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AU COMTE ET A LA COMTESSE GEORGES MNISZECH, A DRESDE

[Passy, 9] décembre 1846.

Merci, mon bon Georges, de vos deux lettres! merci, chère et charmante Anna! Eh bien, vous êtes donc fêtés, vous vous amusez et vous soignez votre chère maman! Je me désole d'être ici tout seul, sans ma troupe. Que Georges se rassure : la bibliothèque ne sera pas achetée faute d'espace, car c'est une excellente affaire, comme placement. Enfin, j'ai pu jouir de l'aspect de la magnifique potiche géorgienne; elle va dans mon estime immédiatement après mes grands mandarins; elle fait l'admiration des marchands, qui demandent où je trouve de pareilles choses; et je leur réponds : « Ah! j'ai de fameux commis voyageurs!... » Cette potiche est saine et entière, c'est un grand mérite. Le plat d'Anna est un des plus beaux que j'aie vus. L'illustre bronzier Paillard a ordre de le faire tenir debout, empoigné par deux lions. Et il sera glorieusement installé, au-dessus du meuble hollandais acheté en présence de Georges à Amsterdam, entre sa potiche et celle de Bosberg. Tout, mes chers amis, est arrivé dans un parfait état, sans une écornure, et la bonne douane parisienne, prenant des // (florins) pour des francs, ne m'a demandé que quarantehuit francs de droits.

Le grand plat fêlé va être restauré, on en fera un guéridon. Voilà les nouvelles de vos folies, ô Zéphirine, ô Gringalet! heureux saltimbanques, qui faites peut-être trop voir votre bonheur à la patrie des porcelaines. Vous saurez que, moyennant soixante- quinze francs, j'ai eu le bonheur incroyable de compléter le service à. thé de Wiesbaden; j'ai le sucrier et le pot au lait absolument pareils, et signés du même numéro; vous ignoriez, et moi aussi, que ce fût un service de Watteau. Atala, menée par son charmant beau petit nez fin, a nais sa belle patte là-dessus. Et vous saurez avec étonnement que, complet, cela vaut deux mille francs, offerts... Mais aucune détresse ne déterminera le père Bilboquet à lâcher de pareils souvenirs. Tout ce à quoi vous avez touché, ce qui me rappelle les deux ouistitis chéris, les deux amoureux, les deux zingaris, tout cela m'est sacré. Je vous quitte pour aller boire mon poison de café dans la tasse à couvercle d'Anna. Vous avez pu voir comme je travaille! Eh bien, ce n'est rien auprès de mes obligations et de mes travaux d'aujourd'hui. Il faut tout gagner, tout payer à la pointe de cette plume qui vous dit ce matin mille tendres choses et qui vous envoie mille vœux de bonheur.

J'ai acheté, pour la chambre des amis, le lit prétendu de madame de Pompadour; je ne sais pas de qui il est, mais je vous assure qu'il est magnifique, et on le dore à neuf. Enfin, le salon de l'hôtel Bilboquet paraissait si mesquin à côté des deux pièces à coupoles sculptées et peintes en Louis XVI, que j'ai acheté tout un salon en boiseries sculptées de la dernière magnificence comme art, et il est douteux qu'il y en ait un pareil à Paris. Les sculpteurs de cette époque sculptaient d'après les fleurs naturelles et vivantes, et cela se voit par la disposition et la légèreté des sculptures. Quant à dorer cela, je n'ai pas, hélas ! la monnaie de la chose, cela écraserait d'ailleurs la pièce, qui n'est guère élevée.

Adieu; mille choses affectueuses. Votre chère maman aura demain une longue lettre.

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy, 12-14 décembre 1846].

Samedi 12 [décembre].

Ma tête est toujours une tête de bois. Hier, voyant cela, je suis

sorti, par un temps épouvantable, en croyant trouver une lettre de

toi. Mais je n'ai rien eu à la poste, et j'y ai mis ma lettre pour toi.

Puis, je suis allé à la maison, et les travaux s'avancent. Cela va prendre

un certain air. Les portes sont en place. Le 15, je renvoie le gardien

qui me coûte soixante francs par mois, et j'y mets un comptable

pour tenir note de tout ce qui va venir en meubles, etc., et en faire

un état, les garder, et me représenter pendant deux mois, car il faut

penser à mon voyage, et, si je pars en février et que je te ramène

le 15, il faut qu'il y ait là quelqu'un qui remplace le maître. C'est

leux cent vingt francs bien placés. Au milieu de ma détresse, il faut

[ue je monte trois lits de domesÉiques. Aujourd'hui, par suite de

'incapacité de ma tête, me voilà sans un liard, à la lettre. J'ai huit

francs, et, la gouv[ernante], sept francs. Et je suis au 12 ! Le 15, l'ébé-

dste vient chercher cinq cents francs, et mon peintre cinq cents

francs, qui sont là. Je ne puis y toucher, car la régularité avec laquelle

je tiens mes engagements avec mes entrepreneurs me garantit beau-

îoup de tout malheur. J'ai déjà fait pour sept cents francs de billets.

f'en vais faire encore pour six cents francs, pour du linge indis-

)ensable, et pour mille francs, aux entrepreneurs. Tout cela viendra

[en mars et avril, mois pendant lesquels j'aurai trois ou quatre mille

.francs à payer. Je vais faire interrompre les travaux de restauration

des peintures ^ dans les deux pièces à coupole, car nous ne savons pas où nous allons; les peintres se chauffent au lieu de travailler. Il nous faut, à M. Santi et à moi, un prix fixé. Je finirais par être ruiné. Le salon et les deux pièces à coupole coûteraient, à ce train-là, quatre mille francs. L'achat des boiseries est de onze cent cinquante francs, et, si Ton compte deux cent cinquante francs de posage, cela fera quatorze cents francs. Il est vrai que j'économise mille francs au moins de tenture^ avec les accessoires. Mais je donne au peintre d'histoire cinq cents francs et les peintres d'ornements menacent de coûter quinze cents francs. Si ce n'est que mille francs, bien; mais, quinze cents francs, c'est trop pour moi. C'est trois fois plus que la restauration du peintre d'histoire. Hier, il faisait un temps affreux : j'ai pris ce moment pour venir, et j'ai trouvé cinq peintres se chauffant et ne faisant rien. Or, à dix francs par jour, on ne doit pas perdre une minute, surtout dans cette saison.

Il y a une foule de petites choses à faire, mille fois plus vétilleuses que les grandes, et qui vont prendre toute la fin de ce mois-ci : des misères indispensables, les bouches du calorifère, les glaces à mettre au tain, à déposer et reposer, les placements des boiseries du salon, les ornements extérieurs, le pavage, le jardin, etc., etc. C'est effrayant. Ah! louloup, quelle entreprise que notre maison! Il m'aurait fallu de l'argent et de la tranquillité; je n'ai ni l'un ni l'autre ! En ne faisant que le nécessaire, je suis encore à court, et mon travail, qui pouvait me sauver, s'arrête! Hier, après être resté à observer tout ce qu'il y a encore à faire, je suis allé dans Paris, en attendant l'heure de trouver M. Santi, pour lui parler de la cuisine que je voudrais voir achever, et j'ai trouvé pour deux cents francs (une misère!) deux vases de cheminée, pareils à mes grands pots mandarins. Rien ne te peindra mieux ma détresse et mon état actuel que ceci : je suis sorti sans les avoir achetés, avec la certitude d'être cinq ou six ans sans rencontrer cela. Mais je me suis dit : « Avec mes obligations actuelles, ce serait de la folie », et je me suis ordonné de n'y plus songer. Mais deux cents francs, tout montés, avec pieds, candélabres, etc., en cuivres ciselés et dorés!

J'ai passé, tête baissée, devant tous les marchands sans y entrer, et j'étais chez M. Santi à six heures et demie, à sept heures et demie chez moi, à neuf et demie au lit, et je viens de me lever à trois heures et demie, pour n'en pas perdre l'habitude. Il nous faut deux mille francs d'ici à huit jours, et, tu vois, n'ayant pas un mot à écrire, je t'écris pour ne pas me rendormir, et pour me donner, au lieu du travail forcé de mon bagne intellectuel, la douce et sublime jouissance éthérée de causer avec toi, à travers trois cents lieues ! Je ne sais ni que faire, ni que devenir, et l'inactivité de ma cervelle me met dans

1. Qui avaient été exécutées, au temps de Beaujon, par Etienne de la Vallée- Poussin (1740-1793). Voir P. Jarry, le Dernier logis de Balzac, p. 43.

la situation d'un homme indifférent à tout. Je n'ai pas la force cérébrale de concevoir une crainte! Est-ce étrange? Le calcul me prouve ma détresse, et ni le cœur ni la tête ne s'en affectent. Voilà dix-huit ans, mon amour chéri, que je dors sur un tonneau de poudre avec une mèche allumée à cinq pas !

Allons, adieu, cher bon petit ange. Ne t'inquiète de rien; laissemoi tout te dire, et soigne-toi. La veille de la catastrophe, je ferai en trois jours, ce que j'aurais dû faire en quinze. Hetzel fait une faillite de huit à neuf cent mille francs, sans un sou d'actif. Et Furne qui ne me paie pas! j'irai.

Je passe encore quelques heures heureuses, grâce à toi, car je me rappelle Francfort, Mayence et Genève et tout! Avec une force qui me plonge dans la réalité. Hier, pour la première fois le b[engali] m'a fait souffrir, et c'est ce qui m'a contraint à sortir. J'ai pataugé dans la neige glacée pendant six heures ! Rien ne prouve plus évidemment que le cerveau se repose, et il faut remercier la nature de cela. Elle est plus sage que moi. Oh! ma bien gentille petite fille, comme j'ai pensé à toi! J'ai été digne de mon ange. Avec quel sauvage plaisir je pataugeais! Je voulais acheter les vases pour me rappeler cette journée, et la détresse est telle, que j'ai gémi, [et] je les ai laissés! S'ils y sont encore à la fin de janvier, je verrai.

Ce qu'il y a de cruel, c'est que je serai forcé d'avoir au moins trois personnes à Beaujon : une, faisant l'office de portier, une cuisinière et un domestique. Comme Léon est fidèle, voilà pourquoi j'y pensais. Je t'ai écrit à ce sujet, mais j'attends que tu me dises poliment que je ne suis qu'un imbécile, etc. Il y a beaucoup de raisons contre^ et la première est ta sœur.

Grande nouvelle! Notre calorifère chauffera bien! C'est, tu ne [le] sais pas, un grand peut-être qu'un calorifère. [C'est] comme un vaisseau. On en a vu coûter dix mille francs, et ne pas donner de chaleur. Le nôtre coûte mille à dix-sept cents francs et chauffera bien, chose essentielle, car nous aurons des jardinières dans notre escalier, au premier et au deuxième palier. Au premier et deuxième palier, il y aura de magnifiques lanternes, et, sans doute, je mettrai le portrait de mon père en face de la porte de notre appartement. Il me faut encore deux dessus de porte, outre les deux du saJon de celui de la galerie. Tu sais que ton salon en bas aura le portrait de Marie Lec[zinska] et celui de Louis XV, comme ornements, car j'ai deux ovales à remplir, que je remplirai ainsi. Nous n'aurons qu'une modeste petite maison^ pour deux fous comme nous. Mais tout y sera ravissant à l'intérieur. J'ai tout à fait créé cela, car c'était dans un état, qui, tu sais, m'avait paru impossible à restaurer. Eh bien, j'y suis parvenu. Nous avons, en bas, un très gentil petit appartement de réception, composé de cinq pièces : salon d'attente, grand salon, chambre à coucher et boudoir, puis salle à manger, tout de plain-

pied, bien parqueté, luxueusement établi. Le salon n'a pas, artistement parlant, son pareil pour les sculptures. Les deux pièces en rotondes sont des chefs-d'œuvre. La salle à manger fait une opposition puissante à ces salons Louis XVI, blanc et or, et blanc sur gris avec peintures, par son aspect moyen âge, son vieux chêne et ses belles œuvres. J'ai fait parqueter le corridor par où ma chère petite fille montera à ses appartements, et les petits appartements d'habitation seront excessivement commodes, bien distribués, et le capital employé dans la maison ne dépassera pas soixante- dix-sept mille francs, ou trois mille francs d'intérêts, mobilier non compris. C'est assurément, mon bien-aimé Évelin, un vrai tour de force. Ce sera quatre- vingt-mille francs, avec les glaces.

Mais les glaces, c'est une valeur positive. Ehl bien, quand je ferai voir cela, je suis sûr que qui que ce soit estimera la maison, embellie et arrangée comme elle le sera, à cent cinquante mille francs. Les trois pièces restaurées donnent une valeur de trente mille francs de plus à notre bicoque. La tribune, à elle seule, pour une femme pieuse, vaut trente mille francs. Les deux pièces en rotonde ont l'immense avantage que madame peut avoir son petit particulier, être chez elle, recevoir du monde, et ne pas y être pour vingt gens de lettres, que monsieur voudrait recevoir. Le salon d'attente, le salon et la salle à manger font une réception complète; les deux pièces en rotonde une autre. Sans se commander, elles sont ou ne sont pas visibles à volonté. Elles sont séparées par des doubles portes à glaces, qui rendent cette portion de la maison invisible dans la maison. On y entre, on en sort à volonté, sans être vu. L'on peut même s'échapper de la maison par une porte secrète doublée en fer. C'est étourdissant d'arrangement. Tu ne te figures pas ce que j'ai déployé d'intelligence dans cette restauration. Dans ces arrangements, l'argent est beaucoup; c'est énorme, vingt-trois mille francs. Trois mille francs de glaces, trois mille francs de peintures et de boiseries imprévues! Cela représente dix-sept mille francs. Eh! bien, qui aurait vu l'état où cela était et ce que cela est devenu prendrait l'idée que je suis un sorcier, car j'ai créé les communs, une galerie, etc. Quand Gudin voudra, il y aura les écuries, les remises et une loge de portier et le jardin. Comme je jouirai de ta surprise, car j'ai bien accompli tes vœux, tu ne voulais ni /Za/Za, ni hôtel, ni grandeurs apparentes; mais un bon petit chez soi, bien calme, bien recueilli, bien solitaire, ton église dans ta poche, et rien pour le monde. Ce devra nous être bien cher, car tu ne te figures pas quels soucis j'endosse, par suite de cette baisse qui m'a retiré tous mes moyens. J'aurais fait tout cela sans un ennui si j'avais gardé notre argent en argent! Enfin, c'est créer la rente de cinq mille francs et une maison à la fois. Nous aurons Beau j on et Moncontour : petite maison à Paris, petit castel en Touraine.

Comme je suis inquiet de n'avoir pas eu une lettre de toi ! Tu as dû avoir celle du l^r le 7 ; tu pourrais n'avoir répondu le 8. Non, je ne puis avoir de lettre que dimanche ou lundi. Je dois me résigner et attendre jusque-là, car tu ne m'auras pas écrit avant d'avoir été tirée d'inquiétude sur mon arrivée qui te contrariait, qui "t'aurait fait mal et brouillé tes affaires ! Pauvre Évelinette ! Ah ! cher ange adorée, tu ne sais pas dans quelle cuve d'huile bouillante je suis!...

Allons, pas d'élégies, et de la copie! Douze jours perdus à me désoler, à errer dans les labyrinthes du désespoir, et sans toi! Allons, adieu. En voilà une causerie ! Sept pages ! Si c'était de la copie, cela vaudrait sept cents francs ! Adieu, ma fleur aimée, mon m[inou] chéri, souhaité hier pendant toute une journée. Je te tenais sous mon bras, en pateaugeant, je te parlais, je te sentais. Il vaut mieux rêver ainsi que de rêver à l'argent absent, hélas! comme toi! Sais-tu ce que c'est que la vie, sans le bonheur et sans l'argent, avec le tracas d'une chouette, et ceux de mes nouveaux créanciers? C'est à devenir imbécile.

A demain, ma petite fille aimée, ma pauvre souffrante, mon ange gardien, ma beauté, mon âme! A demain. Je suis effrayé; il est six heures et demie, voilà trois heures que je cause avec toi. C'est bien le compte : sept feuillets en trois heures, quand j'écris rapidement. Allons, c'est un fier luxe, mais je fais pour mon Eve toutes les folies qu'un Hulot fait pour une Marneffe i; je te donnerais mon sang, mon honneur, ma vie! Un regard, une phrase de toi (je ne parle pas d'un plaisir), paient des mois d'angoisse. Que veux-tu? Souffrir pour nous arranger une maison me paraît dans l'ordre; j'y trouve une force de résistance inouïe.

Cest pour elle ! Ça me ferait accepter la question, si on la donnait encore. Oh! je t'aime bien, va, car, tu le vois, te le dire est une jouissance sur laquelle quatorze ans ne m'ont pas blasé. Je t'aimerai follement toujours... à avoir une attaque que je t'ai cachée pour des scènes du genre de celle de Tourtemagne. Allons, si je me mets là dedans, je suis perdu. Je bavarderai dix heures.

Mille baisers, ma chère chérie Linette. Voici trois heures heureuses.

Dimanche 13 [décembre].

Je crois ma tête en meilleur état; je vais me mettre à travailler. Il me faut payer un billet de douze cents francs à Buisson, à la fin du mois, et neuf cents francs de choses dues, sans compter les entrepreneurs et les choses indispensables du mobilier. J'ai conçu une petite Nouvelle^ de quinze cents francs, pour le Musée des Familles 2.

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