C]est-à-dire à son retour d'Ukraine
7. Liénard, « notre célèbre sculpteur sur bois », ainsi que le mentionne Balzac dans le Cousin Pons. La chaire et le banc-d'œuvre de l'église Sainte-Clotikle ont été exécutés par Liénard.
M. Margone est venu voir ces merveilles, et malgré sa froideur, il a été émerveillé, comme je n'ai jamais vu d'homme. Il a conclu au million dépensé, et a dit qu'excepté le duc de Luynes ^, il n'y avait rien de pareil à Paris. Je Tirai voir à Sache, quand j'irai chercher la commode qui manque.
Fabre a encore pour seize cents francs de meubles à faire, non compris la table de nuit en Boule, pour la chambre à coucher.
Le lundi 24, jour auquel j'ai voulu refaire les huit feuillets écrits en tu, la veille nous avions eu trente degrés de chaleur, qui ont succédé à des temps froids. La nuit, j'avais tout fermé. J'ai failli périr par étouffement, et j'ai été réveillé par une des plus affreuses crampes que j'aie eues. Elle a duré une heure. Je vous raconterai cela, en vous peignant les chaleurs tropicales de l'hôtel de la rue Fortunée, où Georges se trouverait si heureux!
Je vous peindrai difficilement ma consternation quand j'ai vu qu'il fallait adresser mes lettres en Russie. La séparation a été une maladie qui dure encore et qui ne se guérira qu'à Wierzchownia. Mais la privation de l'intimité!.... Me croiriez-vous? Ça a été le der~ nier coup, qui, plus faible que les autres, détermine la chute. Je ne sais comment faire; à chaque ligne, j'hésite, et je me fais des remontrances pour rester dans les termes convenus.
Je n'ai pu écrire à vos chers enfants, qui sont comme des enfants donnés, pour moi, par l'amitié, par la prédilection! N'oubliez pas^ outre vous trois, qu'il y a le quatrième, l'absent, qui souffre mille maux, qui maudit la France et la rue Fortunée et qui trouve la Russie, Wisnowitz et Wierzchownia les plus beaux endroits du monde. Oh! j'irai, je laisserai tout! Je n'aime que mes chers saltimbanques.
Ah! j'ai ivouYéj^ourVœvLYTedeZorzi. Christophe Colomb ira dans le cadre Louis XVL et Salomon dans le nouveau. De plus, ils quitteront la salle à manger et viendront dans mon cabinet, car l'un est le souvenir de mon bon et unique ami masculin, Zorzi, et l'autre, un souvenir de votre souvenir à Naples, pour votre pauvre Bilboquet. Par quoi remplacerai-je ces deux cadres dans la salle à manger? Je ne sais pas. Mon cabinet aura, de plus, un mandarin phénoménal et la buire en craquelé, sur deux piédouches. Les deux vases de Dresde iront sur le meuble du Roi, et j'en ai deux autres en vue, pour le meuble de Rouen. La cheminée aura la garniture impériale. Il restera deux places pour deux piédouches à faire et des curiosités à trouver.
Grohé fait un meuble délicieux pour exhiber les cassettes, qui aura pour pendant la fameuse caisse de Mayence, montée sur des pieds en fer. Vous me gronderez, mais il a fallu faire venir les quatre
1. Honoré-Théodoric-Paul-Joseph d'Albert, duc de Luynes (1802-1867), archéologue, membre libre de l'Académie des Inscriptions. En 1862, il fit don à la Bibliothèque impériale d'une magnifique collection de sept mille huit cent quatre-vingtneuf objets évaluée 1,200.000 francs.
parties du monde, de chez Schwab. Tout vu, il n'y a que cela pour aller dans mon cabinet.
Pas de nouvelles de Vital. Je lui ferai dire de venir demain par Lefébure.
Hélas! en 1848, il faudra acheter pour mille francs de rideaux blancs, pour les changer quand on blanchira ceux qui y sont.
Voici maintenant mon compte. J'ai, en tout, soixante-quinze mille francs à payer. Si j'en reçois quinze et que Rotschild m'en prête trente, cela fera quarante-cinq mille francs. Il faudra que j'en gagne trente-cinq mille. Cela ne me fait payer ni Buisson, ni Sèvres^, ni Labois, et il faut gagner trente-cinq mille francs. Aussi, ai-je la crainte de ne pouvoir partir qu'en septembre, et le tout à cause des retards de Fabre et consorts, Paillard et autres.
Depuis huit jours, j'ai un fonds de fièvre, causée par la fatigue, assez inquiétante pour consulter M. Nacquart. Depuis que je vous écris, mon mal de gorge augmente; mais ce ne sera rien; c'est de la fatigue et de réchauffement!
Oh! je vous assure bien que si je croyais travailler pour moi seul, il y a bien longtemps que j'aurais tout abandonné, tout quitté. Mais l'idée de loger dans cet écrin une bien-aimée me donne la force de tout supporter. C'est le sentiment catholique transporté dans la vie privée. Vous savez bien ce que je veux dire, vous qui marchez par la même voie, le même sentiment, et vous faites des joies infinies de vos peines, en pensant aux trois êtres qui vous sont si chers. Au début de la vie, on aime toute la création, on se sent des forces à tout chérir. Mais, à mesure qu'on s'avance, comme on rétrécit le cercle, comme on écope sa barque, comme on se jette des marchandises à l'eau! Je n'ai plus que trois êtres aimés : vous et vos deux enfants, et il en est ainsi de vous. Mais aussi, quels immenses trésors d'affection! Ce qui se répandait sur l'univers se concentre sur les chéris, sur les élus, sur les aimés ! Dites bien cela à vos chers enfants, qui comptent pour vingt, et à vous qui comptez pour quatre-vingts, dans les cent de force aimante, l'infini du cœur humain.
Adieu, pour aujourd'hui. Il est trois heures, et il est impossible de faire partir cette lettre, quand on est à Beaujon. Il faut attendre à demain. Mais je ne finirai pas sans vous remercier, sans appeler sur vous tous les bienfaits de Dieu pour les bonnes et consolantes lettres que vous m'avez envoyées de Dresde, de Breslau. J'ai bien compati à vos ennuis sur les chemins de fer allemands 2. Vous étiez seule, et je sais ce que c'est d'être seul!
Toutes vos acquisitions ont été faites à Dresde comme si vous
1. Les entrepreneurs et ouvriers de Sèvres qui avaient travaillé à la fameuse villa des Jardies. Voir t. III, p. 22, et plus haut p. 28, 211.
2. Sur la lenteur des chemins de fer allemands on pourra lire l'amusant récit fait par Balzac dans la Lettre sur Kiew {Les Cahiers Lalzaciens, n° 7), p. 25 et suivantes.
aviez entendu mes souhaits ici. Oh! *que de regrets pour les vases bleus! C'est une leçon. Il faut toujours mettre la main sur ce qui est unique et beau.
J'avais dîné à trois francs chez Broggi ^, et je m'applaudissais de ma sobriété. J'arrive sur le boulevard, et je vois ce cadre, ce mandarin. J'ai sauté dessus. Mon dîner à coûté quatre cent trois francs!
Adieu, chère Comtesse, à demain. Je ramasserai dans mon souvenir tout ce que j'aurai oublié, et vous ferai un petit bouquet d'adieu. Maintenant, vous recevrez les lettres bilboquetiennes trois fois par mois, le 10, le 20, le 30. C'est là les jours de départ. Vous verrez les jours d'arrivée.
A demain. Mon mal de gorge augmente ; il faut aller voir le docteur.
Lundi 31 [mai].
Le docteur était à Pontoise^; il ne revient que ce matin à dix heures. J'ai peu mangé, je me suis couché vers huit heures et demie, et j'ai dormi jusqu'à sept heures, ce qui prouve que cet échauffement provient d'une excessive fatigue et d'un besoin de repos. Fabre et trois ouvriers n'ont pas terminé hier. Il revient ce matin, et j'espère qu'il aura tout fini. Mais il y a encore à faire : primo, votre petit cabinet; secundo, la bibliothèque; tertio, le meuble d'ébène acheté chez Vital; quarto, une table de nuit; quinto, un canapé pour la première pièce en haut, et quelques autres choses.
Je me suis levé ayant toujours de la courbature, et la tête intérieurement chaude, comme quand on a la fièvre. Au milieu de tous mes ennuis, il a fallu aller au Constitutionnel. [a rédaction ^ n'est pas encore réglée, je n'ai pu rien vérifier, et j'ai Iris provisoirement six mille francs. A la Presse *, il y a encore des lifficultés. Enfin Pétion a fait faillite mais le Siècle ^ est responsable, linsi, ce n'est que des ennuis, mais pas de perte. M. Santi vient de venir. Nous en sommes toujours à demander tille petites choses aux entrepreneurs. La peinture emploiera toute la semaine. On travaille toujours aux coupoles. Après avoir dépensé ^tant d'argent à la salle de bain, je ne puis pas prendre encore un bain; le plombier n'a pas fini. Ces ennuis sont incessants.
A la première lettre que vous recevrez, j'espère vous annoncer [que tout sera terminé et que votre sœur Aline aura pénétré dans le îanctuaire.
1. Paolo Broggi, fameux restaurateur italien, 17, rue Lepeletier, à côté de l'ancien Opéra.
2. Chez son fils Raymond Nacquart, juge suppléant au tribunal de Pontoise.