L'affaire des lettres volées
cinq cents francs, à payer en février 1848. C'est une bien bonne opération, car je n'en ai pas moins, maintenant, trente mille francs à payer au 31 juillet et 15 août, et dix mille francs qu'il faut, pour laisser à Gossart, qui fera les affaires, et pour mon voyage. C'est quarante mille francs, et je devrai vingt-huit mille francs à Gossart, le notaire et à Rothschild. Je mettrai les payements de Grohé aussi en février.
Adieu, voici les ouvriers. A demain.
[Jeudi] 10 [juin].
Je reviens de chez le juge, et de mes courses, qui étaient énormes, car la faillite Pétion m'a déchaîné ma mère et M. Sédillot, qui commencent à dire que je redois. C'est ce que je prévoyais.
Le juge m'a promis son concours, et a fortement insisté pour que je finisse à l'amiable. Il en coûterait bien cinq mille francs pour la faire condamner. La justice est hors de prix. Mais, aller voir cette créature, cela me donne la fièvre.
Ma bibliothèque est rangée, à l'exception des brochures. Je vais me mettre aux papiers, à les ranger, tout en travaillant.
M. Paillard vient d'envoyer (10 juin) pour l'encadrement de la pièce verte ! Il doit envoyer samedi les candélabres des encoignures. Servais va m' envoyer les porcelaines encadrées (six semaines!). Enfin, si l'on envoie de Saint-Pétersbourg les vases et les flambeaux, ce sera une pièce finie, moins la table, le piano, les dessus de portes et la jardinière; une petite affaire de quatre mille cinq cents francs, sans compter les deux tableaux d'Oudry, qui sont indispensables; c'est encore cinq mille francs pour achever cette charmante pièce. Je ne parle pas des babioles à mettre sur des étagères. C'est d'un autre âge et d'un autre ordre de choses. Il faut aussi des flambeaux.
Wierzchownia sera dans l'escalier.
Il m'est arrivé, je ne sais plus si je vous l'ai écrit, que cette curieuse duchesse, dont la lettre vous est envoyée ^, s'est fait apporter chez moi. Elle se meurt, elle est décomposée, et elle était difficile à renvoyer. Elle est exactement à l'agonie; il n'y a plus que ses yeux de vivants. Elle s'est fait porter de pièce en pièce. Quand elle est sortie, cela m'a fait une horrible impression. Cela m'a semblé comme une profanation, et je me suis juré à moi-même qu'aucune personne, excepté votre sœur et Pauline, ne pénétrerait plus ici.
Tant qu'il y a des ouvriers la porte reste ouverte, et entre qui veut avec eux ! C'est ainsi que ce viol de domicile par la Circé au poil fauve 2 s'est accompli. Elle ne s'est pas souvenue que je m'étais arrêté, au seuil de son palais!...
1. La duchesse de Castries, que Balzac a dépeint, cruellement, dans la Duchesse de Langeais.
2. La duchesse de Castries avait une magnifique chevelure rousse. Cf. Philarôte Chasles, Mémoires, t. I, p. 303.
Je suis tout à fait remis de la petite maladie que j'ai faite. Elle provenait de cette triple fatigue, qui s'est continuée, depuis la rue Neuve-de-Berry ^, le voyage, le déménagement. C'est incontestable, car je dors des dix à douze heures. La nature répare toutes ses pertes.
Adieu, chère. Je vais mettre cette lettre à la poste à trois heures et demie, et elle vous portera tout un coeur plein de vous.
Je vous ai caché la plus grande de mes contrariétés. Le mur refait sur la rue donnait de vives inquiétudes, par la faute du maçon. On a dû démolir et refaire la croisée de la chambre à coucher qui est à l'angle du bâtiment, et placer des barres de fer pour tenir le mur. Tout cela sera fini dans quatre jours. Enfin, je vais faire éclairer autrement la chambre des enfants et d'habillement. Elle aura deux œils-de-bœuf sur la rue, de chaque côté de la cheminée. Ce sera bien plus gai. Enfin, la tenture de la galerie est à refaire. On n'a pas pu la rassortir, et je vais faire employer l'étoffe à cette chambre d'habillement, qui sera très confortable.
Mille tendresses. J'espère que vous vous portez bien, que la comtesse Mniszech mère^ vous aura bien accueillie, et qu'au moment où j'écris vous êtes à côté d'Anichette, heureuses toutes deux. Moi seul [Suis seul et bien malheureux.
Mille tendresses encore.
AU COMTE ET A LA COMTESSE GEORGES MNISZECH A WISZNOVICZ, PAR RADZIVILLOW
Paris, rue Fortunée, 8 juin [1847.]
Chers Anna-Zorzi, j'ai reçu, avec un bonheur d'autant plus grand [ue je commençais à être inquiet de vous, votre lettre du 24 mai, et je vous y réponds aussitôt, pour ne pas me laisser prendre par les [travaux et les affaires.
D'abord, chère Anna, je n'ai jamais pu combattre victorieusement [votre absence dans le cœur de votre divine Mère, et elle vous regret- [tait tant et tant, que, par moments, lui voyant la nostalgie de sa den-aimée, je disais comme le cheval de la Bible : « Allons! » Elle doit être parmi vous au moment où je vous écris, et il n'y a [plus que moi de malheureux. Elle vous racontera les beaux plans que nous avons faits pour les deux petits ouistitis saltimbanques- I coléoptères et coquilles, en imaginant la réunion du château-Beaujon
1. Où Balzac avait logé au 12 bis, dans un appartement meublé, M™« Hanska pendant son séjour à Paris.
2. La mère de Georges Mniszech, le gendre de M™« Hanska. Elle habitait le domaine de Bakonczyce, en Galicie.
et de la petite maison. Dieu veuille que dans quelques années notre rêve soit une réalité!
Je saurai par moi-même, dans trois mois d'ici, tout ce que vaut Wisnowicz, car j'y serai bien certainement. J'ai la France en horreur quand j'y suis seul, et j'ai hâte de vous amener votre belle voiture ^. Ma pauvre petite maison est bien peu de chose; c'est d'une modestie excessive; mais c'est plein de choses d'art, et je crois que ce sera très élégant. Mais rien ne se termine; j'ai encore chez moi les peintres et les tapissiers pour dix jours environ. Enfin, une maison montée ainsi à Paris coûte extraordinairement cher. Je me suis mis à la tête de cent cinquante mille francs de dettes, et il faut dix Lys dans la Vallée pour payer cela. Mais je compte en faire beaucoup à Wierzchownia, cet hiver, et j'espère que mes travaux d'octobre à mars paieront tout cela. En revenant en France, si je n'ai rien, du moins ne devrai-je rien, et j'espère, en six ans de travaux, me faire une belle fortune. A cinquante-cinq ans cela est bien nécessaire; mais à soixante-quinze, Chateaubriand n'a rien. Je serai plus heureux que lui et que Lamartine. Je n'ai pas voulu me livrer à mes travaux pour ma fortune, sans avoir ma maison et mon beau mobilier pour arrhes de cette trompeuse.
Je suis en colère contre Zorzi, qui écrit à Buquet directement, et qui me destitue ainsi du plaisir que j'avais à faire ses commissions. J'espère que vous ne suivrez pas ce mauvais exemple, et que vous me donnerez vos ordres pour Froment-Meurice.
Je suis bien heureux de vous savoir heureuse à Wisnowicz, et dans une villa romaine transportée en Pologne. Vous avez tout ce que votre charmant caractère, votre si excellent cœur et vos belles qualités vous promettaient : un bon et spirituel mari, qui vous aime, que vous aimez, une belle fortune, bien administrée, et une mère adorable. L'ami Bilboquet est un appoint qui s'est mis de lui-même dans la balance. Je sais que l'oncle ^ vit toujours; que vous serez bientôt, Georges et vous, mis à la tête des affaires de Wierzchownia, et j'espère être assez à temps en Ukraine pour me mêler à la Cour qui saluera votre avènement.
J'ai été malade pendant dix jours, et je ne vais mieux que de ce matin. Mais je vais regagner le temps perdu en me mettant au travail; car, de mon travail, dépend la liberté de courir me réunir à vous. Quel bon hiver je me promets! Gomme nous allons rire et nous amuser, à nous quatre!
Je suis bien heureux de savoir que mes livres vous amusent. J'en ferai un pour la comtesse Anna Mniszech^.
1. Une magnifique voiture que M™e Hanska avait commandée à OiTenbach, près de Francfort. Cf. la Véritable image de M^*^ Hanska, p. 15.
2. L'oncle Tamerlan, l'oncle à héritage fabuleux. Voir p. 246, 306, 309.