‹ Lettres a l'étrangereChapitre 63 sur 120 · Voir plus loin p · texte numérisé non relu

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Ce matin, pendant que j'étais à la maison [de Beaujon], les gens de r Époque sont venus, et, pour le 25, il faut la Fin de Vautrin. Or. ces cinq mille francs-là passeront comme un feu de paille. J'ai les Fessart à dîner et les voici qui viennent.

Je suis allé, de ma maison, voir un lustre, de Schwab de Mayence, et j'y ai trouvé le fils du Schwab de la Haye, qui s'est établi à Paris. Il m'a promis seize belles feuilles de cuir pour le plafond de ma salle à manger, car, décidément le plafond tout en vieux chêne relevé d'or, ce serait trop triste, et, dans les quatre compartiments du milieu, je mettrai des cuirs fond d'or à fleurs bleues. Le lustre que j'ai retenu iya provisoirement dans la salle à manger, jusqu'à ce que j'en ai[e] un que je convoite, et alors il ira dans la galerie, où tous les meubles inférieurs finiront leurs jours. Senlis commence demain à poser les boiseries du salon. Tout s'approprie; on a vitré en glaces le rez-dechaussée, et les choses commencent à prendre tournure. Au premier dégel nous serons parés. On va terminer la marquise. Elle sera peinte comme celle de la Samoïlofî ^ et celle de Rotschild. Enfin, j'espère être là du 20 au 25 janvier. Beaucoup de choses manqueront, mais viendront petit à petit. J'ai trouvé du crédit, un crédit de six mois, pour les choses indispensables, et sans que les prix en souffrent, pour tout le linge des gens, la literie, etc. Mais le crédit ne sera pas trop chargé; je ne me mettrai pas plus de trois à quatre mille francs à payer en mars, avril et mai, non compris la Chouette. J'ai l'espoir (mais ce n'est qu'un espoir d'emprunter, sur les soixante-quinze actions libres, de quoi payer le versement, chez Gossart, pour le temps ramasser ces seize mille francs. Si cela se faisait, je travaillerais avec sécurité. Mais ces deux cent vingt-cinq actions seraient grevées de trente-quatre mille francs à rendre, avec les intérêts. Ce n'est pas effrayant pour les loups. Je me remue, va! Tu seras étourdie des résultats, quand tu seras chez toi. Le plus difficile, c'est les trois mille francs à envoyer à Marseille pour les tapis.

Adieu; les Fess[art] s'impatientent. A demain.

Lundi 14 [décembre].

Me voici levé à deux heures; j'ai fait mon feu; je suis plein d'ardeur à l'ouvrage, et je veux te dire adieu. Allons,avec beaucoup, beaucoup de copie, je m'en tirerai. Croirais-tu, louloup, que j'ai sept mille huit cents francs de mobilier à payer ce mois-ci et tout autant en janvier et février! Je viens de faire mes calculs. En dehors des acquisitions de cette année, j'aurai payé, en octobre, novembre, décembre et janvier, pour vingt-cinq mille francs de mobilier, et il

1. La comtesse Samoïlofî, dont Balzac, à Milan, avait admiré le mobilier (t. II, p. 70) et les petits chiens [Cahiers balzaciens, n«> 2, p. 33 et 41).

y en aura tout autant dans le restant de l'année 1849 à payer. C'est ce que je t'avais toujours dit : la maison soixante- quinze mille francs et soixante-quinze mille francs de mobilier. Et le mien donc, qui entre là dedans sans qu'on l'aperçoive! Et ces énormes économies que j'ai faites ! Mais aussi la Rzewuska sera là encore mieux peut-être qu'elle n'était à W[ierzchownia]. Vois-tu, c'est mon orgueil. Je ne veux pas que tu aies un vide à la surface de ton âme, causé par le vent de l'amour-propre offensé, si quelqu'un vient te voir chez toi, un jour. Tu débaptiseras cela du nom dî'amour pour l'appeler folie^ ou vanité, ou sot orgueil, ou quoi que ce soit; mais la vertu, la gentillesse, la noblesse, le charme et l'esprit doivent une fois être traités comme on traite les femmes qui inspirent des passions. Tu es ma fantaisie, ma passion, mon vice, mon goût, mon indispensable plaisir, mon amour, mon amie, mon camarade, mon louloup, mon frère, ma conscience, mon bonheur et ma femme. Tu dois être également l'objet de mes folies, de mes amusements, de mes travaux, car tu es toute mon espérance et toute ma vie. Si tu savais avec quel soin j'arrange toutl

Allons, adieu, trésor de bonheur; adieu, angélique petite fille aussi rusée que naïve; adieu, cher moi, caressé tant de fois, centre de mes idées; j'ai peur de devenir fou, à force d'espérance et d'amour! Combien de fois ne me disais-je pas : « Ses petites pattes de taupe toucheront cela, ce devrait être en or, en diamants! » La poignée du mécanisme de l'eau, pour la chaîne de nos lieux [d'aisances], est en verre de Bohême, couleur verte! Demain, je mets là un monsieur pour me représenter, tenir note de tout ce qui s'y apportera et tout garder, tout surveiller. Non, ma petite chatte chérie, tu ne te fais pas une idée de mes occupations. Il y a tout un monde de petites choses à surveiller et à commander, même avec un architecte qui surveille et qui commande. Mais ce brave M. Santi est un bien honnête homme; aussi est-il pauvre! En glaces et en peintures j'ai une surcharge de cinq mille francs; les réparations vont à dix-huit mille francs. C'est vingt-trois mille francs, deux mille francs de frais. Tu vois, la maison revient à soixante-quinze mille francs, et j'ai cinq mille francs d'ornements que je mets de mon côté. C'est donc quatre- vingt mille francs, et il y aura vingt mille francs de mobilier déjà payé par moi à la fin de décembre, dont cinq mille d'ébénisterie neuve, et deux mille cinq cents francs de bois sculptés, dessus de porte, etc. Et si tu savais quels marchés j'ai faits! On a offert à Senlis deux mille francs de panneaux que j'ai achetés à Liénard cinq cents francs. Sais-tu que les deux petits Dunkerques^ Louis XVI en bois de rose à mettre dans le salon, c'est une affaire de dix-huit cents francs, et que ces deux panneaux-là représenteront huit mille

1. Étagères à bibelots, voir t. III, p. 165. Voir aussi plus haut, p. 146.

francs! Un richard, qui voudrait faire mon salon, n'y arriverait pas avec quarante mille francs et, quant à la salle à manger, c'est peut-être impossible avec la même somme. Cher loup, tout cela, c'est pour toi, c'est pour te voir, au 10 de février, me regarder avec des larmes de bonheur dans les yeux et m'entendre dire : « Allons, tu m'aimes encore mieux que je ne t'aime ! »

Nous avons un petit bonheur : le calorifère chauffera bien la maison. On va le chauffer vigoureusement pour le sécher, et pour sécher les pièces. Il y avait beaucoup de plafonds en mauvais état, et beaucoup de petits raccords. Office, cuisine, passage des gens, tout cela s'achève, et c'est carrelé en pierre blanche et en marbre noir. J'espère que tous ces petits détails soignés te plairont. Les chambres de domestiques sont tendues de ces jolis papiers qui te séduisent tant. Enfin, la lingerie sera tout en acajou; c'est ce que tu voulais. Je me sers de ma bibliothèque vieille, que j'adapte là. Ce sera à portes pleines et tu auras un côté pour tes robes, tes affaires, et un côté pour les choses de la maison. On pourra faire la lessive chez nous et tout repasser, car j'ai fait pratiquer un petit fourneau à fers dans la lingerie (où couchera la femme de chambre). Enfin, la maison n'est pas belle à l'extérieur, mais elle est ravissante et commode à l'intérieur. N'est-ce pas là ce que tu voulais? Rien d'apparent!

Allons, adieu, belle mangeuse de copie. Je te laisse du blanc et je t'enveloppe le tout d'une lettre du farouche républicain Thoré^, pour Anna. Mille gentilles amitiés aux enfants, et à toi tout l'homme et tout le cœur, toute l'âme et toute la pensée. Trouverai-je une lettre?

Allons, tu as reçu tes journaux, presque trois lettres de moi : j'espère que tu vas bien. Rétablis-toi pour les premiers jours de février. Mille baisers, je t'en enveloppe.

Louloup, la première voiturée de meubles aura été envoyée demain 15 ou après-demain 16 !

A MADAME HANSKA, A DRESDE

[Passy, 15-17 décembre 1846.] Mardi 15 [décembre].

Il est trois heures du matin; j'ai été réveillé trois fois par l'inquiétude, car, hier, après l'arrivée du courrier, il n'y avait pas de lettre

1. Tliéophile Thoré (1807-1869), journaliste et critique d'art (sous le pseudonyme de W. Burger), quitta la France au moment du coup d'État de 1851.

de toi, et je ne vis plus depuis. Aussi, hier, suis-je allé par la ville, en marchant beaucoup. Je suis allé chez M. Paillard, pour voir aux bronzes et aux montages. J'ai décommandé la table à manger, qui n'était pas commencée, et j'ai vu tous les ouvriers qui travaillent pour moi, afin de les activer.

D'ici à trois jours j'aurai décidé si je poursuivrai la candidature à l'Académie française, et c'est très probable, car, si je dois être refusé deux fois, il faut me débarrasser des visites qui sont si ennuyeuses, et je vais prendre trois heures, de deux heures à cinq, tous les jours, pendant trois à quatre jours. On ne fait les visites qu'une fois; mais encore faut-il les faire.

Voici ce que j'ai à payer à la fin du mois : un effet à Buisson, mon tailleur, douze cents francs; mille francs à l'ébéniste; trois mille aux entrepreneurs, qui me laisseront tranquille pour deux mois; mille francs pour des meubles; onze cents francs à Solliage ; sept cents francs à Eude; mille francs à Tours; six cents francs pour la table de la bibliothèque; mille francs pour mon ménage; cinq cents francs à Liénard et six cents francs pour le lustre de la salle à manger; six cents francs pour les rideaux et quatre cents pour la garniture des sièges et les dessus de porte. Tout cela fait douze mille six cents francs, et, je serais à peu près au niveau. Puis il faut seize mille francs pour le versement.

J'ai l'espoir d'un emprunt pour les seize mille francs au moyen

des soixante-quinze actions qui me restent; et quant aux douze

mille six cents francs, voici par quels travaux je vais les couvrir :

une Nouvelle pour le Musée des Familles^ intitulée : la Chasse aux

malheureux ^, trois feuilles de la Com[édie] Hum[aine]j quinze cents

francs. Une autre Nouvelle pour les Débats ou pour le [Journal du]

Hmanche, intitulée : Adam le Rêveur^, cinq feuilles, deux mille cinq

jents francs. La Fin de Vautrin^ quatre mille francs, pour VÉpoque

lept à huit feuilles. [Le Cousin] Pons, pour le Constitutionnel, trois

[mille francs. Total, onze mille, sans compter la librairie. Il faut avoir

[fini tout cela en quinze jours; il y a vingt et une feuilles de la Comédie

[Humaine. J'espère avoir tout terminé pour le 10 janvier, et, en

Février, les Paysans serviront à rendre les seize mille francs, empruntés

six pour cent.

Ma tête s'est enfin dégourdie, comme tu sais, et j'ai fait hier six feuillets. Ces messieurs de VÉpoque viennent ce matin. Des douze lille six cents francs il n'y a que cinq mille francs de promis. Tout le reste peut attendre les premiers jours de janvier.

Aujourd'hui, j'installe un gardien à Beaujon, à cinquante francs par mois, à la place de celui qui coûte soixante, et qui ne faisait qu'y coucher. Mais comme il est le concierge et que j'aurai besoin de sa

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