‹ Lettres à la fiancée, 1820-1822 (volume 2)Chapitre 17 sur 42 · V.-M. Boco · texte numérisé non relu

V.-M. Boco

Nous attendons encore la perte ou le salut de la monarchie : Venfant de Madame de Rem.

Post-scripla

.Il leltre d'Abei Ilu.o.

Monsieur le comte Alfred de Vigny, au 5" régiment de la Garde Royale, Rouen.

risïi.]

Votre lettre est du 18, Alfred, et je tous réponds le 2) ! Trois jours seulement nous séparent et ces trois jours sont comme trois ans; qu'importent les distances, la séparation est tout. Trente lieues qui nous empêchent de nous voir nous séparent autant que mille. Il faut être auprès de ses amis pour jouir d'eux. Dès qu'on est éloigné, calcule-t-on le plus ou le moins? Aussi, mon cher ami, la proximité du lieu de votre exil ne me console-t-elle de votre absence qu'en ce que vous serez plus tôt revenu. Du reste, il suffit que nous ne soyons plus ensemble pour que je sois triste, et je vous assure que je plaindrais ceux qui vivraient après vous si le soleil qui se lèvera sur votre tombeau n'est pas plus brillant que l'ami qui reste après votre départ n'est joyeux.

Votre lettre m'a trouvé ici, accablé, fatigué, tourmenté, et ce qui est plus que tout cela, ennuyé; vous concevez combien je l'ai sentie vivement et quel bonheur elle a été pour moi; je l'ai relue mot par mot comme un mendiant compte pièce à pièce la bourse d'or qu'il a trouvée. J'ai vu avec un vif plaisir que vous pensiez encore à moi, puisque vous m'écriviez, et que vous faisiez aussi mieux que de penser à moi, puisque vous faisiez des vers.

Cependant cela m'a encore plongé dans le supplice de Tantale; quoi! il n'y a que trente lieues qui nous séparent, et ces vers, je ne les entendrai pas! Pourquoi donc avons-nous des pieds et non des racines, si nous sommes fixés comme de misérables plantes à un point que nous ne pouvons quitter? Pourquoi donc nos désirs, nos volontés, nos affections sont-ils si loin de nous, si nous sommes condamnés à ne jamais les suivre! Mon bon ami, résolvez la question et je vous en ferai encore, car le vase des dégoûts est inépuisable.

Il paraît que vous avez pris, ce mois-ci, toute l'inspiration pour vous seul, car je n'en ai pu avoir un seul moment. Je n'ai rien fait. Le gouvernement m'a demandé sur le baptême du duc de Bordeaux des vers, que je ne ferai pas si cet état d'impuissance continue. Vous êtes heureux, vous, Alfred, vous ne frappez jamais en vain sur le rocher, et quand vous avez produit quelques centaines de vers admirables, vous les appelez des lignes, pour consoler ceux de vos amis qui

ne peuvent pas même enfanter des lignes qu'ils appelleraient des vers.

J'avais pourtant commencé un roman qui m'amusait, sauf l'ennui de l'écrire ; puis cette invitation pour le baptême est survenue, puis des tracasseries à propos de la jonction du Conservateur littéraire et des Annales. — J'ai tout laissé là.

Jules [Lefèvre] est encore dans l'incertitude, Soumet fait des vers superbes, Amédée Pichot cherche son manuscrit, Emile [Deschamps] nous promet toujours le Fou du Roi, Gaspard [de Pons] rit à Versailles, Rochet pleure à Grenoble près de son père dangereusement malade, Saint-Valry fait ses Pâques à Montfort; tous vous aiment, tous vous embrassent, mais pas plus tendrement que moi.

Il est bien pénible, Alfred, de ne communiquer que par lettre. Me voilà, faute de papier, impérieusement forcé de finir. Est-ce donc bien la peine de remuer sa plume pour s'envoyer des idées sans réponses, pour surprendre par des réflexions tristes les pensées peutêtre riantes de son ami, comme deux instruments qui se répondent de loin sur des airs différents parce que l'éloignement empêche ceux qui enjouent de s'accorder. Adieu, je vous embrasse, honteux de vous dire si peu de chose et fatigué d'avoir écrit tant de mots.

Les séances d'Abel aux Bonnes Lettres ont beaucoup de succès. Je n'ai rien lu ni l'ait lire depuis Quiberon. J'ai reçu de M. de Chateaubriand une lettre charmante où il me dit que cette ode l'a fait pleurer; je vous répète cet éloge, mon ami, parce qu'il vous convaincra aussi, vous qui avez entre les mains le procès-verbal de l'enterrement de cette œuvre. Qu'est-ce, auprès de votre adorable Symétha!

Je regrette de ne pouvoir vous rendre votre charmante preuve d'amitié en signant Alfred; mais du moins suis-je sûr, puisque vous signez Victor, que l'illustration ne manquera pas à ce nom-là.

Tout cordialement à vous,

Votre ami,

Victor.

Abel vous répondra incessamment, il est enchanté de votre lettre. Si je vais à la Roche-Guyon, je n'y pourrai aller que vers le mois d'août.

A Monsieur le comte Jules de Rességuier, à Toulouse.

Monsieur et bien cher confrère,

Les journaux vous ont peut-être appris mon affreux malheur. J'ai perdu ma mère.

Depuis longtemps j'aurais à me reprocher de n'avoir pas répondu à toutes vos honorables marques d'amitié, sans la maladie, sans la mort qui nous l'ont enlevée.

Vous n'avez pas connu, monsieur le comte, cette noble mère, dont je ne vous parle pas parce que je n'en saurais parler dignement, mais je ne doute pas que vous ne partagiez ma douleur, et vous me plaindrez beaucoup si vous me plaignez comme je vous aime.

Votre cordialement dévoué serviteur et confrère, Victor-.M. Hl'GO.

A Monsieur le comte Alfred de Vigny, officier au 5e régiment de la Garde Royale, à Rouen.

30 juillet 1821.

Vous ne vous doutez guère, mon bon Alfred, d'où cette lettre est écrite; je suis à Dreux! c'est-à-dire assez près de vous, sans pouvoir toutefois être avec vous. Or, voici comment il se fait que ma machine fatiguée et épuisée soit maintenant dans ce vieux pays des Druides. Un de mes amis, qui va partir pour la Corse et habite momentanément une villa entre Dreux et Nonancourt, m'a demandé quelques jours de mon temps, que je n'ai point refusés, vu l'imminence de son départ.

Me voilà donc ici depuis hier, visitant Dreux, et me disposant à prendre la route de Nonancourt.

J'ai fait tout le voyage à pied, par un soleil ardent et des chemins sans ombre d'ombre.

Je suis harassé, mais tout glorieux d'avoir fait vingt lieues sur mes jambes; je regarde toutes les voitures en pitié; si vous étiez avec moi en ce moment, jamais vous n'auriez vu plus insolent bipède. Quand je pense qu'il faut à Soumet un cabriolet pour aller du Luxembourg à la Chaussée-d'Antin, je serais tenté de me croire d'une nature supérieure à la sienne, comme animal-

Cette expérience m'a prouvé qu'on peut marcher avec ses pieds.

Je dois beaucoup à ce voyage, Alfred : il m'a un peu distrait. J'étais las de cette triste maison. Je suis seul ici, mais n'étais-je pas seul aussi là-bas? Il y a seulement quelque chose de plus matériel dans mon isolement.

J'ai passé à Versailles une journée avec notre bon Gaspard. Vous lui avez écrit; peut-être m'avez-vous écrit aussi, et votre lettre est-elle arrivée à Paris pendant mon absence, m'apporlant une joie pour mon retour? Je me complais dans cette idée. J'espère que vous n'aurez pas oublié les beaux vers que vous m'avez promis. Cher Alfred, vous êtes heureux et poète; moi je végète.

Il n'y a ici d'autres ruines que celles du château de Dreux; je les ai visitées hier soir et, ce matin, je les visiterai encore, ainsi que le cimetière. Ces ruines m'ont plu. Figurez-vous, sur une colline haute et escarpée, de vieilles tours de cailloux noyés dans la chaux, décrénelées, inégales, et liées ensemble par de gros pans de mur où le temps a fait encore plus de brèches que les assauts.

Au milieu de toutes ces pierres, des blés et des luzernes; et au-dessus de tout, un télégraphe, à côté duquel on construit la chapelle funèbre des d'Orléans.

Cette chapelle blanche et inachevée contraste avec la forteresse noire et détruite; c'est un tombeau qui s'élève sur un palais qui croule. Du pied de la tour télégraphique, on voit dans le vallon de l'Ouest des croix de bois, des pierres minées et, debout, des touffes d'arbres; c'est le cimetière. Dans le vallon de l'Est, c'est la ville. Aussi les deux vallées sont différemment peuplées.

Il n'y a aucun monument druidique ; Dreux a donné son nom aux Druides, et ils ne lui ont point laissé de vestiges. J'en suis fâché pour eux, pour la ville, et pour moi.

Les bords d'une petite rivière où je me suis baigné hier en arrivant sont très frais; je m'y promenais tout à l'heure sous les trembles et les bouleaux, et je pensais à tous nos amis qui sont ensemble dans la grande vallée et nous oublient peut-être entre eux.

Mais vous, Alfred, qui êtes seul comme moi, vous pensiez à moi, n'est-il pas vrai? pendant que je songeais à vous dans ma tristesse et mon abandon.

Adieu, cette lettre est pour vous donner signe de vie et vous montrer que vous avez un ami qui s'exerce à rejouer avec le malheur, qui pense comme un homme et qui marche comme un cheval.

Je vous embrasse cordialement, portez-vous bien et écrivez-moi.

Votre ami dévoué,

Victor.

A Monsieur Trebuchet, chef du secrétariat et archives de la Préfecture, Nantes.

des

30 octobre 1621.

Mon bon oncle,

Il y a bien longtemps que je me propose de vous écrire pour revendiquer notre Adolphe. Maintenant que cet insipide déménagement est à peu près terminé, je peux vous annoncer que notre quatrième frère logera, avec Eugène et moi, au second étage de la maison dont nous habitions le rez-de-chaussée et le premier. Notre nouvel appartement se compose de deux belles chambres à cheminée, et la location n'est que de 200 francs. Abel habite un troisième dans la rue voisine, en sorte que c'est encore presque comme s'il demeurait avec nous. Son logement est plus grand que le nôtre ; aussi servira-t-il à recevoir nos amis cet hiver. Adolphe les retrouvera tous ici aussi pleins d'affection pour lui que nous ; ils nous ont souvent parlé de lui. ont conservé de. son esprit et de son amabilité le souvenir le plus agréable, et attendent, comme moi. son retour avec impatience. Le jour où mon excellent Adolphe arrivera sera pour moi un jour bien heureux, et j'en ai si peu qu'en vérité j'ai le droit de les compter.

Celui où je pourrai également vous voir, mon bien cher oncle, sera aussi, certes, l'un des plus beaux et déjà est l'un des plus désirés de ma vie. Espérons qu'il arrivera bientôt, et que la main divine, qui nous a privés de notre mère bien aimée, ne nous tiendra pas longtemps séparés de notre bon et cher oncle.

Ma bonne mère aimait Adolphe autant que nous ; nous ne demandons pas à son père la même faveur, car nous sommes loin d'en être aussi dignes.

Nous avons lu avec un extrême intérêt tout ce que vous avez bien voulu nous envoyer, et ce surtout où nous avons reconnu votre plume exercée. J'ai communiqué votre article sur les antiquités de la Bretagne à des savants, qui n'ont pas été moins frappés des recherches scientifiques que du talent littéraire de l'auteur.

Adieu, mon bon oncle, je vous quitte bien à regret; mais les affaires viennent toujours à la traverse des plaisirs. Je vous embrasse et vous prie de me croire,

Votre neveu bien dévoué,

Victor.

Mes frères me chargent pectueux attachement.

Adolphe, fais vite tes paquets !

e vous exprimer leur res

A Monsieur le comte Jules de Rességuier, à Toulouse.

7 novembre 1821.

Monsieur le comte et bien cher confrère,

Je serais trop honteux pour oser encore vous écrire, si ma conscience n'était apaisée par tous les embarras qui m'ont jusqu'ici empêché de répondre à votre tendre et aimable lettre. 11 faut me plaindre pour toutes les douleurs que j'ai éprouvées et tous les ennuis qui m'ont assailli. Pourquoi faut-il qu'après les grandes souffrances de l'àme viennent encore une foule de petits chagrins insipides, de mesquines contrariétés qui ne permettent même pas de se reposer dans le désespoir? J'ai eu bien des dégoûts de ce genre, mon cher et excellent ami (permettez-moi de réclamer ce titre que vous m'avez donné et qui m'est bien précieux); j'ai passé par tous les degrés de celte grande échelle de malheur, et cependant jamais, dans les peines les plus vives comme dans les soucis les plus monotones, je n'ai songé sans une véritable douceur aux consolations de votre amitié, que je mérite si peu et à laquelle je tiens pourtant comme si je la méritais. Les peines domestiques, les affaires de famille tourmentent et aigrissent depuis six mois une plaie qui saignera longtemps. Vous, mon bien-aimé confrère, qui n'avez pas connu ma noble et admirable mère, vous ignorez tout ce que j'ai perdu, mais vous ne pouvez rien imaginer qui ne soit au-dessous de la vérité.

Je pense que vous ne m'en avez pas voulu un seul instant de ce long silence. Vous êtes si bon, votre indulgence est si délicate et si généreuse que je ne me serais pas justifié, si cette justification n'eût été un épanchement.

Je prolite d'une occasion que m'offre notre cher A. Soumet pour vous faire passer avec cette lettre les trois volumes du Conservateur littéraire; c'est un de mes exemplaires dont je vous prie d'excuser l'extérieur inculte. Je suis bien confus de la négligence qui vous a fait attendre si longtemps ces malheureux volumes. J'aurais l'ait cesser ce retard plus tôt, sij 'étais bon à quelque chose ; mais je ne suis bon à rien, si ce n'est à vous aimer.

Vous avez sans doute fait de bien jolis vers que je ne connais pas; si vous étiez assez bon pour m'en envoyer, j'en serais reconnaissant comme d'une faveur et touché comme d'une preuve d'amitié.

Adieu, mon cher confrère , permettez-moi de me croire et de signer

Le plus dévoué de vos ami*

Victor

Mes respectueux hommages, s'il vous pluit, à Madame la comtesse.

mm

M. le comte Jules de Rességuier, à Toulouse.

17 janvier 18ÎS.

Monsieur le comte et bien cher confrère,

Je m'empresse de saisir un moment de calme et de loisir, pour m'informer de votre santé et de votre amitié, deux choses bien précieuses pour moi...

Alexandre [Soumet], qui est toujours malade, ou paresseux, a cependant terminé son Saùl, que je préfère à sa Clytemnestre, que je préfère à tout ce qui a paru sur notre scène depuis un demi-siècle. J'attends avec bien de l'impatience la représentation de l'une ou l'autre de ces belles tragédies, qui est fixée au mois de mars au plus tard. Je désirerais vivement que Saùl fût joué le premier; cet ouvrage entièrement original, sévère comme une pièce grecque et intéressant comme un drame germanique, révélerait du premier coup toute la hauteur de Soumet. Le jour du triomphe d'Alexandre sera pour moi un bien beau jour.

J'enverrai peut-être cette année à l'Académie pour l'une de ses séances publiques une ode sur le Dévouement dans la peste; au moins ne renfermera-t-elle aucun sentiment politique.

Et vous, mon cher confrère, que faites-vous au pays des troubadours? Soumet m'a montré des vers charmants que vous lui avez envoyés dernièrement. En ouvrant VAlmanach des dames, j'ai été agréablement surpris d'y rencontrer votre élégie si touchante et si gracieuse, la Consolation d'une mère; ce qui, avec quelques vers de Soumet, m'a fait pardonner à l'éditeur le mauvais choix des autres morceaux de son recueil.

Votre ami dévoué et indigne confrère et serviteur,

Victor-M. Hugo.

A M. l'abbé de Lamennais.

Je voulais, mon respectable ami, vous envoyer avec ma réponse le recueil d'Odes que je publie en ce moment; mais l'imprimerie tarde un peu, et je sens le besoin de vous dire combien votre dernière lettre m'a apporté de joie et de consolation. Je me décide donc à vous écrire sans attendre mon volume, qui viendra toujours d'ailleurs assez tôt.

J'éprouve un grand charme à voir votre àme, si forte et si profonde dans vos ouvrages, devenir si douce et si intime dans vos lettres; et quand je pense que c'est pour moi que vous êtes ainsi, en vérité, je suis tout fier. Je voudrais que quelqu'un pût vous dire là-bas quel vide je vois depuis votre absence parmi tous ceux que j'aime, et avec quel sentiment de reconnaissance et de joie impatiente je reçois de vos nouvelles. Il me semble, quand je lis une de vos lettres, que c'est la consolation qu'il fallait précisément à la souffrance que j'éprouve dans le moment même. Les paroles de l'amitié sont si puissantes qu'elles soulagent toutes les douleurs dans tous les instants. Simples et tendres, elles sont comme le remède unique et universel des maladies de l'àme. Et avec qui doit-on mieux sentir cette vérité qu'avec un ami tel que vous?

Vous m'avez confirmé dans cette conviction qui m'est venue depuis longtemps, c'est qu'un homme supérieur aime avec son génie, comme il écrit avec son àme.

Je vous remercie bien vivement de la correction que vous m'avez indiquée. Vous verrez dans mon volume si je suis docile. Je regrette seulement que vous n'ayez pas été plus sévère et que vous n'ayez pas écouté plus souvent en lisant ces deux odes votre goût excellent. Vous m'auriez certainement aidé à faire disparaître bien des taches, et ce serait une reconnaissance déplus que je vous devrais. Au reste, vous verrez dans ce recueil, aux nombreuses corrections que j'ai faites, que

j'ai eu l'intention de rendre cet ouvrage le moiDs imparfait possible; et cette intention me suffira, j'en suis sûr, auprès de vous.

L'intérêt que vous prenez à mes affaires à la maison du Roi m'a également vivement touché. J'ai en ce moment l'assurance que les promesses dont on me berce depuis si longtemps seront réalisées avant six semaines. J'attends avec impatience ce moment qui fixera mon avenir et me permettra de songer à vivre et à être heureux. Il faut souvent tant de circonstances matérielles pour réaliser le rêve le plus pur et le plus idéal.

Adieu, cher et illustre ami, écrivez-moi ; vos lettres me font tant de bien! et mêlez quelquefois mon souvenir à vos pensées et mon nom à vos prières.

Victoh.

Parlez-moi, de grâce, du point où en est le troisième volume de votre admirable ouvrage*.

A Monsieur le comte Jules de Rességuier, à Toulouse.

Vous devez bien m'en vouloir, cher ami, de n'avoir reçu que mon recueil** quand je vous promettais les vers ravissants de Michol, mais vous savez un peu comme est notre Alex. Soumet; il fait d'admirable poésie et ne se doute pas que ses amis puissent en être avides. Maintenant il est à Passy et moi à Gentilly, il court sans cesse à cause des répétitions de sa Clytemnestre, la Muse seule sait où le trouver. Moi, je me lasse d'attendre pour vous écrire ces vers tant de fois promis, et je vous écris. Prenez donc cette lettre en patience, en attendant la prochaine qui vous apportera sans doute avec elle son absolution poétique.

Votre ode charmante a vu le jour dans les Annales et j'ai été aussi confus de votre amitié que lier de votre talent.

Nos journalistes n'ont pas encore honoré d'un article mon pauvre recueil ; ils attendent, m'a-t-on dit, des visites, des sollicitations de louanges. Je ne puis croire qu'ils fassent cet afiront à moi et à eux-mêmes. En attendant, le volume se vend bien, au delà de mes espérances, et j'espère songer avant peu à une seconde édition.

L'Indifférence en matière de reliait ' Odes et poésies diverses, 1822.

Adieu, mon excellent Jules, mon bien cher ami. Je vous embrasse bien tendrement.

Victor.

.4 monsieur l'abbé de Lamennais, à la Chesnaie.

I" septembre 1822.

Il faut que je vous écrive, mon illustre ami; je vais être heureux. Il manquerait quelque chose à mon bonheur si vous n'en étiez le premier informé. Je vais me marier. Je voudrais plus que jamais que vous fussiez à Paris pour connaître l'ange qui va réaliser tous mes rêves de vertu et de félicité. Je n'ai point osé vous parler jusqu'ici de ce qui remplit mon existence. Tout mon avenir était encore en question, et je devais respecter un secret qui n'était pas le mien seulement. Je craignais d'ailleurs de blesser votre austérité sublime par l'aveu d'une passion indomptable, quoique pure et innocente. Mais aujourd'hui que tout se réunit pour me faire un bonheur selon ma volonté, je ne doute pas que tout ce qu'il y a de tendre dans votre âme ne s'intéresse à un amour aussi ancien que moi, à un amour né dans les premiers jours de l'enfance et développé par la première affliction de la jeunesse.

Victor-M. Hugo.

Adolphe Trebuchet, à Nantes.

23 septembre 1822.

C'est la grossesse de Mme Foucher", mon bon Adolphe, qui a tant retardé cette réponse; je retardais de jour en jour, afin de pouvoir te marquer son heureuse délivrance. Après avoir souffert six longues semaines, elle est enfin accouchée hier très laborieusement d'une petite fille qui a de grands yeux noirs. Cette bonne jjme Foucher a déployé un courage aussi grand que ses souffrances et ce n'est pas peu dire. Elle va aujourd'hui très bien ainsi que l'enfant. . .

J'espère avoir très incessamment une autre nouvelle

• Mère d'Adèle Foucher. Gancée je Victor Ilueo.

à t'annoncer, et je ne doute pas que mon père et mes frères de Nantes soient heureux de mon bonheur. Il me semble qu'il s'accroîtra quand je sentirai qu'ils le partagent...

L'article que ton bon père me promet sur mes Odes sera certainement le plus précieux pour mon cœur, et je sais d'avance que j'y retrouverai, avec toute s«in indulgence et toute sa tendresse, tout l'esprit, toute l'élégance qui distinguent son style. . . Cache à ton père cette phrase de ma lettre, car on pourrait m'accuser d'influencer mon juge, quand je ne fais que dire des vérités.

M. de Lamennais, que ses aflaires ont amené pour quelques jours à Paris, m'a fait promettre que j'irais l'an prochain en Bretagne : je l'avais déjà promis à d'autres. Il m'a beaucoup parlé des monuments de Lokmariaker, des pierres de Carnac, etc., et les voir

avec cet illustre ami ajouterait sans doute au grand attrait du voyage; mais je voudrais bien aussi les voir avec toi.

Pour moi, cher ami, mes affaires avancent, et j'espère bien que la première quinzaine d'octobre ne se passera pas sans m'apporter toute la félicité de ma vie. Réjouis-toi avec moi, Adolphe, tu me retrouveras bien heureux. Dis à mon cher oncle combien tout ce qu'il m'écrit de tendre et de touchant m'a pénétré; dis à toute la famille combien je l'aime, combien il me tarde de les voir. Tu sais tout cela, toi, autrement que par lettres.

Adieu, mes frères t'embrassent comme moi; pense un peu parfois à ton frère de Paris.

Victor.

A Adolphe Trebuchet, Nantes.

Depuis longtemps, mon cher Adolphe, je me proposais de t'écrire, mais après les soins delà paternité sont venus les embarras du baptême. L'état maladif de ma femme ne lui ayant pas permis le bonheur de nourrir son enfant, nous avons été obligés de le mettre en nourrice; nous l'avions d'abord placé près de nous, mais la nourrice parisienne à qui nous l'avions coolie', parce qu'elle remplissait toutes les conditions physiques nécessaires, ne remplissait malheureusement pas toutes les conditions morales. Il a donc fallu lui retirer l'enfant; et mon père, auquel nous nous sommes adressés, nous a envoyé de Blois une superbe nourrice qu'il ramènera avec lui à son retour de Paris et qui allaitera l'enfant chez lui où elle sera logée, payée et nourrie avec toute la famille. Mon père, en cette circonstance, s'est montré pour nous vraiment père.

Comme l'un des fondateurs de la Muse française, deux abonnements étaient à ma disposition; j'ai donné l'un a mon père, l'autre au tien qui est aussi le mien. Marque-moi s'il a reçu les deux premières livraisons du recueil que j'ai donné ordre de lui envoyer. J'ai eu le malheur d'égarer lors de notre déménagement de Gentilly, la lettre où tu m'indiquais par quelle voie je pourrais vous faire parvenir la deuxième édition de Han.

Serais-tu assez bon pour me donner de nouveau cette adresse, je joindrai à l'envoi un certain nombre de prospectus de la Muse que je te prierai de faire distribuer à Nantes.

Le recueil rédigé par l'élite de la jeune littérature, Guiraud, Lamartine, Soumet, etc., obtient un succès étonnant. Les frais sont déjà plus que couverts, et l'éditeur compte avoir 1,500 souscripteurs avant six mois.

Adieu, mon bon Adolphe ; mon père, ma femme, Abel et toute la famille Foucher t'embrassent et t'aiment comme moi.

Victor.

La santé physique d'Eugène est bonne : mais sa santé morale ! . . . Cependant le docteur Royer Collard n'a pas perdu tout espoir de ramener ce cher malade à la raison.

A Monsieur le comte Jules de Rességuier, à Toulouse

Puis, 6 septembre 1SÎ3.

Faut-il croire à ce bonheur? vous allez venir à Paris, et je n'en sais rien par vous!... Écrivez-moi du moins, Jules, pour me confirmer cette bonne nouvelle, je l'ai

déjà donnée à Soumet comme certaine. J'ai de la crédulité pour ce qui me fait plaisir.

ndantje ne crois pas à toute votre aimable b-ttre; j'ai vu avec joie qu'elle était pleine de louanges, parce que toute cette louange est de l'amitié. II y a dans cette lettre un épaachement qui m'a bien touché. Vous m'y parlez d'un ange que notre Alexandre m'avait déjà fait connaître, d'un ange qui vous aime et que j'aime de vous aimer...

Soumet va être joué presque à la fois aux deux théâtres, c'est-à-dire qu'il va obtenir deux triomphes, il a fait à son chef-d'œuvre, Saiil, de très beaux changements. Vous verrez! je vous promets que vous serez

aussi heureux de la beauté de l'ouvrage que de la gloire de l'auteur. Saiil et Glytemnestre sont à mes yeux les deux plus belles tragédies de l'époque et ne le cèdent en rien aux chefs-d'œuvre de noire scène, en rien.

Adieu, cher et excellent ami; Soumet a été charmé de votre mot. Au reste, il va vous écrire et vous dira tout cela beaucoup mieux que moi. Moi, je ne sais que vous dire combien je vous aime et comme je vous embrasse. Présentez mes respects à Mme de Rességuier. — Si celte lettre pouvait ne plus vous trouver là-bas !...

Victor.

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