‹ Lettres a l'étrangereChapitre 9 sur 120 · Le fameux imprimeur (voir t. III, p · texte numérisé non relu

Le fameux imprimeur (voir t. III, p

vingt sous à vingt sous en économisant des voitures, et avec quel plaisir! Les riches ne connaissent pas ces délices.

Ma belle minette, j'attends avec impatience une lettre de Metz, car là est la grande affaire. Avoue qu'il faut autant de tête que de cœur pour pouvoir travailler avec de telles préoccupations, aussi la fièvre de Paris m'a-t-elle repris, car travailler, courir, aimer et penser, c'est trop! Sois tranquille, je me sens fort. Les deux tantes^ d'Annette à Paris, quand elle se marie à Wiesbaden, c'est témoigner bien peu d'affection pour leur nièce, surtout ta sœur Caroline qui court avec une vieille folle. Il ne faut guère aimer sa famille î

Dimanche [20 septembre].

Mon bon et tendre adoré loup^ hier, quand je suis sorti pour les affaires, j'ai eu ta lettre et celle de G[eorges]. Si tu savais quel plaisir fait la première lettre, après qu'on s'est quitté, c'est à n'y pas croire ! Non, j'embrassais cette lettre comme toi-même. Eh bien, tu sais à quoi t'en tenir sur Metz, car tu dois avoir ma lettre; elles vont plus vite à W[iesbaden] qu'à Cr[euznach]; elles vont par Mayence en quarante-huit heures. Mon Dieu, comme je t'aime!

J'ai vu le Dieu-Véron. Il reste au Const[itutionnel], avec les Lehon 2, Morny ^, Mosselmann *; c'est probable. Il a vendu les deux tiers de son pouvoir. Je suis rentré dans [la possession de] la Tête de la Flamande que j'aime tant parce qu'elle t'a plu. Chère adorée, sois rassurée sur l'écharpe d'Anna; c'est de la dentelle de Caen. M. F[essart] ^ est à la chasse continuellement, excepté à la mienne. Il a mes fonds et ils dorment.

N'achète rien en chinoiserie; c'est hors de prix à l'étranger. Oh! j'ai juré de n'acheter que les choses absolument utiles à la maison, et ce sera bien assez. Mais si le petit service de Saxe te plaît, achète-le et fais le bien emballer et envoie-le à Forbach, douane restante^ à mon nom. Voici pourquoi : je veux que tu aies une étagère sur laquelle il y ait un petit chef-d'œuvre de chaque fabrique célèbre. Voilà pourquoi il fallait avoir le petit service de Bingen. A soixante francs, c'était bien bon marché.

1. Aline et Caroline, sœurs de M™e Hanska. La première, Alexandrine (dite Aline) Rzewuska, avait épousé Stanislas Moniuszko, grand propriétaire lithuanien. Ses deux filles, Pauline et Ernestine, devinrent par mariage M""»» Wancowicz et Martini. La deuxième, Caroline Rzewuska, fut successivement M™^ Sobanska, puis M™« Czirkowic, et, enfin, épousa Jules Lacroix, le frère de Paul Lacroix, le bibliophile Jacob (voir t. III, p. 181 et 365).

2. Le comte Lehon, diplomate belge et mari de la belle M'^^ Lehon (voir t. III, p. 202).

3. Le fameux duc de Morny, frère naturel de Napoléon III, ami de M"»© Lehon.

4. Banquier, père de M™*^ Lehon (Cf. H. Malo, Mémoires de M*"^ Dosne, II, 51).

5. Auguste Fessart, ancien négociant (3, rue du Faubourg-Poissonnière), homme d'affaires de Balzac. Cf. Vicomte de Lovenjoul : Une page perdue de H. de Balzac, Paris, Ollendorff, 1903, p. 113-134 (voir t. III, p. 62)

Hier, j'ai vu un homme pour ma bibliothèque. Il va falloir dépenser six cents francs inutilement, comme j'ai dépensé, très inutilement, huit cents francs avec la drogue que j'ai. Or, une bibliothèque de trente pieds de longueur, de sept ou huit pieds de hauteur en Boule ^, ne coûtera pas trois mille francs... C'est comme si elle me coûtait onze cent cinquante francs de moins, et je puis la faire faire de façon à toujours l'augmenter quand je voudrai. Non, l'on ne sait pas ce que c'est que Paris et ce qu'on y trouve! Ainsi tout va dépendre de M. le propriétaire de la maison de la rue de la Tour, qui vient ce matin. Solliage vient aussi ce matin. Le petit ouvrier en Boule vient aussi pour prendre un encadrement de glace à réparer (cinquante francs), pour le petit salon vert. On m'apporte aussi trois cadres : celui de la Florentine, celui de la Flamande (tous deux de Genève) Ils sont superbes. Et la Tête de Holbein dans un cadre rond. C'est un dimanche bien occupé.

Hier, j'ai pensé pendant toute la journée que c'était le jour de notre séparation (quoique ce ne soit que pour un mois), et j'ai passé tout le temps que j'étais en omnibus à me rappeler cette dernière matinée, et la dernière nuit, et les dernières caresses. Oh! petite fille adorée, soigne-toi bien. Ah ! tu me dis de ne penser à toi que la milHème fois de ce que tu penses à moi. Comment fais-tu? Le temps est-il mille fois plus durable pour toi que pour moi, car je pense à toi toujours, à tout moment, à toute heure, en toute chose, à tout propos, dans toute pensée, à tout chagrin, à tout plaisir; mais, le plaisir, c'est toi, ou ton souvenir, ou ton avenir. Mes manuscrits, n otre ménage et toi, voilà toute ma pensée, au positif, au comparatif et au superlatif. Oh! le ménage! j'ai acheté, pour cent cinquante francs, deux paires de flambeaux, et deux de mon ménage, cela fait en tout quatre, et nous avons huit pièces. Il faut encore six paires de flambeaux, à cent vingt ou cent cinquante francs la paire. Juge ce que c'est! J'ai acheté, pour deux cents francs, une armoire en ébène à cuivres dorés (une belle occasion), pour mon cabinet, qui sera tout entier jaune et noir. Il me faut encore une armoire pareille aux deux que tu connais, et, la semaine prochaine, j'en achèterai le vantail soixante-dix francs. Ce que j'ai eu de Rouen fera une bibliothèque à buffet pour mon cabinet, qui aura ainsi pour meubles six meubles en ébène. La table d'Auguis (de feu Auguis) est à vendre; elle est en ébène et cuivre doré; elle a six pieds et demi de long sur quatre et demi de large. On en veut trois cent cinquante. Je la prendrai pour trois cents et il ne faudra plus pour mon cabinet qu'un fauteuil en ébène, quatre chaises idem, et une chauffeuse; puis l'étoffe et le lustre. C'est une dépense de trois mille francs.

Ces évaluations me rendent sage, va! Et si tu savais! J'achète les

1. Style du fameux ébéniste BouUe, dont Balzac estropie régulièrement le nom.

choses à gagner, si on en faisait la vente publique. J'ai déjà fait bien des courses pour nos montages en bronze, et je finirai par faire faire à six cents francs, ce qui me coûterait douze cents chez les fabricants célèbres.

Allons, adieu, car j'ai beaucoup à travailler aujourd'hui, j'ai ma tâche tous les jours. Hier, j'étais encore si échauffé de ma route (à cause des émotions de Metz), que j'ai pris un bain qui m'a fait beaucoup de bien. Mille tendresses et mille caresses, ma petite fille adorée. Prends garde à tes meubles, s'ils sont si pointus. Comme tu m'as fait rire avec ce que tu dis de Georges! Pourvu qu'il pique bien sa jolie demoiselle ! Tout va selon nos désirs, ma belle Minette, lentement, mais tout va, même le Nord. Ainsi, espérons. Seulement, sache bien une chose, et dis-le bien, à Georges. Les fanandels^ d'ici en veulent plus à leurs compatriotes qui ont gardé leurs biens, qu'ils n'en veulent aux Russes, et ils machinent encore quelque chose, j'en suis sûr. Ils ne seront contents que quand tous leurs comp[atriote8] seront dans leur misère. Ainsi, ton ménage et celui de Georges sont entre deux feux ^ : le R[usse] et rEx[ilé], le Tz[ar] et les révolutionnaires, c'est affreux. Que tes enfants retournent en toute hâte, et caveant consules. Vous aurez été assez avertis par le père Bilboquet.

Adieu, toi, chère idole que je porte dans mon cœur, et mille tendresses à tes deux enfants qui ont été meilleurs que jamais pour moi, cette fois. Dieu est bien bon de me donner ainsi une famille quand la mienne devient intolérable. Sois bénie, mon Eve, de tout le bonheur que tu me donnes, et sois bien tranquille, sans soucis sur ton loup qui ne va plus guère à pied, de peur d'accidents. Ohl comme je tiens à ma vie I Adieu, ma gentille !

N'achète rien, que le Saxe qui te plaît. Vois comme tes pauvres, chères, petites économies s'emploient. Les acquisitions de ménage les ont dévorées cette fois. Mais je les remettrai au trésor-louloup.

Dès que le Nord atteindra huit cent cinquante francs, je vendrai et j'achèterai un terrain dans le quartier Tivoli, et, dans l'année prochaine, on y bâtira l'hôtel louloup^ et, en 1849, nous y demeurerons. Seulement, je voudrais être riche pour acheter à côté un beau terrain dans la prévision des époux Georges à Paris. Voilà qui serait bien.

Adieu, chère Évelette, ma fleur, ma félicité, mon trésor, mon m[inou] chéri. Oh I qu'il était doux, fleuri, tendre, caressant I II me semble avoir encore sur les lèvres ces feuilles de rose, et cet amour infini qu'on y puise. Allons, pas de folies. Le b[engali] se remue, et il faut travailler. Adieu, ma folie, ma bien-aimée, ma bonne grosse

1. Terme que Balzac venait de mettre à la mode dans Vlnstrucdon criminelle, {Splendeurs et misères des courtisanes) parue dans V Époque, du 7 au 29 juillet 1846. et qu'il employait ici pour désigner les Polonais.

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