‹ Lettres a l'étrangereChapitre 60 sur 120 · Le célèbre roman de George Sand · texte numérisé non relu

Le célèbre roman de George Sand

2. Homme de lettres et homme d'esprit, l'un des fondateurs de la Mode et du Journal des Enfants. Balzac s'en est inspiré pour peindre La Palférine dans Un prince de la Bohème. Lautour-Mézeray finit sa carrière comme préfet d'Alger et mourut en 1861. (voir t. III, i-, 20;)

cette jolie patte de taupe me bénissent, et m'inspirent, et me soutiennent. Voilà mes prières.

Midi.

M. Santi, l'architecte, est venu. L'achèvement de la maison prend une Certaine activité. J'aurai à jeter dans la gueule de mes entrepreneurs quatre à cinq mille francs ce mois-ci. Vers janvier, les meubles et les tapissiers viendront. Si j'avais eu ma tranquillité pour les seize mille francs du versement, j'aurais pu, par mes travaux, passer ces trois dangereux mois. Je n'ai pas encore écrit plus de six lignes sur la Dernière Incarnation de Vautrin.

A demain. Je m'y mets à l'instant, avec un demi-bol de café noir dans le ventre. M. Santi est content. Le jardinier y est. La dépense s'augmente toujours; il faut un treillage vert devant nous, et c'est une affaire de deux cent quarante francs. Mais il parait que les plantes grimperaient difficilement sans cela. On m'a apporté le plan des petits jardins. Quand ils seront faits, les choses auront une tout autre tournure. Les portes seront posées pour demain. Dans dix jours Vhôtel-louloup ne sera pas reconnaissable.

A demain donc. Je ferai partir cette lettre, et je te dirai si j'ai repris mes affreux travaux forcés.

Vendredi, 11 [décembre].

Hé bien, hier, j^ai eu la constance de rester assis à ma table, comme un écolier au piquet, pendant toute la journée, depuis mon réveil jusqu'à mon coucher, sans pouvoir extraire de mon cerveau deux lignes, ni quoi que ce soit qui ressemble à une pensée. Et j'ai lu, de guerre lasse. Une Maisoti [de Paris]^ un roman d'Élie Berthet, qui n'a pas duré deux heures. J'ai beaucoup pensé à nous, à notre vie à venir. Je me suis dit que c'était affreux de ne se réunir qu'à nos âges, et de tarder encore. J'ai maudit mes dettes, et leur cause surtout. Et j'ai pensé que j'en refaisais. Je me suis couché à sept heures, au lieu d'aller à un spectacle quelconque, car je ç>eux travailler. Me voici levé à trois heures du matin; je ne me sens pas plus disposé qu'hier. Tel est le cerveau : cet organe n'obéit qu'à ses propres lois, lois inconnues! Rien n'agit sur cette bouillie. Me voici devant des ouvriers, des entrepreneurs à payer; il faut faire un versement de seize mille francs. J'aurais, par-dessus le marché, mon honneur, ma femme, à sauver; à donner du pain autour de moi; cela ne ferait pas sortir une ligne de copie. Et mon pauvre loup me dit : « Achève les Paysans, travaille, ne t'inquiète pas de moi », et, pour ton amour, on ne me ferait pas écrire! Ahl comme j'avais raison de partir! J'ai dépensé tout autant d'argent qu'à rester. Voici le 11; je t'aurais

vue, je t'aurais embrassée; je me serais rajeuni, rafraîchi; j'aurais vu mes deux petits saltimbanques heureux. Tu m'aurais renouvelé, comme Antée quand il avait touché la terre! Onze jours pris par le chagrin, par la mélancolie la plus noire, sans distraction possible.

Si le chemin de fer [du Nord] n'avait pas eu sa baisse, j'aurais pu meubler et arranger la maison; mais la maison n'est pas achevée. Les peintres la 4uitteront à peine à la fin du mois. J'ai souvent touché aux limites des forces physiques; me voilà au bout des forces morales. Je connais l'évanouissement de la pensée. Excepté toi, nos souvenirs, et, hélas! nos chagrins, rien ne m'émeut, rien ne m'intéresse, rien ne peut me tirer de cette apathie de la pensée. Le désir ne reparaîtrait que près de toi, car si j'allais dans un mauvais lieu, je n'y éprouverais rien à la vue de la plus belle créature du monde. L'appétit physique est éteint. Je mangerais du pain seul, comme je mange les dîners que me fait la gouv[ernante]. C'est une vraie maladie.

J'ai trouvé, je crois, quelqu'un pour garder la maison et le mobilier jusqu'à ton arrivée, et, comme ce serait une histoire à te raconter qui demanderait six pages, je te la dirai en route, pour t'égayer. Cela te fera connaître à fond ma mère et ma sœur.

Allons, adieu, chère adorée Évelinette, ma pauvre souffrante, à qui j'aurais voulu n'avoir écrit que quelques lignes, en disant : « J'ai fait tant de feuillets; nous sommes hors d'affaire! » Au lieu de cela, je te parle de mes plaies d'argent, après m'être dit que je ne t'en dirais plus un mot. Mais, que veux-tu? Je te confie tout ce qui m'arrive, et je te parle de mes embarras, comme je te parlerais d'un succès.

Allons, adieu; soigne-toi bien, car j'ai de bien plus grandes inquiétudes sur le trésor de mes sentiments, sur ma bien-aimée, que sur le trésor-louloup, quoique l'argent soit peut-être plus en danger que toi. Si je ne puis pas arriver à gagner seize mille francs, je vendrai cinquante actions, à cent francs de perte. Ce sera cinq mille francs de perdus, et je ferai le versement avec cette somme. Mais je ne m'en consolerai jamais, et cette perte ne me tirera pas d'enabarras pour la maison. Le mieux serait de gagner avec ma plume. J'ai déjà pensé à reprendre à M. F[essart] les six mille francs que je lui ai confiés. Mais il en faut encore dix mille.

Allons, voilà que je retombe dans mes comptes et dans les ennuis de mon administration financière, au lieu de te dire toutes les gentillesses de cœur qui surabondent toujours dans le mien pour toi, au lieu de dorloter ma pauvre souffrante dans les roses de mes désirs, dans les fleurs de mon âme, dans le lit de velours qui est toujours là pour elle, et où elle brille, comme une gentille petite fille qu'elle est! Car, je te vois toujours, et tu es toujours ce que tu étais à Ge-

nève ^, quand, par-dessous la table, nous nous prenions les mains à nous les briser, et que tu coulais un regard de feu en côté! Mon Dieu! être séparés encore, en 46, et bientôt en 47, par le chemin de Paris à Dresde; et lire des lettres où tu me dis : « Ne viens pas », quand tu es libre, et tout cela pour des intérêts, quand, moi, je devrais être devenu assez riche pour braver tout !

C'est finir, louloup, par une pensée bien amère, oh! bien amère, car il n'y a pas de ta faute, ma chère Eve; tu as fait l'impossible; et, moi, j'ai dérangé ma fortune de la plus sotte manière : des Chroniques [de Paris] 2, des Anglaises ^, autre chronique malsaine, etc. J'ai de bien amers souvenirs et je n'accuse que moi. Toi, tu es immaculée, et tu ne me donnes que des souvenirs, frais [et] doux, de constant dévouement, de pensée perpétuellement occupée de notre avenir. Aussi, te suis-je ami, amant, mari, dévoué absolument; aussi se passe-t-il peu d'heures sans qu'elle ne t'apporte des souhaits, des soupirs, des élans d'amour! Et c'est là la plus belle gloire d'une femme et son revenu d'ange! En ce moment, je nous vois tous deux dans cette jolie (à l'intérieur!) liaison, y vivant, n'en sortant qu'ensemble, la quittant peu, toujours unis et pressés l'un contre l'autre, et nous aimant du même appétit. C'est la seule pensée qui, dans cet ennui profond causé par le silence du cerveau, me réveille, me fasse sourire, et je m'y complais pendant des heures entières, car voici, madame Noré, une grande heure employée à vous écrire, à vous saluer, comme les oiseaux saluent l'aurore !

Allons, adieu, chère petite minette, cher Évelin, chère Line, chère Linette, chère pensée de tous les moments, et qui me manque tant au physique, en personne. N'oublie pas de me répondre sur Léon; j'ai bien peur de son retour à W[ierzchownia]. Il n'y a rien de bon à attendre de ce pays-là. Je tremble pour tes enfants ! Oh ! comme je voudrais que mon amour eût fini toutes ses affaires ! Non, en voyant tout ce qui s'apprête, il me prend des frissons, car les mesures décrétées sous prétexte de libéralisme et vantées comme philanthropiques par la Presse, c'est votre ruine.

Allons, adieu, ma bien-aimée. Oh! dis-moi donc que tu vas mieux; tu es toute mon âme et ma vie dans tes mains, et, je suis si désolé de ce voyage à Dresde! Enfin... Adieu, et mille caresses à mon pauvre M[inou].

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