans tapis. Du reste, tu seras contente, je l'espère, de ta petite maison. Les maçons vont avoir fini cette semaine, le couvreur aussi; les peintres y sont. C'est le calorifère qui n'avance pas. On vitre. Tu auras des vitres sans section, d'un seul morceau. Si tu savais le mauvais sang que je fais! C'est effrayant.

Je paie demain deux mille francs : mille francs pour la caisse à l'argenterie et pour la façon du meuble d'Amsterdam et de nos chaises de salle à manger, et mille francs pour des tableaux demandés il y a six mois. J'ai fait une nouvelle pour payer cela. J'ai encore pour quinze cents francs de meubles à payer, des fauteuils de salon.

etc. J'aurai pour quinze cents francs de dorures à payer en février Et je n'ai encore ni linge, ni batterie de cuisine, ni literie. Il faut faire arranger tout cela. C'est quinze cents francs. Mais tout cela se fera par mes travaux. Mon voyage avec toi me délassera beaucoup. Ne crains rien de ton mougick, ni de ta sœur, si tu fais ce que je te dis. Arrivons crânement à l'appartement que j'aurai pris. Restes-y jusqu'à ce que je puisse te mettre à Beaujon; personne ne peut franchir la porte de Beaujon sans que toi ou moi le voulions. Ce n'est plus une maison comme une autre : il n'y a que nous. Pas de locataires, pas de voisins d'aucun côté, excepté Gudin. Et, enfin, il y a cet appartement du bas qui est invisible, introuvable. Avec trois domestiques nouveaux, juge donc! On viendra me chercher à Passy, voilà tout. J'irai même tous les jours, à cause du déménagement, qui se fera en janvier et février, au fur et à mesure des achèvements des pièces. La Ch[ouette] s'en ira les premiers jours de décembre chez elle; elle prendra son chez-soi pendant mon voyage. Or, à moins que tu ne le dises, à moins que je ne le dise, comment veux-tu qu'on sache que tu es là? L'on pourra dire que j'ai une maîtresse que je cache, à la longue; mais on en causera en mai, quand tu seras partie. J'ai eu deux ans d'incognito à Passy. Si tu veux te promener, tu te promèneras le soir. La seule chose à observer, ce sera de ne pas te montrer aux fenêtres. Mais il n'y a pas de passants; la rue n'est pas livrée à la ville; nous sommes enfermés, comme chez nous, dans tout Beaujon. Tu ne comprendras cela qu'en le voyant. D'ailleurs, rassure-toi sur la dépense. Celles faites, je les paie, et je n'en fais pas d'autres; je serais insensé. Je ne pense qu'à loger les domestiques, à préparer le logement de la nourrice et de l'enfant et à faire nos chambres, le salon d'en haut et mon cabinet. Eh! bien, tout cela peut se faire. Tous les meubles sont achetés et payés, à deux mille francs près. Mon ménage fournit tous les lits de domestiques. La lingerie, où couchera la femme de chambre, sera faite. J'ai seulement à acheter le gros linge, la batterie de cuisine et deux lits. Tout cela, c'est deux mille francs. Mets mille francs pour les rideaux, les étoffes du premier étage, et ce sera fini. C'est donc cinq mille francs. J'en ai dix-huit mille à payer outre cela. C'est vingt-trois mille francs. Eh! bien, je gagnerai ces vingt-trois mille francs, sois tranquille. Je ne te demande que d'avoir les dix-huit mille francs Rothschild, en arrivant, et les quatorze mille du versement, en mars. Tu ne perdras rien à cela, puisque nous aurons deux cent vingt-cinq actions du Nord. Nous serons riches, voilà tout. Hein! louloup, comme j'ai bien fait de prendre trois ans pour payer les trentedeux mille francs qui restent dus sur la maison !

Bien sûr, l'été prochain, le Nord vaudra neuf cents à mille francs. Il vaudra l'Orléans. Nous aurons là, un jour, deux cent vingt-cinq mille francs. Je n'ai pas le moindre regret de notre affaire. Ce pla-

cément est bon. La maison est une affaire d'or; elle me répare le désastre des Jardies. Seulement, il faut les sommes dont je te parle* Mais, ma femme et mon Vict[or- Honoré] me donnent un courage surhumain; tu en seras convaincue quand tu sauras que, depuis mon retour de Wiesbaden, tout ce que tu liras de la Cousine Bette, depuis le célèbre chapitre : Bilan de madame Marneffe, qui a eu un succès prodigieux, là ou j'ai expliqué la belle de Beck[...], tout cela, mon ange, ces vingt chapitres ont été écrits currente calamo, faits la veille pour le lendemain, sans épreuves! C'est alors que tu sauras combien je t'aime. Tu as été mon génie. Il faut que j'arrive au but que je me suis fait, avoir ma maison, avoir payé toutes mes dettes au 20 mai prochain, et dire à ma femme : « Les cent mille francs que tu as mis de côté si péniblement pour payer les dettes de ton Noré, les voilà î » Au 20 mai, j'aurai une maison qui vaudra quatre cent mille francs, y compris le mobilier; j'aurai deux cent vingtcinq actions du Nord, et les quatre-vingt mille francs par an que donne ma plume!! C'est ce que j'ai dit à ta sœur, que je faisais un mariage d'amour, et toi un mariage d'argent, de raison, de convenance; que je te savais froide, mais je t'aimais à l'adoration, à cause de cela. De là son envie de venir voir mes richesses, dont on parle beaucoup trop.

Allons, adieu. Je bavarde, et j'ai mes vingt feuillets à faire. Oh! tu dois plonger ton cher petit nez aujourd'hui dans les colonnes de la Cousine Bette, et palpiter à certaines phrases sur les femmes qui réunissent tout, l'âme et la chair, le plaisir et l'amour, et à certaines autres, sur la constance.

Adieu; mille caresses, mille tendresses. Je ne rêve que d'être à la Stadt Rom, à Leipsick! Adieu; Évelinette, ma chère petite fille adorée, mon bon min[ou], baisé, caressé, souhaité, mangé, mille fois en idée, et mes beautés de vingt-cinq ans, tant de fois revues! Adieu, ma vie et tous mes plaisirs ! Adieu, toute ma bien-aimée ! Oh î travailler pour nous, ce n'est plus une peine, un travail : c'est un demi-bonheur. Soigne-toi bien. Je t'apporterai un pâté de foie gras, pour ta route.

Samedi [21 novembre].

J'ai beaucoup travaillé hier; mais j'ai toujours vingt-quatre feuillets à faire. Tu n'as pas d'idée des courses, des affaires, etc.

Hier, je suis allé chez L[aurent]-Jan pour lui proposer de dialoguer [la pièce des Variétés, car j'ai du travail pour jusqu'au 30 novembre, et je pars le l^'; je n'ai pas le temps de regarder la pièce. Ça lui aurait rapporté cinq à six mille francs. H a refusé, sous prétexte de la colossalerie de la chose.

Clairville, l'auteur dramatique que Nestor Roqueplan m'a donné pour collaborateur, a dîné hier, et voici ce qui a été convenu. H

€e charge de me dialoguer la pièce d'un bout à l'autre. Ce sera fait pour le 15 décembre. Je la trouverai faite à mon retour, et, en cinq jours, j'y mettrai l'esprit. Me voilà tiré d'un mauvais pas. Il fera les répétitions au théâtre et je n'irai qu'aux dernières; ainsi les gâchis, les tripotages d'acteurs et d'actrices ne me regarderont pas. Il en sera de même au Vaudeville.

Ah ! mon louloup^ il faut que je fasse une centaine de mille francs l'année prochaine, car j'aurai soixante-douze mille francs à payer : quarante mille francs de dettes, et trente-deux mille francs de maison. Nous sommes le 21; tu recevras cette lettre le 25. Écris-moi le 25, en la recevant; j'ai le temps d'avoir ta réponse sur cette question bien grave : « Auras-tu les dix-huit mille francs pour Rothschild? »

Écoute, mon loup; les act[ions] du Nord sont à six cent vingt francs. Elles vont tomber à cinq cent soixante -quinze. Nous serons à deux cents francs au-dessous de notre prix d'achat. On ne peut donc pas les laisser vendre, ni les vendre. Je vais à Leipsick et je n'en reviens avec toi que le 12 ou le 15 décembre. Ce n'est pas en dix jours que je pourrai trouver dix-huit mille francs, moi, qui, par mes travaux, ne peux que suffire aux exigences de ma dette et de la maison Beaujon. Je ne commencerai les Paysans qu'à mon retour; je n'aurai d'argent qu'en janvier et février; mais j'en aurai de quoi faire face à tout, pour la dépense et pour Beaujon. Je ne voudrais pas avoir d'inquiétudes pour les cent cinquante actions déposées, sur lesquelles je perdrais trente-cinq mille francs si R[othschild] les vendait. Que, les dix-huit mille francs payés, il te reste trois mille francs pour vivre, je te garantis ta tranquillité, la mienne, et la plus grande sécurité à Beaujon, où tu entreras vers le 15 janvier. La Chouette ne sera plus à Passy; le 15 de décembre, elle aura déménagé, elle se sera casée, et moi je déménagerai déjà. Avant mon départ, j'aurai installé un domestique et une cuisinière à Beaujon. Mais il faut que j'aille chercher domestique et cuisinière à Tours. Je ne veux pas prendre des gens dont on ne connaît pas les antécédents, et le maître de la Boule d'Or, dont la belle-mère a quelques considérations pour moi, me trouveront, à eux deux, mon affaire. Je ne veux pas que la Chouette ait des accointances avec les domestiques. Je ne veux pas qu'elle vienne espionner à Beaujon.

Tu ne recevras plus qu'une lettre de moi, partie le 25 d'ici, qui t'arrivera le 29. Je pars le 1^^. Aujourd'hui, je vais payer ma place à la poste. Je ne m'arrêterai pas, et je n'aurai qu'un petit sac de nuit et mes vivres.

Allons, adieu, ma bien chérie et mon aimée. Ta sœur m'a écrit un mot pour me dire qu'elle avait reçu une lettre de quatre ( ! ! ) pages de toi, où tu lui disais que tu étais sauvée! Mais qu'as-tu donc eu? Es-tu bien? M'as-tu trompé? Comment te sens-tu? Peux-tu faire le voyage? Cette lettre de ta sœur m'a plus inquiété que tout ce que

j'ai reçu de Georges et de toi. Enfin, le 6, dans quinze jours (encore quinze jours!) je saurai à quoi m'en tenir. Adieu, car il faut que je travaille. Hélas ! je n'ai pas le temps d'aller

1^ l'entrepôt chercher les caisses de Wiesbaden. C'est une journée, jBt une journée, je n'en ai pas une à ma disposition. Il faut finir le Cousin Pons et il me reste quoi? Neuf jours! Et il faut trouver un domestique sûr. C'est effrayant, avec les affaires que j'ai et un livre à finir.

Ah! mon loup, aime-moi bien; car je t'idolâtre; je me jetterais dans des précipices pour t'ôter un souci, pour t' apporter une fleur! Tu es toute la vie et tout le bonheur qui me restent. Allons, mille tendresses, et adieu. Je n'ai plus le temps de t'en dire davantage. Mille gentillesses aux chers enfants. Ah! tu m'as promis d'avoir la toile pour les draps de maîtres; les lits ont quatre pieds et demi de large. Il en faut douze paires au moins.

Toute cette journée est prise par des courses; je ne pourrai pas

crire trois feuillets. Il faut tout finir dans la nuit de ce jour à

manche. Aussi me lèverai-je à minuit. Adieu, mille caresses des plus

entilles. Soigne-toi, sois brave et bien portante pour notre premier

oyage !

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy, 22-25 novembre 1846.] Dimanche [22 novembre].

Mon adoré louloup, hier, au lieu de travailler, j'ai été obligé de faire des courses. Je suis allé à la poste, payer ma place et faire écrire à Francfort de me retenir la place pour continuer le voyage sans interruption. Je suis arrivé trop tard à la douane. Et, enfin, je suis allé pour reculer huit cents francs à payer, à des marchands,

Imon retour. Ça a été cause de l'achat (à payer dans six mois, rasare-toi) de la seule chose qui manque à ta chambre : une pendule e Boule. Tu as commode, secrétaire, porte-psyché, lit, fauteuils, baises, pendule, tout en Boule, dont trois objets de Boule lui-même. J'espère que tu pourras venir dans ta maison. On marche ferme. Les peintres auront fini le deuxième et le premier étage pour la fin du mois. Pour que tu puisses habiter ta chambre, j'ai fait revêtir de plomb tout le mur refait, quoiqu'il y ait des porte-tapisseries et de l'air entre la tenture et le mur. Ce matin, le miroitier vient pour le marché des glaces. Enfin, le 20 décembre, nous y serons. Il est minuit; il faut que je fasse vingt-quatre feuillets pour ce

matin, car le journal manquerait, et je n'ai dormi que deux heures. Je me reposerai en voyage près de toi.

Je vais prendre le tapis de mon cabinet pour notre chambre, s'il est de mesure, et je vais commander la table à manger. Cette semaine on pave et on met les deux portes cochères, et l'on fera le calorifère. J'ai vu M. le curé pour qu'il me remette les clefs de la tribune, car il faut la faire arranger, et nous nous sommes entendus. J'espère que tu seras bien contente de ta maison et que tu ne regretteras pas mes ennuis, ni les tiens, en fait d'argent.

J'ai la plus douloureuse nouvelle à te donner à cet égard. Il paraît certain que le Nord arrivera au-dessous du pair. Si je n'ai pas de quoi acheter, à dix mille francs les cent, autant d'actions que nous en avons acheté à quarante mille, je serai au désespoir. Pendant mon voyage, la baisse sera affreuse. Les nouvelles politiques viennent en aide à cela. L'affaire de Gracovie ^ est de nature à causer la guerre, à cause de l'irritation du peuple français. On forcera la main à L[ouis]- Ph[ilippe] pour la réunion de la Belgique, comme représailles. La crise financière est un comble, du commencement. On ne sait pas ce que ce sera en décembre, car la réserve de la Banque a été employée en achats de grains. Je t'assure que je suis au désespoir de ton voyage à Dresde. J'ai cru entrevoir que tu y voulais aller pour tes affaires et je t'y ai engagée. Mais je voudrais me mettre aux Paysans^ à cause de la question financière. Il faut absolument rendre à Rotschild les dix-huit mille francs, et que j'en trouve quatorze mille en janvier. Il faut donc que je fasse les Paysans du 15 décembre au 15 janvier. Il faut que mon cabinet soit prêt, à Beaujon, que j'ai déménagé le 15 décembre. Il faut une cuisinière, il faut un domestique. Le temps me manque tant, que tu me vois aujourd'hui levé avant minuit. Que ta chambre et mon cabinet soient prêts, le reste viendra comme il pourra; je ne m'en inquiéterai guère. Or, voici tous les meubles de ces deux pièces et [de] la Bibliothèque qui seront prêts du 20 au 25. Il ne manquera que les étoffes et les rideaux. C'est une affaire de cinq à six cents francs. J'espère pouvoir satisfaire les entrepreneurs en décembre et janvier.

Si j'avais eu le courage de tout vendre, à cent francs de perte, sur le Nord, j'aurais trouvé cent cinquante francs de bénéfice en dessous, qui aurai[ent], à cinquante francs de bénéfice réel, payée[s] Pelletereau. Jamais de ma vie je ne me remettrai dans de pareilles angoisses.! J'économiserai, comme toi, sur mes revenus et capitaliserai mesl économies.

Oh! je t'aime bien, mon louloupi Mais il faut te quitter pour- M. Véron et lui faire, en huit jours, soixante-dix-huit feuillets de; copie, ou, sinon, tout va mal.

1. L'abolition de la République de Cracovie et son incorporation à rAutriche,\ sous le nom de Grand-duché de Cracovie.

D'après les mesures que j'ai prises à la poste, nous aurons les tapis du Levant vers les premiers jours de février; ainsi, je pourrai me retourner.

Adieu, pour aujourd'hui, mon aimée. Tu dois, à cette heure, lire la suite de la Cousine Bette, qui continue à ravir les peuples ébahis, à ce qu'on me dit.

Lundi 23 [novembre]. Deux heures du matin.

Je n'ai plus que quatorze à quinze feuillets, que je vais faire, pour finir [la Cousine] Bette, et il faut que je reste dans mon cabinet jusqu'à ce que le Cousin Pons soit fini, car il me faut trois mille six cents francs à la fin de ce mois, et je n'ai plus que sept jours.

Hier, j'ai passé la moitié de la journée à la maison, et j'ose espérer qu'elle sera prête le 15 décembre, pour la portion habitable, mais moins les tapis. Les tapis ne viendront qu'en février. Il y a quatre mille à dépenser pour la cuisine, les draps des domestiques, la literie, etc. C'est effrayant, une maison à monter; c'est un[e] hydre. Avec quarante-cinq mille francs de mobilier acheté, payé, depuis un an, il nous en faudra encore pour quinze mille francs. Et cela sans voiture, ni argenterie, ni livres, ni bijoux, ni vaisselle. On fera le petit jardin et les plantations, les glaces, en mon absence. Je voudrais que tu n'eusses pas plus d'une semaine d'hôtel, car économiser cela, c'est pouvoir nous donner bien des choses. Ta chambre en Boule est un chef-d'œuvre. Hier, j'ai pris les mesures pour les étoffes, car, si nous en trouvions à bon marché dans les villes où nous passerons, chez les Juifs, il ne faut pas manquer des occasions comme celle des cuirs d'Anvers. Sais-tu que, sur la salle à manger avec les rideaux de mon cabinet, restaurés, nous avons une économie de deux mille francs? Nous pouvons, si nous trouvons des étoffes, économiser deux ou trois mille francs.

Oh ! ta gentille et chère demeure, si tu savais quel poème j'en veux faire! Comme je veux que nous la quittions peu! J'y veux gagner quatre à cinq cent mille francs par mes travaux jusqu'en 1855! Pauvre loup! Attends-toi à ne voir qu'un affreux mur devant nous, jusqu'à ce que nos plantes grimpantes et nos arbres verts aient poussé. Mais en 1847, à ton retour [d'Ukraine], ce sera ravissant. Dans ces cinq jours-ci, d'ailleurs, tout va s'y approprier, et tout y change à vue d'œil. Rien ne sera plus joli que ta chambre à coucher et ton salon du premier étage. Mais que d'argent, sans compter ce que cela coûtera encore! Toutes mes bibliothèques actuelles feront ta lingerie et tes armoires pour tes robes. Enfin, excepté l'antichambre et la loge du portier, nous avons tout, bien prévu, bien largement établi. Quand on pense que ton amie dépense quatre- vingt mille francs pour être à Dresde, et que nous ne dépens[er]ons pas cela pour être admirablement bien à Paris ! C'est à nous donner de l'orgueil. Notre

pauvre petite maison est d'une modestie et d'une sobriété admirables : pas de mauvais goût. Enfin, tu seras la seule à avoir, dans Paris, ta tribune à toi dans ton église. Je t'ai par avance engagée : j'ai dit au curé que, s'il voulait mettre un calorifère pour chauffer cette chapelle, je donnerais bien cent francs, pour ma part, et que la dame pieuse en donnerait au moins autant.

Cette semaine, il est probable que notre calorifère sera terminé chez nous. C'est une immense économie. Notre chauffage aura un chiffre déterminé; il ne nous coûtera guère plus de six cents francs par an, et sept cents francs avec le feu de cuisine. C'est une superbe économie. En un seul hiver on a [rejgagné le prix du calorifère. Je t'assure, mon louloup, qu'il est difficile d'avoir fait avec plus d'intelligence les vingt mille francs de réparations, glaces, constructions et arrangements de cette maison-là. Quand tu la verras, tu diras : « Comment, ceci ne coûte que soixante-quinze mille francs, tous frais faits : notaire, contrats, prix et réparations? » Et comme tout sera joh ! Oh ! comme je voudrais t'y tenir, t'y voir! Madame louloupf Ah! si le Nord avait réalisé nos espérances, que je ne dusse rien, que tout cela fût payé, comme je serais joyeux!

Adieu, loup chéri; je ne suis plus séparé de mon voyage que par sept jours. Ça me donne de la force, cette idée-là! Je ne sens plus alors la moindre fatigue. Mille baisers à mon m[inou]. Mille tendresses, pour le cœur de mon Évelette.

Mardi 24 [novembre.]

Mon petit Évelin chéri, j'ai reçu ta lettre hier, à quatre heures, quand je suis allé au Constitutionnel, et l'ai lue dans la rue, tant je suis affamé de nouvelles de toi. Oh! loup chéri, comment, après quatorze ans, peux-tu ignorer ma vie à ce point de me dire : « J'espère que tu n'iras pas chez ma sœur! » Mais, grosse bête, en me levant à onze heures du soir et ne dormant que deux heures, à minuit, à une heure, et travaillant quatorze, quinze, seize, et quelquefois dix-sept heures [par jour], je puis à peine m'en tirer!

Et tu veux que j'aille au dehors!... Non, tu ne sauras ce qu'est ma vie qu'en la voyant de tes yeux !

Maintenant, loup adoré, tu sais bien que je partage tes opinions en fait de Nord; mais la crise n'a pas pour cause ce que tu crois. Non, le mal n'est pas là. Le mal vient de ce que le Nord n'est pas placé, qu'il y en a des masses entre les mains de la spéculation, et que le versement nouveau compromet tout.

Ce que tu m'écris m'inquiète au dernier point, et je compte sur mon travail. Loin de le ralentir, je vais redoubler d'efforts, et, à mon retour, Paysans et Petits Bourgeois y passeront, ainsi que le théâtre.

Tu sais déjà que je serai le 6 à Leipsick. Soigne-toi bien, mais n'aie pas peur du voyage; tu le feras avec moi, magnétisée, et tu sais que je suis ta santé.

Sois encore bien tranquille; si tu suis mes idées, personne ne te saura à Paris, car la maison est introuvable et impénétrable.

Maintenant, j'ai trouvé le moyen, je crois, d'avoir des tapis partout au premier étage, car je laisserai le rez-de-chaussée incomplet pendant six mois.

Je suis si peu tranquille sur Rothschild que j'irai, avant de partir, conclure l'affaire pour remettre le remboursement à fin février. Une fois la chose faite, je serai plus calme. Je crains tant les affaires pécuniaires !

La Chouette sera partie; elle aura pris son ménage le 15 décembre et elle aura de moi des billets pour sept mille francs, échelonnés, l'année prochaine; en février, mille francs, deux mille en mars, deux mille en mai, deux mille en juin. J'aime mieux ce petit inconvénient, et n'avoir plus de rapports avec elle. Nous avons encore eu des scènes, à propos de cet argent. Elle est d'ailleurs dans un déplorable état de santé, par suite d'une maladie nerveuse bien constatée, et je voudrais déjà que tout soit fini. Mais, je ne puis m'emménager qu'à mon retour. En employant dix-sept heures par jour jusqu'au 1^^, c'est tout au plus si je puis finir les Parents pauvres. Tu as maintenant eu une lettre de moi qui t'explique la bévue Constitutionnel et tu as le journal et la collection complète de la Cousine [Bette'], J'ai encore ce matin (je suis levé à une heure) vingt feuillets de la Cousine [Bette] à faire. Ce sujet augmente tous les jours, tant il est fertile, et les développements logiques m'entraînent. Mais, avec les vingt feuillets que je vais faire aujourd'hui, tout sera fini.

Hier, au Constit[utionnel\ on m'a régalé de cette nouvelle que la magistrature s'en émouvait, et qu'on voulait saisir le livre comme immoral. Mais c'est un propos de magistrat tenu à table, et, sans doute, c'est un Hulot judiciaire.

Allons, adieu pour aujourd'hui, mon aimée, et demain, je fermerai ce paquet. Ce sera ton dernier, car je pars le 1^^, ma place est arrêtée à la malle et retenue à Francfort.

Mille tendresses; soigne-toi bien, je t'en supplie, et sois plutôt le 5 que le 6 à la Stadt Rom^ à Leipsick, sans avoir défait tes paquets. Nous repartirons le jour même de mon arrivée, si je ne suis pas trop fatigué. D'après mes prévisions, je dois y être le 5, et nous pourrions repartir le 6, et aller nuit et jour, jusqu'à Mayence, en évitant ainsi les auberges. Moi je crois que nous serons si heureux de nous trouver ensemble, pour la première fois de notre vie, que tout ira bien pour ta santé. Cette idée décuple ici mes forces.

Allons, adieu. Voici deux heures qui sonnent, et la copie avant tout.

Mercredi [25 novembre].

Je n'ai plus que sept feuillets à finir pour terminer la Cousine Bette, et, aujourd'hui, j'en ferai une dizaine sur le Cousin Pons. C'est aujourd'hui le 25. C'est mon adieu, mon bien-aimé Évelin, car tu auras cette lettre le 29 ou le 30, au plus tard, et, quand tu la tiendras, tu peux te dire que, le lendemain, à six heures, je suis dans la malle allant à Leipsick, absolument comme une lettre.

Je n'ai fait aucune affaire. A mon retour, j'aurai à courir, pendant les huit jours que tu seras dans un hôtel, car il me faudra tout préparer à Beaujon. Je n'ai pu faire que mon manuscrit; mais aussi ce manuscrit a sauvé la position ; j'ai pu faire face à toutes les exigences et les Paysans achèveront de me donner la tranquillité. J'irai ce matin chez Rotschild, et je tâcherai de faire l'affaire pour remettre le paiement en mars.

Allons, adieu, mon loup chéri. Je voudrais déjà être au l^r. La sensation d'aller vers toi me décharge de toutes mes angoisses et de toutes mes fatigues. Je deviens gai, bien portant, et je me repose. Oh! comme je t'aime! Tu le verras d'ailleurs, quand nous serons dans notre nid. Je te baise des pieds à la tête; je t'embrasse, te serre et te fais mienne de mon mieux, par la pensée. A bientôt, chère vie de ma vie; aujourd'hui, j'irai à Beaujon voir où l'on en est. L'annonce de la glacière à louer coûtait deux cent cinquante francs; je vais faire des lettres aux glaciers, ce qui coûtera cinquante francs.

Allons, à bientôt. J'espère arriver le 5 à Leipsick. Que la main de Dieu te protège. Sois bien portante et aime-moi bien. Aime-moi comme t'aime ton Noré.

Donne l'autographe à Anna.

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy, vendredi] 27 novembre [1846].

J'ai consulté M. Nacq[uart], et voici ce qui en est résulté. Les événements assez inquiétants, mais nullement dangereux, survenus depuis Francf[ort], viennent d'un voyage fait avant l'expiration du cinquième mois. A six mois, on peut faire tous les voyages qu'on veut; ainsi je suis pleinement rassuré.

Aujourd'hui et demain, je vais chercher, de la place de la Madeleine à la place Beauveau, un petit appartement meublé pour un mois, et

que j'arrêterai sous mon nom afin que nous y puissions descendre et éviter un hôteL

Je pars toujours le 1^^. Véron ne fait plus suivre [la Cousine Bette immédiatement par] le Cousin Pons. Ainsi ce voyage ne préjudicie en rien à nos intérêts ; au contraire, il va me délasser.

J'ai vu les Rothschild; le remboursement est remis à la fin de février; mais il f^ut que je fasse le versement dans les premiers jours de janvier. C'est quinze à seize mille francs.

Ne t'inquiète pas des ouvriers et entrepreneurs. Je suffirai à cela; ne pense qu'au versement.

De mon arrivée à l'emménagement à Beaujon, il faut compter un mois, pour ne pas faire d'erreur. Ainsi, c'est du 15 décembre au 15 janvier que je prendrai le petit appartement, et je m'arrangerai pour que, tout compris, nous ne dépensions pas plus de huit cents francs dans ce mois.

Je t'écris tout cela, en risquant encore cette lettre, pour que tu ne te tourmentes de rien.

Comme je pars le 1^^, il est très possible que j'arrive le 5 à Leipsick.

J'ai reçu hier ta lettre où tu me réponds à l'hermine. Mets cette billevesée au vent. J'ai trouvé le moyen d'avoir tous nos tapis du premier étage avec les miens.

Tu seras à Beaujon comme une reine que tu es, et j'espère que tu seras légalement ma femme avant le 1®^ janvier. Mon notaire et moi, nous faisons le diable pour cela. Nos quatre témoins seront les deux adjoints de Passy, M. Nacquart et mon notaire. Le secret sera bien concentré. J'ai prévenu M. Nacq[uart] que je le requérais pour cette affaire. Mais il faut gagner du temps; il faut que tu quittes Dresde le 3 et que je te trouve le 5 à la Stadt Rom^ bien reposée et pouvant repartir, le lendemain de mon arrivée. Je ne me reposerai, moi, qu'une seule nuit.

J'ai dû faire une visite à ta sœur à cause de Léon. Léon passe, dit-elle, sa vie à pleurer. Il veut revenir : il est repenti. Moi, je crois qu'un voyageur de cette espèce serait l'homme le plus pernicieux dans les terres d'Anna. Ce sera un très bon domestique pour nous; mais il faut le tenir quelque part pendant six ou huit mois. Nous causerons de cela en route. J'ai peur que ta soeur, qui dit entretenir Léon, ne te fasse un mémoire pour son part[iculier].

Elle veut venir chez moi pour voir comment j'y suis, et la gou[vernante]. Mais je lui ai dit galamment qu'à la fin de décembre j'aurais l'honneur de la recevoir; la gouv[ernante] sera partie du 5 au 20.

On me fait damner à Beaujon. Rien n'avance à cause de la saison. Les peintures ne seront terminées que du 5 au 10 décembre. L'emménagement durera, ainsi que le tapissier, près d'un mois. C'est le 10 janvier à peu près que j'y serai. Passy ne sera plus qu'un garde-

meuble, et mon domicile, jusqu'au 15 janvier. Mais il faut que les Paysans soient faits absolument, et j'y travaillerai dès mon arrivée.

Ne t'inquiète pas de ta santé. Elle sera très bonne avec moi, en voyage, et nous arriverons sans encombre. Tu ne pourras pas être malade, tenue dans les bras de ton Noré depuis Leipsick jusqu'à Paris !

Ta sœur est convaincue que tu iras à Nice, et j'ai dit que je comptais te conduire en Italie.

Je risque encore cette lettre. Tu n'auras pas quitté Dresde le l^'' ni le 2 décembre. Mais je t'engage à te reposer, comme je viens de te le dire, un jour à la Stadt Rom, qui est l'auberge auprès du débarcadère.

Allons, adieu, ma chérie. Tu as dû lire tout ce qui a paru de la Cousine Bette; tu la finiras à Paris. J'ai encore aujourd'hui les épreuves des trois derniers numéros à corriger. Quand on pense que cet ouvrage est du double plus considérable que ne devaient être les deux histoires des Parents pauvres/ Ohl je gagnerai vingt mille francs du 15 décembre au 15 janvier! Je ne veux pas que mon amour de femme ait une inquiétude; je te veux dans un paradis.

Adieu; à bientôt. Tu auras cette lettre le l^r ou le 2; tu auras ton Noré le 5 ou le 6, car il faut toujours prévoir les retards dans cette saison-ci. Mille tendresses, mille caresses. Je ne me sens pas de joie de te revoir. C'est une petite folie, et tu sais que je viendrai sans paquets, avec un tout petit sac de nuit, comme à Wiesbaden.

Allons, je te baise des pieds à la tête, et voudrais t'envelopper de mon âme pour te faire bien portante. Oh ! chérie Évelette, comme on doit aimer une pauvre chère adorée qui souffre ainsi! N'aie pas peur pour les porcelaines de Wiesbaden. Si elles sont reçues à la douane, elles sont en bon état. En somme, j'ai eu peu de malheurs. Encore un baiser.

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy, 1-2 décembre 1846.] [Mardi] 1" décembre.

Au moment où j'étais en voiture pour aller à la malle-poste, j'ai passé à la poste de Passy, pour prendre mes lettres, et j'ai trouvé trois lettres : celle des enfants, la tienne, arrivée le 30 novembre, et celle arrivée le 1^^ décembre. Comment pouvais-je décommander mes places retenues et payées à Paris, et [celle] retenue à Francfort?

Hélas! j'avais retenu et payé un délicieux appartement, auprès de Beaujon, pour un mois! Qu'est-ce que tout cela devant ma douleur! Je viens de pleurer trois heures, comme un enfant. Je comprends tout. Ce serait une cruauté gratuite que de te parler de moi. Je me tairai.

Mon premier mouvement était pour partir : mais l'épouvantable obligation qui pèse sur ma tête m'a cloué sur place. Rothschild ne fera pas le versement pour moi : les act[ions] sont tombées trop bas pour cela. Il faut que je gagne seize mille cinq cents francs d'aujourd'hui au 15 janvier, et il faut faire face aux dépenses de la maison qui sont égales à cette somme, au moins. Donc, si tout me poussait à Dresde, les affaires et les travaux à entreprendre m'ont glacé dans mon chagrin. Il' est dit que ma vie sera un long assassinat !

Au sortir de ce terrible travail de la Cousine Bette, il faut avoir fini maintenant les Paysans pour la fin de décembre (huit volumes), et faire tout ce qu'il faudra pour trouver les sommes dont j'ai besoin, car il faut perdre toute espérance sur le Nord; il ne haussera que lorsque les versements seront terminés. Je ne puis compter que sur ma plume. Mais demander trente-deux mille francs à mon travail, en quarante jours, c'est sacrifier ou ma vie ou ma réputation.

D'aujourd'hui, jour bien cruel pour moi, car c'est la mort de bien des espérances, je me replonge dans la fournaise ardente d'où je sortais pour te ramener ici. Tout m'est odieux. Tous mes efforts pour te faire un palais inconnu, tous mes succès, tout devient des épées dirigées sur moi.

N'en parlons plus; dès ce dernier mot d'explication sur nos intérêts tu n'entendras plus une parole. J'avais fait des miracles, dans ces derniers jours; j'avais trouvé et payé tout un salon en sculptures en bois d'une richesse et d'une finesse à étourdir, et je t'en faisais la suf prise !

Avant-hier, je suis allé à la douane, et j'ai trouvé toutes vos acquisitions en bon état. Rien de cassé, rien de perdu. Tout est admirable. J'ai porté le grand plat fêlé pour t'en faire un guéridon. Celui d'Anna fait bien comme ornement. Je te donne ces nouvelles parce qu'elles t'intéressent.

J'ai même commandé la table de la salle à manger; enfin, j'allais, comptant sur mon pauvre loup! Je vais maintenant me débrouiller avec tout cela. Les sots se demanderont encore comment je peux avoir des dettes. La Chouette était renvoyée, et il faut la reprendre. Elle a sept mille francs de billets de moi! Et les ouvriers! Quelle race! Enfin, plus un mot. C'est assez du deuil qui nous sépare, et des affreuses souffrances que tu as dû subir. Ce spectacle, entrevu ide loin, m'empêche de penser à tous les ennuis, à tous les embarras [dans lesquels je suis. Lorsque le cœur souffre tant, les intérêts sont bien mesquins.

Néanmoins, je me trouve devant de si cruelles nécessités, que tu les prendras en considération, mon cher pauvre loup. Tu me pardonneras de ne pas t'écrire, car ce sera vraiment impossible devant tant de travaux. Je vais te faire envoyer le reste de la Cousine Bette, autant que je pourrai sortir.

Tu excuseras le désordre de cette lettre. Par moments, je ne sais pas ce que je te dis. Je m'arrête pour reprendre mes idées; je les trouve brouillées.

J'ai envoyé pour essayer de rattraper la moitié de ma place; il est quatre heures et demie, et la Chouette n'est pas revenue. Il faut me remettre à l'œuvre cette nuit même.

Allons, cette lettre te parviendra à la place de ton pauvre loup, bien abattu, bien désolé! Je ne puis pas exprimer ce que je souffre : c'est un désarroi général. J'aimais tant un enfant de toi! C'était toute une vie ! Crois-le bien, le désastre de nos affaires, ce n'est rien ! Mais être ici, attelé à un journal, au lieu de te consoler, d'être auprès de toi, c'est une douleur dont je porterai, j'en ai bien peur, les marques toute ma vie. Le Noré est amoindri chez moi pour toujours. Cette espérance, cette réunion, toutes ces récompenses de toute une vie de travail et de privations, ce bonheur commencé, tout cela arrêté, retardé, perdu peut-être! Enfin, tu m'es conservée; tu es toujours là, aimante! C'est de cela qu'il faut remercier Dieu, reprendre mes travaux et attendre. Attendre encore! Attendre, lorsque quarante-sept ans sont sonnés, lorsque tant d'efforts, tant d'amour ont épuisé, rassuré mon pauvre être, tour à tour! Te savoir dans cette affreuse ville ! Aller te chercher en février, un bien plus mauvais mois que celui-ci! Puis...! Enfin, ta maison sera prête. J'aurai moins d'obligations sur le corps; j'aurai fini bien des livres et je serai plus à toi. Il faut se soumettre. La fatalité, la Providence, si tu veux, a ses raisons. Ma tête est en fusion pendant que je t'écris toutes ces phrases qui ne sont pas même l'écho de ce que j'ai dans le cœur. Je n'ose me livrer à mes idées, à mes sentiments. Enfin, le travail excessif jettera son manteau de plomb sur tout cela. Sois sûre d'une chose : c'est que ce cœur, plein de douleur et de chagrin, est plein de toi, de ta souffrance; c'est que je n'ai été arrêté que par cette phrase de ta lettre que Vémotion de me voir te serait funeste, et que, si tu l'as mise pour m'empêcher de partir, en connaissant mon amour, tu as réussi.

Je n'achèterai pas la bibliothèque [de Pont-de-Vesle] ; je ferai tout ce que tu voudras, même ce qui me navre de chagrin, et je périrai ou je sauverai les intérêts qui me sont confiés.

Quelles heures j'ai passées! J'en ai des douleurs physiques dans la peau du crâne et dans tous les cheveux! Gomme tu as dû souffrir! Ah! sois tranquille sur ta sœur; elle ne sait pas à qui elle a affaire. Elle viendra chez moi quand la Chouette n'y sera plus.

Tu seras contente de savoir que rien n'est cassé dans les envois de Wiesbaden et de Mayence. Les cornets d'Anna s'adaptent aux pots achetés à Schawb de Mayence.

Bien entendu, à compter d'aujourd'hui, je n'achète plus rien que les meubles de Tours, car c'est ta chambre et il te la faut pour février.

Maintenant, je vais penser à notre fortune, sans m'embarrasser de l'Ukraine, et je ne compte que sur mon écritoire.

Mille tendresses. Il est cinq heures. Cette lettre ne peut plus partir que demain. Je la fermerai demain. Je me sens les bras et les jambes cassés. A demain. Je me lèverai dans la nuit pour reprendre mes travaux sur les Paysans.

Mercredi [2 décembre].

J'avais hier comme une congestion au cerveau, et cela a produit un sommeil de plomb, de six heures et demie du soir à six heures du matin.

Je vais, ce matin, chez É[mile] de Girardin pour m' assurer qu'il me donnera douze mille francs à la fin du mois si je le mets à même de commencer les Paysans le 25, et, d'après sa réponse, aujourd'hui même je me mets à l'œuvre, et, en même temps, je vais faire le Député (TArcis pour un journal hebdomadaire quelconque. Ces deux ouvrages, faits d'ici le 15 janvier, peuvent payer les ouvriers et les seize mille quatre cents francs des actions. Restent les dix mille francs de meubles commandés. Je verrai.

M. Conti a eu la complaisance de m'ofîrir de reporter ma place quand je le voudrais; je vais la faire mettre au 15 janvier, et, le 20 janvier, je serai à Leipsick.

Enfin, les Petits Bourgeois, et un roman : la Famille, faits en février et en mars, paieront les dix-huit mille francs — Rotschild. Seulement, je conserverai cinquante-cinq mille francs de dettes et plus, car il y aura des personnes qui ne capituleront pas, si l'on me sait dans une pareille habitation.

Ainsi, les intérêts seront sauvés sans que tu aies à en prendre un souci. J'aurai payé, meublé et arrangé la maison à moi seul, et fait les versements pour sauver le capital louloup. Que Dieu, qui nous frappe tant et si fort, daigne me laisser la santé, voilà ce que je demande. Ne t'inquiète pas de moi. Si j'avais le moindre bobo, tu le saurais. Soigne-toi bien. Je vois, d'après ce que m'a dit le docteur, que c'est ce fatal [trajet en] chemin de fer fait pendant le cinquième mois qui a tout produit. Mon Dieu, combien je t'aime ! Je ne savais pas que je l'apprendrais par la profondeur d'une pareille douleur!

Mille tendresses, et au 20 janvier.

[Post-scriptum.^

Mon bon cher louloup, j'ai relu ta dernière lettre, et tu m'y fais un reproche que je ne puis accepter, en bonne conscience. Je n'ai rien

dit à M™e Kiss [eleff] ni à Foesl ^ qui puisse ressembler à des espérances. Je t'ai dit mille fois que mes intérêts les plus graves souffriraient d'une indiscrétion, et je n'en ai jamais fait une. J'ai toujours, questionné par ceux qui disaient : fai cm, j'ai toujours répondu qu'il était permis de souhaiter, mais que rien, de ton côté, n'affirmait aucune espérance; que j'y comptais si peu, que je m'arrangeais tout autrement.

Enfin, ce que tu me recommandes de dire et de faire, c'est-à-dire la négation^ a toujours été mon fart. Laisse-moi te dire que tes compatriotes, ta sœur même, sont tout dans cette affaire, et moi pour rien. Quand on me met au pied du mur, je parle comme je t'ai dit que je l'ai fait à M™® Girard[in], qui m'a pris en pitié d'avoir une espérance, et qui dit : « Il faut cela pour faire la Corné [die'] Hum {aine\ » Mais les gens du monde, mais tes compatriotes ont des langues infernales. Tu m'accuses bien injustement, et tu n'as, en ceci aucune idée de mon caractère. Si qui que ce soit au monde te dit que j'ai parlé, c'est pour savoir, par ce mensonge, quelque chose de la vérité. D'ailleurs, on me voit ici à l'ouvrage; on me voit dans des travaux qui supposent bien le contraire. Cette petite injustice, que j'ai déjà démontrée à mon loup^ m'a fait d'ailleurs l'effet d'une piqûre d'épingle, quand je recevais à travers le cœur un boulet de canon. Si je t'en parle, c'est pour que tu n'y reviennes plus, car c'est insensé d'imaginer que je ferai des choses : primo, contre ta volonté; secundo, contre mes intérêts; tertio, contre le but de toute ma vie; quarto, contre nos intérêts ; quinto, contre ce que nous avons dit à Pétersbourg.

Allons, louloup, l'homme qui a fait six cents lieues pour te venir voir, et qui est aussitôt reparti, avec ce que j'avais au cerveau, faire des indiscrétions, tu n'y songes pas!

On était convaincu que j'allais, hier, en Galicie, pour acheter des tableaux.

Allons, mille caresses et mille tendresses. Tu ne peux que me plaindre, car, douloureux et fatigué, je vais me remettre à l'œuvre, et il ne s'agit plus que de nous deux : j'ai un tiers de force de moins. Mille caresses, mais soigne-toi bien. Pardonne-moi ce que je te disais d'hermine, etc. Je ne te savais pas si malade. Enfin, si tu me veux près de toi, tes enfants partis, tu me l'écriras, et je quitterai tout, même nos affaires.

1. Il est possible que ce nom griffonné en abrégé, et sans doute estropié par Balzac, soit celui du secrétaire de l'ambassade de Russie : de Foelkersam.

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy, 3-5 décembre 1846.] [Jeudi matin, 3 décembre.]

J'ai eu tant de courses, tant d'affaires, que j'ai gardé ta lettre dans ma poche; elle n'a parti [sic] qu'aujourd'hui. J'ai pris mes mesures avec Girardin. Je vais m'arranger pour que les Paysans passent à la Presse le 25.

Ce bâtiment qui va sans aller me donne mille ennuis.

Jeudi [sept heures].

J'ai fait tous les journaux. Il n'y a plus que les Débats à te faire adresser. J'irai demain, si je puis. La Cousine Bette est terminée aujourd'hui. J'ai vu Véron, pour tâcher de lui vendre la Tête de Greuze, car il faut faire argent de tout. L'effet de Drey s'est présenté. Toutes les porcelaines sont chez M. Paillard. Du grand plat fêlé, je fais un guéridon. Celui dit d'Anna sera, debout sur le haut de l'armoire d'Amsterdam, entre les deux potiches, celle de Georges et celle de Bosberg.

J'ai enfin reçu des nouvelles de Marseille. Il faut y envoyer trois mille francs pour les tapis du Levant, et, avant tout, avoir ici une autorisation du direc[teur] des postes pour que les paquebots me les rapportent.

J'ai encore tous les ouvriers chez moi : maçons, fumistes, menuisiers, marbriers et peintres. Il faut encore dix jours, dit-on, de patience. Ainsi ce ne sera que le 15 que les peintres seront les maîtres. Le temps empêche de paver la cour. Il a tombé de la neige depuis deux jours. La galerie n'est pas vitrée. L'architecte ne se fait pas )béir. C'est une galère. Et l'on me demande déjà de l'argent. Je rais me trouver devant dix-huit mille francs de mémoires, et pas le maison. Les boiseries du salon coûteront quinze cents francs, lais la maison vaudra quinze mille francs de plus.

Vendredi [4 décembre].

Aujourd'hui, c'est le restaurateur de cuirs qui a pris ma journée.

voulait prétendre qu'il m'en manquait. Il est venu m'en apporter

acheter. On demande dix francs la feuille!... Je suis allé avec lui

ît mes cuirs, et nous avons posé la tenture avec des clous; et je lui

ai démontré que j'en avais assez. Il y en a quarante-cinq feuilles. Maintenant il s'agit de la pose et du nettoyage. Il dit qu'il y sera dix jours, avec trois personnes. Cela m'effraie beaucoup. Cette salle à manger coûtera cher. La table est commandée, selon tes vœux : carrée. Elle coûtera quatre cents francs. Il faut deux dessus de porte; c'est deux cent cinquante francs. J'ai quatre piédestaux, à quatre cents francs, c'est déjà mille cinquante francs. La restauration des cuirs (deux cent cinquante francs), c'est treize cents francs. Il faut garnir les chaises : c'est deux cents francs, soit quinze cents, un lustre : quatre cents francs, soit dix-neuf cents, et huit cents francs d'étagères, c'est deux mille sept cents francs; au moins treize cents francs de bronzes, c'est quatre mille francs et il est impossible d'employer les rideaux de mon cabinet. Ils sont trop fanés. Il faudra sept cents francs de rideaux de damas rouge, doublés de blanc. Voilà cinq mille francs, et il manquera un tout petit dressoir que nous achèterons à notre aise. Ceci te donne la mesure de ce que c'est qu'une maison à meubler convenablement.

Heureusement, le plus fort est fait pour le salon, et j'ai eu bien du bonheur dans mes achats. J'ai tout le meuble en bois, et on le dore. Première pièce, salon, les deux pièces en rotonde, tout est en boiseries et sculptures. Ainsi, nous avons là pour quatre à cinq mille francs d'étoffes de moins. Mais j'ai dépensé quinze cents francs de boiseries pour le salon, et la restauration des peintures des rotondes coûtera deux mille cinq cents francs, en dehors des mémoires des entrepreneurs. Toutes les moulures sont en perles. J'ai, pour une dizaine de perles cassées, quatre-vingts francs de raccommodage. Je ne m'occuperai du rez-de-chaussée qu'en octobre 1847. Je ne finirai que le premier étage; et, le premier étage, c'est trois mille francs, rien que pour les étoffes. J'ai eu du temps hier, d'une course à l'autre; et j'ai vu par moi-même. Le salon d'en haut coûtera quinze cents francs rien que pour la tenture, les rideaux et les meubles.

Le calorifère sera d'ailleurs fini le 10 environ; il fonctionnera le 15.

On ne se figure pas ce que Beaujon a dépensé dans cette petite maison! C'est effrayant. Elle n'a pas la moindre apparence; elle a l'air d'une caserne et c'est une ravissante bonbonnière. C'est bien, je crois, ce que mon amour d'Évelinette a rêvé. Je fais pour ma femme toutes les folies que les Hulot et les Crevel font pour les Marneffef

Samedi [5 décembre].

Hier, Dablin est venu dîner. Ce matin, je ne me suis levé qu'à cinq heures. Voici cinq jours environ que je dors dix heures. Il me faut ce repos avant de me jeter dans ce gouffre béant. Voici ma tâche déterminée : faire Rosemonde, [là] Dernière Incarnation de Vautrin et les Paysans d'ici au 15 de janvier. C'est dix volumes en quarante

jours, un volume tous les quatre jours! Sans cela, point de salut pour moi, ni pour nous deux.

R[othschild] a prêté tout ce qu'il peut prêter sur cent cinquante actions; il ne fera pas le versement, qui est de seize mille francs pour deux cent vingt-cinq actions, à soixante- douze francs par action. Et il me faut seize mille francs pour mes obligations avec les entrepreneurs et l'ébéniste. Or, les trois ouvrages, finis, me tireront d'affaire.

Le 15 janvier [1847] verra la maison finie. Mais il faut passer les nuits. Je commence aujourd'hui. Demain, je traite avec V Époque, car ce n'est pas le tout de faire des livres, il faut s'arranger pour qu'ils paraissent, et pour avoir de la place aux journaux. C'est un tracas affreux.

D'ailleurs, ma volonté y est; il s'agit de savoir si le corps suivra les ordres de la volonté. Tout est là. Aujourd'hui, je vais pousser Rosemonde, y faire une vingtaine de feuillets; vendre à Véron, douze mille francs, ma Tête de Greuze, c'est un bonheur sur lequel je ne compte pas.

D'ailleurs, on me dit de demander deux mille francs de loyer de ma glacière. Je vais le faire, avec l'intention de terminer à quinze cents francs. Mais, à dix-huit cents et à quinze cents ce serait une bien belle affaire que mon acquisition. Voici : cinquante-deux mille francs de prix, dix-huit mille de réparations, c'est soixante-dix mille francs, ou deux mille huit cents francs d'intérêts. Si j'en loue pour dix-huit, pour quinze, pour douze cents francs même, je n'aurais plus que pour seize cents francs de loyer, car il ne faut pas compter dans les réparations les sept mille francs que j'aurais faits de dépense dans un appartement et qui sont choses à notre convenance. Cela fait partie du mobilier et de mon installation que j'ai toujours comptée pour douze à quinze mille francs, en revenant à Paris.

Quand tu recevras cette lettre, ma bien-aimée, ma pauvre souffrante adorée, je serai au plus fort de mon travail, car, d'ici à cinq jours, je veux avoir terminé [la Dernière Incarnation de] Vautrin et Rosemonde. Tu peux te dire que ton loup s'acharne sur les carcasses de ses sujets.

Je dois chez les marchands : quatre cents francs de table, onze cents francs à SolUage, mille francs à Chaptal et sept cents francs à Eude, mille francs à Tours. Cela fait trois mille huit cents francs

«'épée à Damoclès.

Le service de Saxe est reconnu l'un des plus jolis de Watteau. Cela ^ut deux mille francs, si le pot au lait se trouve. Je vais vendre la isse à bouillon, pour payer le sucrier, que j'ai soldé hier : trentecinq francs, les derniers écus de ma bourse.

Les piédestaux ronds, sculptés, achetés vingt francs à Mayence, dont tu te moquais tant, sont admirables. Ils sont d'une nécessité

absolue. Ils font les socles qui supporteront les candélabres qu'arrange M. Paillard avec les quatre beaux vases et cornets achetés cent quatre-vingt-treize francs au juif Drey, et qui sont estimés ici quelque chose comme deux mille francs. Nous aurons là quelque chose de beaucoup plus beau que ce qu'il y a au Bois de la Haye. Ce sera dans les deux encoignures de la salle à manger. Sois tranquille, cette salle à manger sera, de ton aveu, ce que tu auras vu de plus beau. Elle est entièrement parquetée, et chauffée par deux bouches de chaleur. Le plafond a des ornements dessinés par des moulures; il est tout en vieux chêne; comme dans mon cabinet, avec des filets d'or, comme à Fontainebleau. Le 13, j'irai choisir un lustre dans ceux de Schawb, et, si je n'en trouve pas un digne de nous, j'achèterai celui que j'ai en vue, et qui coûte quatre ou cinq cents francs.

Je te veux étonnée, surprise, abasourdie, de ce que ton Noré t'aura préparé. Tu connaîtras son amour à l'intensité de sa folie. Mais la folie sera payée, soldée, et il n'y aura pas de mémoire; il n'y aura que de la reconnaissance, si la Reine daigne s'y bien trouver. On ne se marie qu'une fois; on ne se loge ainsi, on ne se meuble ainsi qu'une fois ! Pardonne-moi des folies qui me soutiennent dans ma luttej et dans ma carrière, dans mes travaux, par l'idée de ton bien-être.|

Je sais bien que tu te diras d'un air profondément spirituel : « Gei scélérat de Bilboquet met sa passion de Bric-à-brack sur le compte de son amour. Il ne m'attrape pas, moi qui remporte de si belles victoires sur les Juifs! »

Oh! louloup chérie, tu auras bien honte d'avoir pensé ceci, lorsque tu me verras ne plus penser à rien qu'à mon min[ou], ne plus rien acheter que des tableaux, qui resteront notre fantaisie, à nous deux. Je n'ai plus grand' chose à acheter : des feux, des pelles et des pincettes, des bras, des choses nécessaires pour achever mon mobilier, de l'argenterie, etc. Mais, tout ce que j'ai acheté avait sa destination et tout est si bien employé que tout cela s'emboîte de soi-même. Si le mois de février te voit là, tu reconnaîtras la profonde sagesse de Bilboquet. Seulement, ni Atala ni Bilboquet ne comptaient sur la baisse du Nord, sur les événements politiques, qui ont fait mes affreux embarras. Je suis dans un labyrinthe. D'ailleurs, l'acquisition, le mobilier, tout est sage. Vois : si le Nord s'était tenu, avec soixante mille francs que je vais avoir touchés, j'aurais payé mes dettes et le trésor-louloup serait réduit à vingt-cinq mille francs. Mais tout serait payé. Que veux-tu? travaillons chacun de notre côté. Nous aurons le plus joli nid du monde, un nid de quatre cent mille francs, belle dame^ et les deux cent vingt-cinq act[ions] du Nord. Quand nous serons là, j'ai peur, louloup, que nous fassions fondre la glace de nos locataires!... Je t'enveloppe ma lettre dans une lettre de Santi.

Tu ne te figures pas la quantité de petits frais de cinquante francs, de quatre-vingts francs, de cent francs, que j'ai, avec cette damnée maison de bonheur et d'amour. C'est à chaque instant. On demandait deux cent cinquante francs pour insérer l'annonce de la glacière. J'ai calculé qu'il n'y avait que cinquante glaciers ou limonadiers et j'ai fait une circulaire de dix-huit francs, et j'affranchis, pour douze francs, les lettres. Les deux cents francs d'économies me paieront mes dessus de porte.

Adieu, ma mignonne, ma bien-aimée adorée. Ne t'attends pas à recevoir des bavardages comme celui-ci tous les jours, car c'est impossible. A mes prix, quatre feuillets font deux cents francs, et toi-même tu me disais : « Ne m'écris que deux mots. » Je ne puis pas répondre à Georges, car je n'ai plus une minute à moi.

Tous nos journaux retentissent des immenses affaires en blé que vous faites [en Ukraine]. Voilà bien l'occasion à ton frère Ernest de te payer. La moitié seulement sauverait notre Nord I

Adieu; mille bons baisers de Gannstadt. Je suis au désespoir de ne pas être près de toi; quand tes enfants te laisseront seule, si tu me demandes, je quitterai tout, car tu es plus que la gloire, que la fortune! Je laisserai tout là pour aller à toi, et j'y serais sans les termes dans lesquels tu m'as défendu de venir.

Mille caresses, mille tendresses. Oh! louloup, tu m'as mis dans une cruelle chaudière. Souffrir, attendre encore, en 1847, quand il y a cinq ans que tu es libre, et que je vais avoir quarante-huit ans dans six mois! Etre ici et te savoir souffrante, c'est un supplice d'enfer !

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy, 6-8 décembre 1846].

Dimanche [6 décembre].

IMon amour chéri, je suis allé hier, après t' avoir mis ta lettre à la oste, chez les Débats pour te faire envoyer la feuille, et j'ai eu soin e te faire envoyer le numéro de l'affaire Meyendorf, car les Débats sont le seul journal qui l'ait donné[e]. Je sais que cela t'amusera.

En allant aux Débats^ j'ai trouvé, chez un marchand, pour quarante francs, la cafetière de notre service Watteau, qui fait parfaitement pot au lait. Voilà donc soixante-quinze francs de dépenses pour compléter ce bijou. Mais ce n'est pas bien sûr[ement] le pot au lait, c'est la cafetière, et je soupçonne que je finirai par trouver le pot au

lait. J'ai acheté aussi, à soixante-dix francs, une assiette montée à mettre les cartes de visite. Une des choses qui manquent dans le mobiher de Vhôiel-louloup, c'est une table de marqueterie; et si tu rencontrais, quand tu te porteras bien, une table carrée, digne du bahut en marqueterie de Baie, il faudrait l'acheter. J'ai bien pensé à celle de Speyr; mais elle est trop chère et trop petite. Le salon de marqueterie et de malachite est très grand. Je compte le tendre en vert-pomme clair, en Utrecht uni, et les rideaux, le meuble, en soie verte foncé[e]. Dis-moi si cela te plaît, avant que je m'y engage, car c'est une certaine dépense. Tu aimes le vert. Or, le vert est sombre, aux lumières; il faudrait ne le prendre que comme ornement sur une couleur très claire, et j'ai trouvé, en velours de laine uni, une belle nuance de vert-pomme. J'attendrai pour cela tes ordres sacrés et souverains.

Ma tête se repose toujours malgré moi. Il m'est impossible de me réveiller. Je ne me suis levé qu'à quatre heures et quart, cette nuit : je n'ai pas un mot dans le cerveau. C'est ce qui m'a fait sortir hier, et je t'ai fait réinscrire au Journal [des Débats], pour jusqu'au l®*" janvier. Quand tu liras ceci, tu auras lu vraisemblablement toute la Cousine Bette et jugé des prodigieux efforts de ton pauvre loup qui t'adore, car on a trouvé que j'avais fini par des traits de génie. L'interrogatoire de la petite Atala me semble, à moi, digne de Molière.

Croirais-tu qu'il me faille encore des porcelaines? Eh! bien, il me manque précisément ce que tu aimes, des cornets chine et japon. J'en ai besoin d'au moins deux, car tu sauras, si tu ne t'en souviens pas, que notre salle à manger a quatre croisées, deux sur une cour et deux sur l'autre. Entre les deux croisées, sur ce que j'appelle le jardin et qui ressemble au préau d'une prison, par suite de la mauvaise grâce de Gudin, il y a un tableau dans lequel je mets, au milieu, l'horloge de mon cabinet [de Passy], et, de chaque côté, deux supports que sculpte en ce moment Liénard, qui représentent, l'un, des coquillages, et, l'autre, du gibier. Sur chacun il se trouvera les fameuses potiches et vases verts d'Amsterdam, éclairés par en bas, comme ce que tu as vu à Gênes et qui t'a tant plu. Mais, en face, dans l'autre tableau, je veux mettre deux autres supports, et, sur ces supports, des cornets de ceux que tu aimes toujours éclairés par en bas par des bronzes dorés. Mais les cornets manquent. Tu ne te fais pas [d'idée] à quel degré de rage les bric-à-brac sont recherchés ; la bourgeoisie s'en mêle, et, quand cette puissance à trente mille têtes fond sur quelque chose, elle l'enlève; elle balaie tout. Tous les objets de curiosité sont triplés [de valeur] depuis quelques mois. Aussi ai-je interrompu les achats pour tes quatre petits Dunkerques. Il faudrait des sommes folles, les soixante-quinze mille francs que coûtera la maison pour les remplir.

Ah! je suis bien chagrin, et de bien des manières. Je suis attaqué

au cœur, et, dans ce grand désastre de la vie de nos âmes, il y a en outre le regret de m'occuper de tout cela sans toi. Je comptais tant que tu participerais aux petites peines, pleines de plaisir, qu'on se donne pour arranger une maison ! En mille et mille choses, je disais : « Elle décidera de ceci; elle fera cela elle-même. » Elle et toujours elle! Je t'avais laissé le choix de mille choses d'ornement de fantaisie, et me voilà seul, à aller, venir, trotter dans les magasins. Je te réserve encore bien des choses, tes petits Dunkerques, etc. Mais, si ma plume répond à mes ordres, tu trouveras tout terminé, moins les tapis. Il faut envoyer trois mille francs à Marseille et je n'ai pas, en ce moment, trois mille francs pour cela, et il faut quarante-cinq jours pour les avoir (les tapis) après le départ de l'argent. M. Santi, l'architecte, parle de trois mille francs de glaces; le fait est que je suis effrayé des deux portes de douze pieds, tout en glaces, dans les deux pièces en rotonde, où il y a quinze cents francs de réparations de peintures, et cinq cents francs de réparations de sculptures. Tu ne te figures pas ce que c'est que trois salons tout en boiseries sculptées. Le grand salon sera quelque chose d'étourdissant comme art. Au prix où sont les bois sculptés, la table que je fais arranger avec les six figures de Baie vaudrait six à huit mille francs.

On parle, car j'ai vu Santi hier, de tout finir cette semaine. Si le calorifère est terminé, ce sera un grand pas pour le chauffage des peintures et leur séchage. Enfin, si j'ai l'argent au 1^^ de février, tu peux débarquer chez toi, sans passer par l'hôtel garni.

Tu vois, mon Évelette adorée, que tu es ma pensée perpétuelle, mon occupation de tous les instants. Je ne pense qu'à ton bonheur mécanique, tant je me crois sûr de faire l'autre.

Oh ! soigne bien ta santé; ne sors pas, ne fais rien qui puisse altérer cette ravissante beauté, cette jeunesse qui serait mon orgueil si ce n'était pas mon seul plaisir, tout mon bonheur. Avoir été la cause, bien involontaire, de ce malheur, à Soleure d'abord, puis en te disant d'accompagner les enfants à Dresde! Je ne me le pardonnerai jamais, car, il n'y a pas de doute, c'est les secousses du chemin de fer qui ont déterminé l'affreux coup qui tue tant d'espérances et de bonheur, sans compter tes souffrances. Soigne-toi bien, car ces affreuses maladies-là sont les plus dangereuses, celles dont les suites sont les plus cruelles, les plus difficiles à calmer! Écoute bien le docteur, ne sors pas, ne t'agite pas, ne te fais aucun souci. Vois ton loup allant chez les marchands de curiosités et y choisissant ton luxe de jolie femme, les soieries qui encadreront ta belle tête aimée, les tapis que fouleront tes petits pieds adorés, discutant les chauffeuses qui recevront bien des trésors et les tête-à-tête où nous serons bien côte à côte.

Avant-hier on m'a montré le modèle d'un fauteuil que je fais faire pour un certain siège. « Tenez-le bien large, ai-je dit, je suis bien gros! » et je pensais aussi à toi, mon cher min[ou] adoré. Ce petit

endroit-là, tu sais, sera un bijou, une bonbonnière. Je t'y veux mettre des délicieuses choses : des Gobelins ou des Beauvais, les plus belles porcelaines ad hoc du dix-huitième siècle. J'ai déjà un bourdalou oblong en Sèvres^ pâte tendre, avec des vases, et je veux que tout révèle le culte de mon idole. La cuvette, que je me suis fait représenter, est en porcelaine fine. C'est nous seuls qui userons de tout cela.

Ah! loup d'Ukraine, Éveline, fleur, trésor, cœur à moi, ne faut-il pas bien adorer sa petite fille, hein? pour s'occuper de ces mille milliers de détails, en ayant sur le dos mes affaires et le poids de deux ou trois romans dont un seul a cent personnages^?... Ah! si tu savais dans quel état je suis, tu saurais combien tu es aimée, et il m'est impossible de t'en parler.

Je crois que notre logement, à Genève, était d'une hauteur analogue à celle de notre premier étage, où sont nos appartements. Et tu n'aimes pas à monter; cette maison semble avoir été faite pour toi. Tu auras une magnifique lingerie où mes bibliothèques, que tu admirais tant, achèveront leur carrière en contenant les robes et le linge de ma docte amie, maîtresse et femme. Nous aurons une fille de plus pour blanchir notre linge à la maison, car il y aura tout pour cela : une remise pour le laver, et l'on fait une hotte avec un fourneau, dans la lingerie pour y tout repasser. Nous aurions bien pour deux mille et pour deux mille cinq cents francs de blanchissage, et une fille de plus, à quatre cents francs et six cents francs de nourriture, nous y gagnerons, en comptant trois ou quatre cents francs de savon et de bois, etc. Et le linge dure six ans de plus.

Il est à peu près sûr que les peintures de la chambre à coucher d'en bas seront finies pour le 15 janvier, et que, du 25 décembre au 15 janvier, une grande portion du mobilier sera transporté[e] ou fini [e]. Mais quand tu songeras que toutes les dépenses tombent sur moi, même celle du versement pour les actions, c'est à effrayer. J'ai en ce moment vingt-six mille francs de dettes pour la maison.

Allons, adieu pour aujourd'hui, ma chère petite fille idolâtrée. Oh ! aime-moi bien ! Mon âme franchit à toute heure la distance pour t'envelopper, te magnétiser. Quand je pense qu'aujourd'hui je t'aurais vue et serrée dans mes bras, et que nous aurions commencé notre bonne vie conjugale, si impatiemment désirée, si nécessaire à mon cœur, à tout, il me prend des frissons et je pleure mon Évelette ! Allons, il faut faire la Dernière Incarnation de Vautrin au lieu de faire des élégies. Tu vois, à la longueur de cette lettre-causerie, que j'ai cherché un dédommagement à la perte de cet immense bonheur. Voici deux heures que je te parle, la plume à la main, et, si je voulais te peindre l'état de mon âme, j'y serais deux heures de plus.

1. Le Député (TArcis, dont la première partie fut seule écrite et publiée, du vivant de Balzac.

La gouv[ernante] est sérieusement malade. Je la voudrais hors d'ici; mais il faut la garder encore un mois.

Nous allons avoir la mère [ Desbordes-] Valmore ici quelques jours. Elle vient de perdre sa fille Inez, et elle a pensé à me demander l'hospitalité. Gela ne se refuse pas à une mère, dans cette situation, et sans un liard. Madame Récamier, mademoiselle Mars, Sainte- Beuve, lui en ont apporté, au moment où j'envoyais la Chouette lui en offrir. J'ai adouci les derniers moments de cette petite fille en lui envoyant du raisin qu'elle désirait. Cette offrande à la Mort n'a pu détourner le malheur! Oh! soigne-toi bien, mon idole, soigne-toi. Je frémis en voyant dans ton avant- dernière lettre que tu es sortie 1 Ne sors que lorsque Hédenius te le dira.

Allons, à demain. Mon petit loup^ il est impossible de faire monter les deux boites à thé du petit service Watteau. Ce serait un meurtre. Le service est maintenant complet pour six personnes et vaut ainsi un prix fou.

Allons, à demain.

Lundi [7 décembre].

Hier, j'ai attendu pendant toute la journée les gens de V Époque sans pouvoir rien faire, et j'ai fini par aller chez madame Valmore, qui a perdu sa fille, et chez ma sœur, où je devais me montrer au moins une fois pendant que le prétendu fait la cour à ma nièce. Le mariage parait devoir se faire à la fin de ce mois-ci. Je suis allé, en sortant de chez ma sœur, chez madame de Girardin, où j'ai fini par voir le gros Saint-Priest i, qui coquète avec l'Académie, et qui ne veut pas, dit-il, y entrer sans titre[s] et comme un grand seigneur. Il n'est pas, dit-il, assez modeste pour cela. On m'invite beaucoup à me présenter. La Presse et madame de Girard[in] cabalent beaucoup pour cela. J'ai quarante-sept ans, et l'on dit qu'il faut absolument :faire une candidature pour rien. Peut-être ferais-je celle-ci.

Ce matin je me suis levé très tard. Voici le 7 et rien n'est commencé. C'est une situation à faire frémir.

Madame Valmore a envoyé son fils coucher ici, et il vient de partir après déjeuner. Je me suis levé à neuf heures; il est midi. Je ne me sens pas la tête (elle est bien brisée, bien vide), dans ma disposition de travail. Je vais aller voir où en est la maison, et peut-être défaire un marché de lanterne pour notre escalier, et acheter les deux dessus de porte pour la salle à manger; puis, aller à la poste où, depuis huit jours, je ne trouve rien, ce qui me tue, te sachant si malade.

1. Qui fut précisément préféré à Balzac par l'Académie française, le 18 janvier 1849. Voir p. 223. "^ ' .'

Mardi [8 décembre].

Hier, je ne suis allé qu'à la maison. J'y ai attendu l'architecte, M. Santi, jusqu'à quatre heures trois quarts, en vain. Je ne puis rien voir finir; les maçons, les serruriers, les menuisiers y sont encore. On ne peut pas avoir les marbriers; le fumiste ne travaille que depuis cinq jours, mais il paraît devoir avoir fini dans quelques jours; d'ici à quatre jours, il aura terminé le calorifère. Il paraît qu'il faut encore huit jours pour voir tout changer de face. Les appartements d'en haut sont d'ailleurs très avancés de peintures. On attend les •peintres de décor. Les pièces en coupole sont avancées; c'est le plus fort de la dépense. En revenant de là, hier, j'ai été si épouvanté de ma situation, que j'en ai eu comme une congestion au cerveau. A sept heures et demie je dormais, en m'ordonnant de me lever dans la nuit, et, en effet, je viens de me réveiller. Il est deux heures ' du matin, et je vais terminer Splendeurs et Misères des courtisanes [par la Dernière Incarnation de Vautrin']^ aujourd'hui mardi, demain «t après-demain, à vingt feuillets par jour, car il faut trois à quatre mille francs pour le 15. Me voilà revenu à mes obligations d'échéance comme en 1835 et en 1836. Il doit y avoir bien de la misère, car j'ai trouvé chez le marchand de Passy une assiette montée en bronze doré pour soixante-dix francs. C'est au-dessous de la valeur réelle.

Personne au monde ne sait que j'ai une maison. Cela peut te donner une idée de ma discrétion. J'ai agi comme cela, par rapport à toi. Jamais ton nom n'est sorti de ma bouche et je n'ai parlé de toi que depuis le mariage d'Anna, quand tout le monde m'en a parlé! mais encore, en quels termes!... Tout cela, d'ailleurs, est bien oublié maintenant.

Voici huit jours que le désespoir et le chagrin sont entrés dans mon âme, dans mon cœur et dans mon pauvre cerveau! Dieu seul sait quels ravages ils y ont faits, moi qui n'existe que par l'espoir, et qui suis un phénomène d'espérance? Rien ne m'occupe, rien ne me distrait, rien ne m'attache plus. Je ne croyais pas que je pusse tant aimer un commencement d'être! Mais c'était toi, c'était nous. La résignation me vient difficilement : me voici levé. Je me trouve tête à tête avec une pensée noire qui ne me quitte pas : c'est de savoir comment tu vas, ce que tu fais. Dans les affreuses circonstances où je suis, pressé par des nécessités d'argent que le malheur du temps nous fait, pressé par des angoisses de cœur épouvantables, j'ai dit : « Je ne puis pas aller à Dresde pour deux jours et en revenir. Cela ferait douze jours, et perdre douze jours de travail c'est perdre l'argent nécessaire en janvier aux actions. » Voilà mon raisonnement. Eh bien, je perdrai ces douze jours à me consumer en efforts, en allées et venues, en inanité de cervelle, et voilà en effet le huitième jour, et il m'est impossible de faire lever mon cerveau qui s'est couché comme

un cheval fourbu. Il ne sent ni le coup de fouet ni l'éperon. Ce phénomène est arrivé déjà cent fois depuis dix-huit ans, et jamais avec de pareilles causes de désolation, et, si je retrouvais la faculté d'inventer, de composer, je me jetterais dans le travail, à y mourir! Mais l'organe, fatigué, se refuse à tout. Tu le vois, me voici levé à deux heures, à une heure et demie même, car je viens de passer une demi-heure à allumer mon feu, à boire mon café, à ranger mes papiers, et voici que ma montre marque trois heures; voici une heure que je t'écris à bâtons rompus, regardant mon feu en pensant à toi, regardant le titre de Vautrin^ mon papier blanc, les épreuves des Paysans^ et me demandant : « Pourquoi pas de lettres? Que fait-elle? A-t-elle encore ses enfants? Est-elle seule? A-t-elle besoin de moi? » Je suis exactement sur la place du marché, sous tes fenêtres, entre cette fontaine (que je vois), et les portes de l'hôtel de Saxe. Je vois l'hôtel d'Eissler. Je suis là, essayant de pénétrer chez toi, comme un somnambule, par le double escalier de l'hôtel de Saxe. Je me rappelle le portier, le porche couvert, etc. Que veux-tu, mon louloup? Je suis où je devrais être. Mon cœur fait son devoir; il fait ce qu'il lui plaît et le cerveau le sert ! Le cerveau l'a tant immolé à son travail qu'il faut bien qu'il le suive quelquefois ! Ah î comme je t'aime ! Comme je sens que tu es ma chair, mon cœur, mon âme, ma vie, et toute la nature pour moi ! Comme mes intérêts compromis en paraissent mesquins! Tu m'as écrit que je parle de dix-huit mille francs comme de dix-huit écus. Tu aurais dû dire : dix-huit sous! que veux- tu? Je vais les gagner en dix-huit jours, car il le faut, et tu veux que ce soit autrement?

Le Nord est un peu remonté. Il n'est plus qu'à cent francs au-dessous du prix auquel je puis en vendre. Mais remontera- t-il de cent francs d'ici au 29 décembre? J'en doute, et' je ne puis pas compter là-dessus.

Comme nous avons été malheureux à Paw[lowska] ^ ! Les bergeries brûlées, etc., cette année. Au prix où sont les blés, tu dois, toi et Anna, et ton agronome de frère, faire de fameuses affaires! Moi, si je finis les Paysans pour le 10 janvier, ce sera aussi une fameuse année; elle sera de soixante-cinq mille francs malgré mes voyages, et j'ai voyagé six mois cette année.

Allons, adieu, car je vais fermer ce paquet, et te le mettre à la poste. J'ai eu soin de te faire envoyer le numéro des Débats où était le procès de l'avocat de madame de Hatzfeld, et tu auras la réponse de madame Meyendorff.

Ah çà! louloup, donne-moi une réponse sur cette idée que voici : Léon paraît bien battu par la misère; veux-tu que je le prenne pour domestique, moi, ta sœur étant partie, c'est-à-dire en mai, car il

1. Le domaine de Pawlowska, qui appartenait à M"»® Hanska, était situé dans le gouvernement de Kiew, district de Machnowska. Voir t. III, p. 54.

paraît vouloir retourner en Ukraine, et, ma parole, s'il y retourne, c'est donner des ailes au malheur; après avoir lu toutes les bêtises domestiques, après t' avoir accusée de sa misère, il sera capable de tout. Si je le prends ici, il sera toujours sous le coup de ses papiers irréguliers; il sera tenu et je crois que c'est rendre service à l'Ukraine et à Anna que de le garder en France, où il finira par s'habituer. Pour l'envoyer en Allemagne, dans une ville, il faut lui donner de l'argent. Ta sœur en fait son domestique et s'en sert. A son départ, il n'y aura pas d'inconvénient [à le prendre]. Avec cette espérance, je le maintiendrai ici. Réponds-moi là-dessus, je t'en prie. Moi, un garçon qui a été avec toi me paraît un Dieu, car il te connaît; il a fini par voir qu'il a eu tort, et il me faut quelqu'un de fidèle dans cette maison. J'ai refusé de prendre une perle, parce que cette perle avait sa sœur chez les Ghlendowski, et que je veux le secret absolu sur la petite maison de Beau j on. Mais, dans huit jours, il faut que j'y mette un domestique : il y a nécessité. Les portes y seront mises jeudi, dans deux jours, et alors j'y dois coucher un domestique à moi, bien sûr, car on va tous les jours y apporter des choses de prix. Si ta sœur n'avait pas été ici, Léon aurait été un excellent chien de garde, car, lorsque tu serais venue, on aurait pu l'envoyer ailleurs, pour le temps de ton séjour. Je ne puis maintenant penser à garder Léon que lorsque ta sœur s'en ira. Mais elle a, dans la pensée, une espèce de zézaiement sous lequel elle cache ses projets.

Donc, mon Évelette chérie, tu me diras ton idée sur Léon, qui me parait être l'allumette d'un incendie, s'il retourne jamais à Wierzchownia.

Allons, idole de mon âme, il faut te quitter pour essayer de ce que j'appelle la masturbation du cerveau! C'est effrayant, mais il faut le réveiller à tout prix.

Ne rêve pas trop, ma chère petite fille, de la maison, sur mes descriptions pompeuses. Hier, je la regardais et j'avais peur, en voyant cette affreuse tournure de caserne, que tu ne détournes un jour la tête avec horreur en disant : « Quoi, c'est cela! » C'est que ce n'est pas beau, c'est bon marché, voilà tout. Personne ne veut croire que je puisse être logé dans ces conditions-là à Paris pour si peu. Car, si tu savais!... Un appartement au quatrième étage, de cinq pièces, rue du Bac, et dans le haut, coûte deux mille francs de principal. C'est ce que ma nièce et son prétendu avaient trouvé de mieux après avoir battu tout le faubourg Saint-Germain. Et c'était à l'angle de la rue [du Bac] et de la rue de Grenelle, dans un endroit où le tapage fend la tête. M. Lassart ^ a payé un terme et il y a renoncé, tant c'était dur de monter cent marches et d'avoir une voiture. Les futurs époux habiteront la maison de M. Lassart, rue Neuve-Plumet 2. La hausse

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