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Aujourd'hui rue Eblé

des loyers à Paris est quelque chose d'eiïrayant. Avec douze mille francs de loyer, je n'aurais pas eu ce qu'il me fallait : silence, calme, jardin et dix pièces! Je t'avais trouvé, pour quatre cents francs pour un mois, un délicieux rez-de-chaussée, un jardin et deux chambres séparées par un salon et précédées d'une salle à manger, d'une antichambre, mais dans une maison habitée. J'avais bien pris mes précautions : il n'y avait que des Anglais sans distinction au-dessus de nous. Ça rappelait un peu notre dernier appartement à la Haye.

Quand je pense que je suis entre deux cours plantées en jardin, adossé à une église, sans chance possible de bruit, au midi, dans une vieille maison, bien séparée, avec calorifère, tout en parquet, tout bien repeint, tout artiste élégant dans l'intérieur, et que cela ne coûte que soixante-dix-sept mille francs, tout payé, tout compris (sans le mobilier, bien entendu), non, je n'en reviens pas! Quand je pense que mon amour de femme peut passer de ses appartements, en haut et en bas, dans une tribune à elle, dans une chapelle, entendre les offices, et que c'est la seule maison de Paris qui ait ce droit royal, ou princier, j'en suis tout hébété. Car, en supposant, tout au plus haut, cinquante-deux mille francs d'acquisition et vingt-cinq mille francs de réparation, c'est bien soixante-dix-sept mille francs, et soixantedix-sept mille francs, ce n'est pas trois mille francs de rente, car il faut aujourd'hui quatre-vingt mille francs pour avoir cela.

En achetant le salon sculpté de Villarceaux, j'ai donné une valeur de plus de quinze mille francs de plus à la maison; de même qu'en faisant restaurer les coupoles, j'ai doublé la valeur de ces pièces-là. La maison est aussi jolie en dedans qu'elle est laide en dehors. Ces huit croisées de face, dans un bâtiment long, c'est affreux. Il est vrai que tant que les plantations n'y seront pas, tant que les plantes grimpantes n'auront pas verdi les murs, c'est bien ignoble. On ne pourra peindre les murs extérieurs qu'au mois de juillet ou d'août prochain, à cause de l'hiver, et des plâtres neufs qui recouvrent les vieux murs. Nous ne serons jolis qu'à ton retour d'Ukraine, au mois de septembre 1847. Le mobilier sera complet et l'habitation sera fleurie, blanche et verte, et en peinture et en nature. Hélas! il faut quarante-trois mille francs, sur les soixante-dix-sept mille, d'ici au mois de mars, et je n'en ai encore payé que six mille. Tel est le bilan de notre hôtel-louloup. Si, au moins, je louais la glacière deux mille francs, ce serait là une affaire! Dans trois jours, les caves sont terminées, les travaux seront finis entièrement. J'aurai les clefs de la glacière, de ma cave, de mon caveau et de mon calorifère. Toutes les cheminées vont être finies cette semaine. Elles sont toutes en belle faïence blanche, et nous en avons quatre en marbre blanc sculpté : celles des rotondes, celle du salon, et celle de ta chambre à coucher.

Allons, adieu, chère souveraine élue et adorée, celle pour qui je voudrais que les chemins fussent de velours, et ma maison tout en

soie et tout artiste, à ne pas pouvoir y arrêter ses yeux sans être émue, flattée, heureuse d'y être! Celle pour qui je voudrais tout transformer en bonheur; celle qui dépouille le travail de toute épine; celle qui fait accepter le désespoir, le chagrin; celle qui est tant aimée, tant souhaitée, tant désirée! Adieu, cher ange, religion de mon cœur, et force éternelle, inépuisée de ma vie, adieu pour jusqu'à demain. Soigne-toi bien; tu vois tout ce que tu es pour moi; prends de la force dans mon amour, comme j'en prends dans mon espérance et dans le bonheur de te voir dans quarante-cinq jours, si Dieu le veut, si le temps le permet. Adieu, toi dont le nom est une caresse, toi que mon âme baise des pieds à la tête. Adieu, pauvre petite fille qui souffre, et dont la souffrance te fait presque aimer davantage, ce qui me paraissait impossible! Mille caresses.

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy, 9-11 décembre 1846.] Mercredi, 9 décembre.

Hier, en allant mettre ma lettre à la poste, j'ai trouvé la tienne, datée du 30 novembre. Gomment a-t-elle mis sept jours ou six jours à venir? Et quels six jours d'angoisses j'ai eus! Enfin, je l'ai vue, et je te vois, dans cette lettre, toujours aussi souffrante, puisque tes enfants restent près de toi. Tant mieux, dans un sens, et quel est donc ton état? Tu ne me dis pas tout évidemment. A l'inquiétude que tu as de me voir arriver, je vois le triste plaisir que te causera ma lettre du l^r et du 2, que tu dois avoir en ce moment, si le retard est le même de Paris à D[resde], que de D[resde] à Paris.

Hier, levé à une heure, je n'ai pas pu écrire une ligne... si, trois lignes, que tu trouveras dans l'enveloppe de cette lettre. Ces trois lignes inutiles, regarde-les. C'est le fruit de sept heures de veille i!

Voyant cela, à midi je suis allé porter ta lettre à la poste et j'ai eu la tienne que j'ai lu[e] dans la rue, les doigts gelés, et je suis allé, triste, mais ayant de tes nouvelles, chez les menuisiers d'ornement, l'ébéniste, le doreur, les sculpteurs, voir s'ils travaillent; car, en leur

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