li'-i ■ombre
C'est à vous sans doute, monsieur, que je dois l'envoi d'un numéro du Feuilleton d'Angers (2 décembre)
où il est parlé du recueil d'Odes et de Ballades que je viens de publier. Du moins, c'est à vous, monsieur, que je dois ce bienveillant article, et je me fais un devoir et une joie de vous en remercier.
Ce n'est point parce que vous me louez que je vous remercie. Je ferais peu de cas, permettez-moi de vous le dire, d'un éloge qui ne serait qu'un éloge. Ce dont je suis reconnaissant dans votre article, c'est du talent qui s'y trouve; ce qui me plait, ce qui me charme, ce qui m'enchante, c'est d'avoir trouvé dans si peu de lignes la révélation complète d'une âme noble, d'une intelligence forte et d'un esprit élevé.
Vous êtes, je le sens, monsieur, du nombre de ces amis que mes pauvres livres me font de par le monde et que je ne connais pas, mais que j'ai tant de plaisir à rencontrer quand une occasion fortuite se présente de leur serrer la main. En attendant que celte bonne fortune m'arrive à votre égard, recevez cette lettre comme un gage de ma vive et cordiale estime.
Je regrette de ne pouvoir vous écrire que sous les initiales V. P.; elles signeût un article que les premiers noms de notre littérature pourraient souscrire; mais, quel qu'il soit, le nom qu'elles cachent ne restera pas longtemps ignoré.
Votre ami,
Victor Hugo
A Monsieur Victor Pavie.
Paris, 3 janrier 1827.
Voire lettre, monsieur, m'a tenu tout ce que m'avait promis votre article; j'y ai trouvé le cœur d'un ami et l'âme d'un poëte; les deux choses que j'aime le plus au monde.
Oui, monsieur, c'est une grande joie que de se voir compris, et de se voir compris par des hommes d'un esprit élevé. De tous les témoignages qui peuvent encourager et rassurer celui qu'une hasardeuse pensée entraîne vers un monde nouveau, la libre approbation de quelques hautes intelligences est le plus puissant.
Tout jeune que vous êtes, vous appartenez à une classe, la seule privilégiée que fasse la nature; vous avez ce mens divinior qui place l'homme au-dessus des hommes. Et quoique je connaisse encore bien peu
de lignes de votre plume, je n'aurais pas de peine à prophétiser votre avenir.
Vous êtes trop bon de vous occuper de mes opuscules; mais donnez-moi, je vous prie, occasion de m'occuper de quelque ouvrage de vous. Travaillez, de grâce. Que faites-vous? Vers quel but dirigez-vous la force intellectuelle que la Providence vous a donnée? Je présume que vous ne la laissez pas inactive. Confiez-moi tout cela, et pardonnez-moi de vous parler ainsi. Il doit y avoir entre nous confiance et liberté; nous sommes tous deux à peu près du même âge et de la même nature.
Et, pour vous le dire en passant, pourquoi ne feriez vous point, par exemple, le livre dont vous me tracez une si frappante esquisse? Moi, qu'une pensée, bonne ou mauvaise, entraine plutôt vers les applications que vers les théories, je n'aurai sans doute jamais le temps de le faire, ce grand ouvrage, et d'ailleurs vous le feriez bien mieux que moi.
Au reste, monsieur, suivez librement la voie de votre organisation. Obéissez à votre démon. Vous avez
tout ce qu'il faut pour tout faire, l'intelligence qui embrasse la création et l'imagination qui la féconde. Le cliène est en vous; laissez-le croître.
Victor Hugo.
Au moment de fermer ceci, je reçois mon Feuilleton d'Angers, où je lis la lettre que j'ai adressée à l'Académie provençale. Recevez, je vous prie, tous mes remerciments et transmettez-les à monsieur votre père. Vous serez bien aimable de me faire lire le Feuilleton d'Angers toutes les fois que vous y mettrez quelque chose de vous.
Mon adresse n'est pas 30 mais 90 [rue de Vaugirard].
A Monsieur Louis Pavie*
changer de rhytiime aussi souvent qu'il le voudra dans la même ode, mais qu'il y ait toujours une régularité intime dans la disposition de son mètre. C'est, seloD moi. le moyen de donner plus de force à la pensée, une plus large harmonie au style et plus de valeur à l'ensemble de la composition. Au reste, je ne lui donne ceci ni comme des lois, ni comme des règles, mais comme des résultats d'études, bonnes ou mauvaises, sur le génie de notre poésie lyrique. Chez lui, la pensée n'a rien à faire qu'à se développer librement. Je donne quelques conseils à l'artiste, mais je les soumets au poète.
Adieu, monsieur, recevez de nouveau l'expression de la reconnaissance et de la haute estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Victor Hugo.
Paris, 15 janvier 1*2
A Victor Pavie.
C'est moi, monsieur, moi qui vous dois mille remerciments.
Vous voulez bien inscrire mon nom sur la liste des lecteurs d'un feuilleton de province qui vaut mieux que beaucoup de feuilletons de Paris. Vous faites plus encore : vous m'envoyez de vus ouvrages, pleins de maturité, de raison et d'esprit, et des vers de monsieur votre fils, tout étincelants de jeunesse et de poésie. Ce sont là encore de vos productions, monsieur, et je ne croirai point déplaire à votre légitime amour-propre de père et d'auleur en vous affirmant que, quelque remarquables que sont vos ouvrages, votre fils est encore le meilleur de tous. C'est du reste ce qu'on a dit d'Homère à propos de Virgile.
Dites bien, monsieur, à votre jeune aiglon, à votre Victor, qu'il est un autre Victor qui lui envierait bien, si l'envie se mêlait à l'affection, sou beau chant sur David, le Juif, la Mer et le Lac, composition ingénieuse et inspirée, et surtout sa ravissante élégie de l'Enfant. Dites-lui, à lui, qu'il ne cache pas sa tête sous son aile; son aile est faite pour planer dans le ciel et sa tête pour contempler le soleil.
Si ses dix-huit ans accordaient quelque droit de conseil à mes vingt-cinq (car j'y touche), je n'aurais à lui présenter que des recommandations purement matérielles. Je lui dirais d'être encore plus sévère sur la richesse de la rime, cette seule grâce de notre vers, et surtout de s'efforcer presque toujours de renfermer sa pensée dans le moule de la strophe régulière. 11 peut
• Père de Victor Pavie,
Faris, 7 février 15S7.
Ne croyez pas, monsieur, je vous prie, que vos aimables lettres puissent jamais m'importuner. Bien au contraire, elles me rafraîchissent l'esprit. J'aime ces épanchements d'une âme jeune, ces confiances d'un cœur élevé et naïf. Les sept ans qui nous séparent me font presque vieux pour vous, et si votre amitié veut bien parfois accorder quelque déférence à la mienne, je l'accepterai par le droit d'aînesse et non par le droit du talent.
Je ne vous ai point dit assez, je ne vous ai point dit au gré de mon cœur et de mon esprit, à quel point vos vers m'ont frappé. Ils ont ce caractère qui est celui des grandes choses de notre poésie renouvelée, ce caractère de grâce et de vigueur, ce mélange de jeunesse et de maturité qui est le cachet de tous nos talents supérieurs. Vous êtes un de ces jeunes hommes du nxe siècle qui étonnent par leur gravité et leur candeur les vieillards faux et frivoles du xvme. Vous me demandez une direction? C'est me demander ce qui dépasse ma force. Laissez faire votre pensée; laissez votre nature achever votre éducation : elle est déjà si admirablement commencée!
Vous ferez, monsieur, tout ce que vous voudrez. Je ne sache rien de grand et de fort que ne promettent vos premières poésies. Cet état même de transition où vous êtes et que vous peignez si bien annonce la crise d'une jeune imagination qui se développe puissamment.
Vous avez été assez bon pour citer mon nom dans un article du dernier Feuilleton où s'empreint votre originale pensée. Je vous remercie; vous voulez qu'aucun sentiment ne manque à mon aflection pour vous; elle a commencé par la reconnaissance.
Adieu, monsieur. Je n'ai que ce conseil à vous donner : faites de beaux vers et d'excellente prose, et cette prière à vous faire : aimez-moi.
Mes souvenirs, de grâce, à Monsieur votre père, et ne m'affranchissez point vos lettres; c'est un soin que mes amis ne prennent jamais.
A Victor Pavie.
Paris, 17 mars 18S7.
Votre Dernière feuille est charmante. Vous y avez attaché de certains vers et un certain nom qui mourront comme elle; mais j'ai été, moi, bien touché de cette preuve d'amitié que me donne votre beau talent.
Et vous m'avez écrit une charmante lettre qui m'aurait consolé du Globe et de VÉtoile, si j'avais eu besoin d'en être consolé. Ce sont des gens qui m'attaquent, et qui ont leurs raisons sans doute. Je suppose que cela leur fait plaisir; pourquoi donc m'en affligerais-je? Je m'en réjouis, au contraire, puisque cela me vaut des lettres comme la vôtre.
J'ai chargé mon libraire de vous envoyer cette Ode à la Colonne qui ne vaut pas ce seul vers
C'était Une feuille d'automne.
Adieu. Vous me promettez de m'écrire souvent. N'y manquez pas, de grâce. Votre amitié, votre poésie me rajeunissent. Vos lettres sont déjà plus qu'un plaisir pour moi.
Victor Hugo.
A Victor Pavie.
Vous êtes bien heureusement né, monsieur. Vous avez un talent fait pour honorer votre famille et une
famille faite pour comprendre votre talent. J'ai vu voire excellent père, et je ne saurais vous dire à quel point je l'ai aimé dès le premier jour. Il a quelque chose de si bon, de si cordial, de si bienveillant, que je ne pourrais souhaiter un autre protecteur aux premières années d'un talent précieux comme le vôtre. Bénissez Dieu tous les deux, il ne pouvait doaner un meilleur fils à un meilleur père.
Votre père nous a quittés vite, trop vite, dites-le-lui bien. Mais aux regrets que nous a causés son départ il a voulu mêler une espérance, celle de vous voir bientôt. Votre aimable lettre la change en certitude, et la plus chère marque d'amitié que vous puissiez me donner, c'est de la réaliser bientôt. Vous ferez de belles choses partout, mais à Paris l'esprit a plus d'aliment : les musées, les galeries, les bibliothèques lui ou\rent de nouvelles sphères d'idées; enlin, tout ce qui s'acquiert est ici, et vous avez déjà tout ce que la nature donne.
J'ai été également enchanté de connaître M. David [d'Angers]. C'est un homme de beaucoup de talent et de beaucoup d'idées. Il m'a fait voir son atelier, oO abondent les belles choses.
Vous n'avez plus besoin maintenant que je vous dise de m'écrire. Vous savez que je vous aime. Dites à votre bon père que le plus sûr moyen de doubler le plaisir que me fera votre arrivée à Paris, c'est de venir avec vous.
Votre ami,
A il. Louis Pavie.
Après les beaux vers que votre Victor vient de m'adresser, je me ferais conscience de lui envoyer directement mes remerciments et mon admiration en vile prose; ce serait lui donner du plomb en échange de son bronze et de son or. Permettez donc que ce soit dans votre cœur de père que je dépose mes sentiments de frère et d'ami. Dites à votre Victor qu'il souffre que je le remercie en vous; vous lui transmettrez ces témoignages trop faibles de mon profond attendrissement, et ils auront plus de douceur en passant par votre bouche.
Oui, monsieur, ce sont de bien beaux vers, pleins de feu, d'éclat et de grandiose. Nous devons être fiers tous deux de ces vers, vous comme le père, moi
comme le frère du poète. Je suis bien orgueilleux que celte ode jeune et véhémente me soit adressée, mais j'aurais plus d'orgueil encore si mon nom, au lieu d'être en tête, était en bas.
Je n'aurais peut-être pas dû, monsieur, louer tant ces vers où je suis trop loué. Mais c'est une erreur de l'amitié qui a donné mon nom pour titre à cette ode. Ce n'est pas à Victor Hugo qu'elle s'adresse, c'est à un poète de génie digne d'inspirer un chant si élevé, et moi je ne suis digne que de l'admirer.
Adieu, monsieur; adieu, heureux père. Embrassez bien votre lils pour moi, en attendant que je puisse l'embrasser pour vous.
A vous bien cordialement,
Victor Hugo.
A Victor Pavie.
Paris, 24 septembre 1837.
Il est vrai, monsieur, que l'état de plus en plus désespéré de ma belle-mère nous livre à de bien cruelles préoccupations, mais il n'a pu me rendre insensible aux deux aimables lettres que j'ai reçues d'Angers depuis votre départ.
Il est impossible, en quelque situation de la vie que
je me trouve, que je reçoive sans émotion et sans reconnaissance un souvenir de votre bon père et de vous. Loin de là, l'affliction dispose à l'amitié.
Vous avez publié dans le Feuilleton d'Angers deux articles excellents. Vous comprenez les arts en poète, vous faites de. la critique en artiste. Il y a dans votre talent tout à la fois quelque chose de précoce et de mûr.
Delacroix est particulièrement enchanté et fier du beau fragment qui le concerne. Il m'a chargé de vous remercier. Continuez cette série d'articles : faites rougir nos journaux de Paris de la supériorité d'un journal de province.
Paul est on ne peut plus touché de ce que vous lui dites d'amical et de fraternel; il vous écrira un de ces jours. Son drame sera joué dans six semaines; vous manquerez à ce pauvre Paul pour l'applaudir ou pour le consoler.
Dans quinze jours, vous recevrez Cromicell. Il ne me reste plus qu'à écrire la préface et quelques notes. Je ferai tout cela aussi court que possible; moins de lignes, moins d'ennui.
Adieu, mais revenez-nous bientôt. Dites à votre excellent père que nous vous voulons absolument pour l'époque du Salon. Il faut aussi que je cause avec vous des monuments gothiques d'Angers. Je vois avec joie que la contagion d'architecture vous a gagné. C'est si beau!
Adieu encore. Vale et me ama.
Votre frère aîné,
Victob.
A Victor Pavie.
S janvier 182$.
Vous avez beau m'y louer, mon jeune et bien cher ami, et m'y trop louer, je n'en crierai pas moins jusque sur les toits que votre article est admirable, et qu'il est triste (je ne dis pas pour moi, que suis-je? mais pour les lettres) qu'un si profond et si élevé morceau de critique s'imprime dans le coin d'une province, tandis que MM. B. et Compagnie déposent leur nullité en quatre colonnes daus un journal qui se multiplie à
quinze mille exemplaires et parle à cinq cent mille hommes dans les deux mondes. Que voulez-vous!
Toutes les personnes qui ont déjà lu votre premier article sur le Cromwell sont dans le ravissement : David, Sainte-Beuve, Paul [Foucher] en radotent. Je vais le faire lire à Emile Deschamps et à Ch. Nodier. Sainte-Beuve a fait aussi, lui, deux bien remarquables articles sur ce pauvre livre; on les a refusés au Globe, dont les prosaistes me gardent rancune. Vous voyez qu'il y a de l'intolérance jusque chez les philosophes, et de la censure même chez les démocrates. Que voulez-vous encore?
J'ai mille vœux de bonheur à vous envoyer; car il n'y a rien à vous souhaiter du côté du talent. Soyez donc toujours l'orgueil de votre respectable père, et
quant à moi je me fais un souhait de bonne année, c'est que vous veniez me voir en personne. Parlez-en, de grâce, à M. Pavie. Ûra pro ?iobis.