‹ Lettres à la fiancée, 1820-1822 (volume 2)Chapitre 20 sur 42 · V. Hugo · texte numérisé non relu

V. Hugo

A Victor Pavie.

23 janvier 1826.

Nos lettres se croisaient, mon poète. A l'heure où je lisais votre gentil message, vous lisiez, vous, mon griffonnage inextricable, mais n'importe ! votre amilié, n'est-il pas vrai, me devine quand vos yeux ne peuvent me déchiffrer, et, quand je vous écris, si la plume est mauvaise, le cœur est bon.

Savez-vous que je m'en veux de vous avoir écrit toute une page sans vous avoir dit encore que votre deuxième article est plus beau, s'il est possible, que le premier; que vous êtes déjà mûr pour n'avoir que vingt ans !

Quelle verve! quel éclat de style et d'idées! Sainte- Beuve s'extasiait hier sur votre article; il le sait par cœur, à la lettre, et le récite à tout le monde.

11 ne s'est pas fait en France de si remarquable article que le vôtre sur ce Cromwell; il n'y a que les hauts articles des Reviens anglaises qui soient dignes d'èlre lus après les vôtres.

Pardon pour mon gâchis. Vous savez que notre David va tout à fait bien, qu'il sort, qu'il se promène au soleil et qu'il va reprendre ses travaux. Je le vais voir tous les jours, pour le voir et pour causer de Victor d'Angers. Mille souvenirs de ma femme et de moi à votre excellent père. Je viens de marier mon frère aîué; quand vous serez marié, j'aurai une bellesœur de plus.

Victor.

A Victor Pavie.

Je ne vous ai pas encore remercié, mon jeune poëte, de voire bonne lettre, de la lettre de votre excellent

père. Je sais que vous êtes tous deux pleins d'indulgence pour moi comme pour mes œuvres, et mon deuil profond, mon deuil inconsolable ne m'excuse que trop près d'amis tels que vous. J'ai perdu l'homme qui m'aimait le plus au monde, un être noble et bon, qui mettait en moi un peu d'orgueil et beaucoup d'amour, un père dont l'œil ne me quittait jamais. C'est un appui qui me manque de bien bonne heure! Oh! mon bien cher Victor, priez Dieu qu'il vous laisse longtemps votre père!

Vous savez la petite infortune advenue à Paul [Toucher]. C'est un bien petit malheur près d'un bien grand. J'ai dû le couvrir de mon mieux dans cette occurrence. D'ailleurs, c'est moi qui lui avais porté malheur. La plébécule cabalante qui a sifflé Amy Robsart croyait siffler Cromwell par contre-coup. C'est une malheu. reuse petite intrigue classique qui ne vaut pas, du reste la peine qu'on en parle.

Adieu, mon poëte. Comment en êtes-vous encore à me demander une place dans mon amitié? N'ètes-vous pas déjà de mes vieux amis? La perte de mon père me laisse un vide immense et profond; mais vous êtes de ceux qui le rempliraient s'il pouvait être rempli.

Votre frère,

VlCTUii.

A Victor Pavie.

Paris, 17 juillet 18

Vous êtes en droit de m'en vouloir, mon poëte, cai depuis les longues semaines que vous nous avez quittés, comment ai-je répondu à votre correspondance, à votre charmante lettre, et à cette autre correspondance imprimée qui m'a apporté tour à tour votre bel article de la Ronde du Sabbat, les remarquables strophes surSmarra, et enfin l'excellent morceau sur leFaust des deux grands poètes, Gœthe et Delacroix.

Ne me croyez pas pourtant, cher ami, aussi coupable que je le parais. J'ai des épreuves à corriger, des visites à recevoir, de gros livres à lire, des affaires à suivre; j'ai écrit, ce mois-ci, trois lettres à des notaires ei avoués. Jugez quelle fatigue il y a dans tout cela! Et, puis, la meilleure raison, c'est que je suis paresseux.

Vous êtes indulgent, vous, et vous voudrez bien rn'aimer comme cela, et penser qu'entre les lettres de Lamartine, de l'abbé de Lamennais, de Chateaubriand, les vôtres sont encore de celles auxquelles je réponds le, plus vite.

Vous occupez-vous, comme vous nous l'avez promis, de la pelite maison gothique prés d'Angers? De grâce, envoyez-moi, dans votre prochaine lettre, des détails sur cette affaire, si pourtant vous voulez toujours de moi qui veux toujours de vous.

Sainte-Beuve vient de publier son livre, qui est excellent. Boulanger va vous envoyer sa Saint-Barthélémy, qui est magnifique. Vous voyez que Paris pense à Angers.

Adieu, adieu. Paul se plaint delà rareté de vos lettres. Il a raison : elles sont rares de toutes manières. Adieu. Mille choses de nous tous à vous tous.

Victor.

A David d'Angers.

Paris, ce samedi matin... [1828].

Voyez, cher ami, si ce n'est pas une fatalité! Ma femme, qui se porte bien toute l'année, s'avise d'êlre incommodée aujourd'hui, et incommodée de la seule incommodiié peut-être qui puisse altérer un profil. Elle a horriblement mal aux dents et, en outre, les lèvres enflées et cuisantes. Vous n'auriez donc aujourd'hui qu'un modèle soutirant et défiguré. Or, je me souciais fort peu de vous prévenir de ce contre-temps, tenant beaucoup à la joie de vous voir aujourd'hui, et prévoyant que cette lettre nous en priverait peut-être, mais ma femme me rappelle combien votre temps est précieux, et mon égoïsme cède. Venez pourtant, n'est-ce pas, si vous pouvez, et n'oubliez pas que personne ne vous admire plus que moi, parce que personne ne vous aime davantage.

Victor Hugo.

P. S. — Ma femme compte bien qu'il ne sera plus question de son boho lundi.

A David d'Angers,

Ce 17 oclobre 1828.

J'ai, cher ami, une lettre de M. de Belleyme qui nous donne entrée à Bicètre pour le 22, jour du ferre-

ment de la chaîne. Si vous avez un moment, venez me voir sous peu, que nous convenions de la marche que nous suivrons.

Votre ami,

Victou Hugo.

Je rouvre ma lettre pour vous remercier mille fois, autant de fois que c'est admirable*.

A David d'Angers.

Ce 1" novembre 1828.

Je suis bien contrarié, cher ami; une affaire pressante a forcé Lamartine de partir inopinément avant-hier. 11 est vrai qu'il reviendra au mois de janvier passer trois mois à Paris et qu'il compte bien que vous serez toujours dans les mêmes dispositions à son égard; mais c'est une chose dure pour moi que d'attendre deux mois un de vos chefs-d'œuvre.

Sans adieu. J'espère bien toujours vous servir de satellite ce soir, si je ne suis pas trop enroué. A quelle heure vous attendrai-je, à propos?

A vous du fond du cœur,

Victor Hlgo.

A Hlonsieur le baron Taylor.

Mon cher Taylor, il vient de se faire une tragédie d.ms ma famille, et je n'ai pas besoin, je pense, de vous dire qu'elle n'est pas de moi.

Je n'eus jamais prétentions si hautes!

C'est mon jeune beau-frère, qui, soit dit en passant, pousse rattachement pour vous jusqu'à la passion, c'est Paul qui est le coupable.

Or, je ne vous ferai pas ici l'éloge de cette tragédie, parce qu'il serait tout-à-fait suspect dans ma bouche; mais je ne croirai point m'aventurer en affirmant qu'elle n'a rien à céder à bon nombre de celles qui de temps

• Le méJallon du poêle.

immémorial sont reçues, montées, représentées et applaudies aux Français.

Seriez-vous donc maintenant assez bon pour nous indiquer quelle serait la marche la plus courte à suivre pour faire arriver notre tragédie au comité des Français, Le jeune poète désirerait fort être dispensé, s'il est possible, de la formalité de l'examen préalable, mais il faut d'abord que cette dispense ne viole en rien l'usage établi.

Si vos nombreuses et importantes occupations vous permettaient par aventure de prendre connaissance de la pièce avant qu'elle ne fût présentée, il est inutile de vous dire que vos conseils seraient reçus par Paul avec reconnaissance et avec bonheur.

Le sujet de l'ouvrage est Corne de Médicis.

Je dois ajouter, pour rendre à chacun ce qui lui est dû, qu'il n'y a pas dans la pièce une idée, un vers, un mot qui vienne de moi.

Adieu, mon cher et noble ami, mille pardons d'une importunité qui vous aurait donné l'ennui de ma visite, si la route était plus praticable de mon pôle arctique de la rue de Vaugirard à votre pôle antarctique de la rue de Bondi.

Tout à vous, partout et toujours.

Victor Hugo.

A Victor Pavie.

Vous allez donc enfin nous revenir, mon jeune et cher poète! C'est une agréable et douce nouvelle au milieu de mes chagrins de famille. J'aime bien votre lettre, mais j'aimerais encore mieux vous.

J'ai vu ce méchant portrait dont vous me parlez; il me semble qu'on m'a flatté et qu'on m'a gâté; c'est un joli garçon, tradition populaire. Au demeurant, vous en avez eu pour votre argent. Je demande toujours le vôtre à David, et je le gronde de ne l'avoir pas encore publié pour vos amis. Savez-vous qu'il y a dans le dernier Feuilleton une ballade qui est un petit chef-d'œuvre ? Faites-en mes compliments à M. V. P. On dirait une de ces vieilles et admirables compositions d'Albert Durer ou de Rembrandt.

A propos de grands peintres, ne croyez pas, je vous prie, sur la foi de quelques feuilletonnistes stupides, au premier rang desquels je mets sans balancer le Globe, ne croyez pas que Delacroix ait failli. Son Sardanapale est une chose magnifique, et si gigantesque qu'elle échappe aux petites vues. Du reste, ce bel ouvrage, comme beaucoup d'autres ouvrages grands et forts, n'a point eu de succès près des bourgeois de Paris ; sijjlets des sots sont fanfares de gloire. Je ne regrette •lu'une chose, c'est qu'il n'ait pas mis le feu à ce bûcher : ce'.te belle scène serait bien plus belle encore si elle avait pour base une corbeille de flammes. Quant à la

Sainte Thérèse de M. Gérard, c'est mieux que son Canning, sans doute, mais souvenez- vous que M. de Ch. [ateaubriandj se connaît peu en peinture : ses éloges sont tout simplement son remerciement.

Vous me dites de vous parler de moi. Hélas! pour le moment, ce serait vous parler d'avoués, de commissaires-priseurs, descellés, d'inventaires, etc. Qu'il est triste de penser que les chagrins deviennent si vite des affaires! Je corrige les épreuves d'une 4e édition des Odes et Ballades. Adieu, mais venez vite avec votre bon père.

Vale et me ama.

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