‹ Lettres à la fiancée, 1820-1822 (volume 2)Chapitre 36 sur 42 · LE COUP D'ÉTAT · texte numérisé non relu

LE COUP D'ÉTAT

Le coup d'État de Décembre éclate. Le 2 au matin, Victor Hugo quitte sa maison de la rue de La Tour-d'Auvergne, et Ta rejoindre les représentants de la gauche, pour la lutte de douze jours que raconte l'Histoire d'un crime.

Le 4, les communications sont encore libres. Il fait remettre à M"»» Victor Hugo ce billet an crayon :

A Madame Victor Hugo.

[4 décembre 1851].

Chère amie, j'ai passé la nuit chez un excellent ami de la famille Duvidal, M. de la Roellerie. Remercie-les bien pour moi. J'ai présidé hier soir ia réunion de la gauche. Rien n'est désespéré. Je pars ce matin pour le faubourg Saint-Antoine.

A la garde de Dieu !

M»" Victor Hugo reste plusieurs jours san3 nouvelles. Elle reçoit ensuite, par voie détournée, sous le nom de M»» Rivièie, les deux lettres qui suivent :

Dimanche 7 décembre.

Mon cher ami,

M. Rivière a été obligé de partir sans avoir eu le temps de vous faire ses adieux. Il me charge de vous en faire part. Du reste, il se propose de vous écrire lui-même dès qu'il aura un instaut à lui, et ce sera un

bonheur pour lui de vous dire tout ce doDt son cœur est rempli pour vous.

N'ayant pu retrouver la portière au moment de son départ, il vous prie d'avoir la bonté de lui donner de sa part, comme gratification, cinq francs que Mme Rivière vous remettra la première fois que vous la verrez. Vous seriez bien aimable de dire à Mme Rivière que son mari se porte bieD, qu'il l'embrasse tendrement, ainsi que sa fille et ses fils, et qu'il leur écrira à tous bientôt.

M. Rivière vous envoie son meilleur serrement de main.

Albert Durand.

Monsieur Rivière vous prie de montrer cette lettre à sa femme.

Lundi 8 décembre.

Mon cher ami,

M. Rivière est bien portant, mais il a trouvé en arrivant tant d'affaires qu'il ne peut encore vous écrire.

Il me charge de le faire à sa place en vous priant d'en faire part à sa femme et à ses enfants. Dans la situation actuelle, il faudra encore un peu de temps pour que le commerce reprenne; cependant tout peut finir par aller bien.

Dites à Madame et à Mlle Rivière que M. Rivière les embrasse bien et compte les revoir bientôt. Votre ami,

Albert Durand.

A Madame Rivière (Madame Victor Hugo).

Bruxelles. 12 décembre [1351], 7 heures do matin.

Chère amie, un mot à la hâte. Je suis ici. Ce n'est pas sans peine. Écris-moi à cette adresse : if. Lanvin, Bruxelles, poste restante.

Si tu as des lettres pour moi, garde-les toutes, et ne les remets à personne. Je te ferai savoir comment tu pourras me les envoyer plus tard.

J'espère que tu revois nos chers enfants. Envoiemoi des nouvelles détaillées. Aie bien soin de tous mes papiers. Que s'est-il passé à la maison?

On te remettra mes clefs. Tu trouveras les titres de rente dans un portefeuille sur le carton rouge qui est dans mon armoire de laque (celle de ton père). Aies-en grand soin.

Recueille et garde précieusement tout ce qui est dans le coffret qui est à côté de mon lit. Ce sont des journaux, exemplaires uniques. Dans le coffret recouvert de tapisserie près de ma table, il y a des choses précieuses. Je te les recommande.

Ce que je te recommande surtout, c'est d'avoir bon courage.

Je sais que tu as l'àme grande et forte. Dis à mes enfants bien-aimés que mon cœur est avec eux. Dis à ma petite Adèle que je ne veux pas qu'elle pâlisse, ni qu'elle maigrisse.

Qu'elle se calme. L'avenir est aux bons!

Mes effusions à nos amis, à Auguste, à Meurice*, à sa charmante femme. Je ferme tout de suite cette lettre pour qu'elle te parvienne aujourd'hui même.

Bruiclles, dimanche 14 [décembre 1851].

3 heures après midi.

J'ouvre ta lettre, chère amie, et j'y réponds tout de suite. Sois tranquille. Les dessins" sont en sûreté. Je les ai avec moi ici, et je pourrai ainsi continuer mes travaux. Je les avais changés de malle. En partant de Paris, je les ai emportés.

Pendant douze jours, j'ai été entre la vie et la mort, mais je n'ai pas eu un moment de trouble. J'ai été

• Auguste Vacquerie et Paul Meurice étaient en ce moment, aTec Charles et François-Victor Hugo, détenus, pour délits de presse, a la Conciergerie.

•• Victor Hugo, ici, par le mot dessins, entend ses manuscrits.

conlent de moi. Et puis je sais que j'ai fait mon devoir et que je l'ai fait tout entier. Cela rend content. Je n'ai trouvé autour de moi que dévouement absolu. Ma vie a été quelquefois à la discrétion de dix personnes à la fois. Un mot pouvait me perdre. Jamais le mot n'a été dit.

Je dois immensément à M. et Mme de M... — que je t'ai nommés. Ce sont eux qui m'ont sauvé au moment le plus critique. Fais une visite bien chaude à Mm' de M... Elle demeure à côté de chez toi, 2, rue de Navarin. Un jour, je te raconterai tout ce qu'ils ont fait pour moi. En attendant, tu ne peux pas leur montrer trop de cordiale reconnaissance. Cela est d'autant plus méritoire à eux qu'ils sont dans l'autre camp, et que le service qu'ils m'ont rendu pouvait les compromettre gravement. Tiens-leur compte de tout cela, et sois charmante avec Mm" de M... et avec le mari qui est le meilleur des hommes. Rien qu'à le voir, tu l'aimeras. C'est un Abel*.

Envoie-moi des nouvelles détaillées de mes chers enfants, de ma fille qui a dû bien souffrir. Dis-leur à tous de m'écrire. Les pauvres garçons ont dû être bien mal à la prison, vu l'encombrement. Leur a-t-on fait quelque nouvelle rigueur? Écris-le-moi. Je sais que tu vas les voir tous les jours. Dînes-tu toujours avec notre chère colonie***?

Je suis ici logé à l'hôtel de la Porte Verte, chambre n° 9. J'ai pour voisin un brave et courageux représentant réfugié, Versigny. Il a la chambre n° 4. Nos portes se touchent. Nous vivons beaucoup ensemble. Je mène une vie de religieux. J'ai un lit grand comme la main. Deux chaises de paille. Une chambre sans feu. Ma dépense en bloc est de 3 francs cinq sous par jour, tout compris. Versigny fait comme moi.

Dis à mon Charles qu'il faut qu'il devienne tout à fait un homme. Dans ces journées où ma vie était à chaque minute au bout d'un canon de fusil, je pensais à lui. 11 pouvait à chaque instant devenir le chef de la famille, votre soutien à tous. Il faut qu'il songe à cela.

Vis d'économies. Fais durer longtemps l'argent que je t'ai laissé. J'ai assez devant moi pour aller ici quelques mois.

J'ai vu hier ici le ministre de l'intérieur, M. Ch. Rogier qui m'avait fait une visite, rue Jean-Goujon, il y a vingt ans. En entrant, je lui ai dit en riant : Je viens vous rendre votre visite.

Il a été fort cordial. Je lui ai déclaré que j'avais un devoir, celui de faire l'histoire immédiate et toute chaude de ce qui vient de se passer. — Acteur, témoin et juge, je suis l'historien tout fait. Que je ne pouvais pas accepter de condition de séjour. Qu'on me renvoyât si l'on voulait. Que d'ailleurs je ne ferais cette publication historique qu'autant qu'elle n'aggraverait

1 Allusion à son frère Abel Hugo.

•• Les quatre prisonniers de la Conciergerie.

pas le sort de mes fils à cette heure au pouvoir de l'homme. Il peut les torturer en effet.

Dis-moi ce que tu en penses. Si un écrit de moi peut avoir quelque inconvénient pour eux, je me tairai. En ce cas-là, je me bornerai à finir ici mon livre des Misères. Qui sait? c'était peut-être la seule chance de le finir. Il ne faut jamais accuser ni juger la providence. Quel bonheur, par exemple, que mes fils aient été en prison dans les journées du 3 et du 4!

M. Rogier m'a dit que, si je publiais cet écrit main- ; tenant, ma présence pourrait être un grand embarras pour la Belgique, petit état à côté d'un voisin fort et violent. Je. lui ai dit : — En ce cas, si je me décide à cette publication, j'irai à Londres. — Nous nous sommes séparés bons amis. Il m'a offert des chemises.

J'en ai besoin, en effet. Je suis sans vêtements et sans linge. Prends la malle vide. Mets-y mes nippes. Mets-y mon pantalon à pieds neuf, mon pantalon non neuf, mon vieux pantalon gris, mon habit, mon gros paletot à brandebourgs, dont lu retrouveras le capuchon sur le banc sculpté, et mes souliers neufs. Outre la paire qui est chez moi, j'en ai commandé une paire à Kuhn, mon bottier, rue de Valois, il y a trois semaines. Fais-la prendre et payer (18 fr.) et mets-la dans la malle.

Cadenasse le tout. Je te ferai savoir plus tard de quelle façon tu devras me l'envoyer.

Peut-être sera-t-il utile que tu viennes passer ici deux ou trois jours pour nous entendre sur une foule de choses essentielles et impossibles à écrire. Si tu étais de cet avis, nous en recauserions dans nos prochaines lettres.

Je finis, l'heure de la poste me presse. Il me semble que j'oublie encore une foule de choses. Chère amie, je sais que tu as été pleine de courage et de dignité dans ces affreuses journées. Continue. Tu te fais honorer de tout le monde. Donne-moi des nouvelles de la santé de Victor et d'Adèle. Quant à Charles, il est d'acier.

Embrasse-les tous bien tendrement et serre les généreuses mains d'Auguste et de Paul Meurice.

Je t'embrasse mille fois. N'oublie pas la visite aux M...

Bruxelles, dimanche mutin, ÎS décembre [1851].

Dumas va à Paris et se charge de te porter cette lettre. Chère amie, j'espère que vous vous portez tous bien là-bas. Je trouverai peut-être de vos lettres aujourd'hui à la poste et ce sera un bien grand bonheur pour moi dans ma solitude. Rien de nouveau ici. J'ai eu pourtant hier matin la visite de deux gendarmes.

On m'a un peu pris au corp>, fort poliment du reste; on m'a un peu mené chez le procureur du roi; on m'a un peu traîné à la police, pour m'expliquer sur mon faux passeport. Le tout s'est terminé par des quasi excuses de leur part, par un éclat de rire de mon côté, et bonsoir. Les journaux de l'opposition d'ici voulaient faire quelque bruit de la chose. J'ai trouvé cela inutile. Au fond ce gouvernement a peur de l'homme du coup d'État et il ne faut pas leur en vouloir de tracasser un peu les proscrits. Je leur pardonne, mais le procédé n'en est pas moins très belge — très welche, comme dit Voltaire.

Il sera peut-être arrangeable de faire quelque chose ici avec la librairie belge qui renoncerait à la contrefaçon. C'est un grand plan. On m'a fait des ouvertures. Nous verrons ce que cela deviendra.

Je travaille beaucoup aux notes* que tu sais. Quel dommage que cela ne puisse pas être publié ainsi! Enfin, nous verrons encore de ce côté-là.

Aimez-moi tous, Charles, Victor, Auguste, Paul Meurice, mes quatre fils, comme je les appelle. J'espère que tous ces chers prisonniers vont bien. Dis à mon Adèle chérie de m'écrire une bonne petite lettre comme l'autre jour.

Dumas me presse de fermer ma lettre. Je vous embrasse tous et j'aspire au jour où je ne vous embrasserai plus sur le papier.

Bruxelles, mardi 30 décembre [ 1851].

Avant tout, chère amie, rassure-toi. Mme Faillet m'a apporté ta lettre ce matin à mon auberge, mais Dumas avait déjà dû hier te remettre la mienne. En ce moment où je t'écris, tu dois savoir ce qui s'est passé. Petite tracasserie, rien de plus, et à l'heure qu'il est je la crois complètement terminée. Du reste, tout le monde ici me témoigne les plus ardentes sympathies, et de tous les côtés et de tous les partis à la fois. Ce matin j'avais près de moi, en déjeunant à la table que tu sais, M. de Perseval, l'orateur de l'opposition démocratique à la Chambre belge, et M. Deschamps, l'orateur de l'opposition catholique. Tous deux me faisaient offre cordiale de services. M. Deschamps, qui a été deux fois ministre, m'a parlé de cette petite affaire de passeport, et m'a dit qu'il s'entremettrait au besoin, mais que je pouvais me considérer comme défendu ici par tout le monde.

11 m'a dit : Bien des gens vous haïssent, mais tout le monde vous honore.

• L'Histoire du 1 Décembre, que Victor Hugo avait entrepris d'écrire dès sou arrivée. — ioli'.ulée depuis Histoire d'un crime.

Je crois en effet que pour l'instant je puis rester ici en parfaite sécurité. Dans tous les cas, sois tranquille, l'Angleterre n'est qu'à une enjambée.

Oui, il faut s'occuper du mobilier. Mais, tout en prenant ses précautions, il ne faut pas s'effarer. On y regardera à deux fois avant de mettre le séquestre sur mes meubles, sur mes droits d'auteur et sur mon traitement de l'Institut. Cela me ferait moins de mal qu'à eux. Calme-toi donc, chère maman, en veillant toutefois.

Je suis plus populaire ici que je ne croyais. Hier, dans un banquet de typographes, ou a porté un toast aux trois hommes qui personnifient la résistance au despotisme, à Mazzini, à Kossuth, à Victor Hugo.

Je n'ai plus que deux lignes. J'y mets mille tendresses pour vous tous. Mon Chariot, mon Victor, moû Adèle, je vous embrasse sur vos six joues. Écrivezmoi.

Bruxelles, 31 décembre [1851].

Chère amie, M. Bourlon qui te remettra cette lettre est le rédacteur en chef du Moniteur de Belgique. Reçois-le de ton mieux. C'est un homme fort distingué, d'un esprit rare et d'un noble cœur. Il est dans toutes nos idées, et sa femme, qui est spirituelle et charmante, te ressemble encore par l'enthousiasme et la foi à l'avenir et au progrès.

Je t'envoie un article du Messager des Chambres d'ici sur le fait qui t'avait alarmée. Cela achèvera de te rassurer. Je n'ai, malgré ce petit incident, qu'à me louer de l'accueil qu'on me fait ici.

L'année Unit aujourd'hui sur une grande épreuve pour dous tous, nos deux fils en prison, moi en exil. Cela est dur, mais bon. Un peu de gelée améliore la moisson. Quant à moi, je remercie Dieu.

Demain, jour de l'an, je ne serai pas là pour vous embrasser tous, mes chers bien-aimés. Mais je penserai à vous. Tout ce que j'ai dans le cœur s'en ira vers vous. Je serai à Paris, je serai à la Conciergerie. Parlez de moi à ce dîner de famille et de prison que je regrette tant ; il me semble que j'entendrai.

Je te remercie du journal que tu me fais. Il me sera en effet, je crois, très utile, car tu vois un côté que je ne vois pas.

Remercie Béranger et fais faire mes compliments à Berryer. Je serai charmé de lire la conversation de Béranger.

Ici les renseignements m'affluent. Je suis presque aussi entouré qu'à Paris. Ce matin, j'avais cercle d'anciens représentants et d'anciens ministres dans mou bjuge de la Porte Verte où je suis toujours.

On m'a apporté une lettre confidentielle de Louis Blanc. Ils vont fonder à Londres un journal paraissant toutes les semaines, en français. Le comité serait composé de trois français, trois allemands, trois italiens. Je serais l'un des trois français avec Louis Blauc et Pierre Leroux. Que dis-tu de cela? On pourrait faire une grande lutte contre le Bonaparte. Mais je crains que cela ne retombe sur nos pauvres chers prisonniers. Dis-moi ce que tu penses à' ce sujet. Mais n'en parle à personne qu'avec une extrême réserve. Le secret m'est demandé.

Schœlcher est arrivé cette nuit, déguisé en prêtre. Je ne l'ai pas encore vu. L'autre nuit, je dormais. On me réveille. C'était de Flotte qui entrait dans ma chambre avec un avocat de Gand. Il avait coupé sa barbe. Je ne le reconnaissais pas. J'aime beaucoup de Flotte. C'est un brave et un penseur. Nous avons causé une partie de la nuit. Il est comme moi plein de courage et de foi en Dieu.

Je t'embrasse tendrement, pauvre chère amie, et mes chers enfants. Je vous envoie toutes mes tendresses. — A bientôt mon Charles. — Chère amie, serre les deux mains à Auguste et à Paul Meurice. Mets-moi aux pieds de Madame Paul Meurice. Comme vous devez avoir encore de bonnes heures tous ensemble dans cette prison ! Que je voudrais y être avec vous et avec eux I

Bruxelles, 5 janvier 1852.

J'ai reçu toutes les lettres de mes chers enfants, et toutes les tiennes, et plus elles sont longues, plus elles me charment. Aussi n'ayez pas peur de faire des volumes.

Tu peux, le cas échéant, et pour des choses peu secrètes, m'écrire directement à M. Lanvin, 16, place de l'Hôtel-de-Ville. J'y suis installé d'aujourd'hui et j'ai prévenu mon hôte que si l'on demandait M. Lanvin c'était moi, et que si l'on demandait M. Victor Hugo c'était moi. Ainsi, je vis là sous mes deux espèces.

Quand Charles arrivera, il me trouvera dans cette halle immense, avec trois fenêtres qui ont vue sur cette magnifique place de l'Hôtel-de-Ville. J'ai loué (pour presque rien) les meubles indispensables, un lit, une table, etc., — et un bon poêle. Je travaille là à l'aise et je m'y trouve bien. Si je rencontre un vieux tapis pour 15 francs, je serai parfaitement heureux.

Si je t'envoyais toutes les tendresses qui sont dans mon cœur, c'est moi qui te ferais des volumes. Comment peux-tu me supposer des défiances à moi qui sens en toi un si noble et si ferme et si tendre appui ! Retire ce vilain mot-là. Je prends des précautions, voilà tout ; et je les prends dans votre intérêt à tous.

Tu vois et tu sens toi-même que mes prudence* n'avaient rien d'exagéré et qu'elles m'ont bien réussi- Que mes fils n'oublient pas cet axiome de ma vie : c'est parce qu'oi a su être prudent qu'on peut être courageux.

Je t'envoie la lettre que Louis Blanc m'a écrite. Lis-la et fais-la lire à la Conciergerie. Tu me la renverras par une prochaine occasion. Louis Blanc me presse pour une réponse, oui ou non, qu'en pensezvous tous? Qu'en pensent Maurice et Auguste? Qu'en pensent Charles et Victor? La chose peut être utile. D'ailleurs ce serait pour Charles un travail tout trouvé. Il paraît que les fonds sont faits en Angleterre. Mais n'yaurait-il pas inconvénient à me confondre, ne fût-ce qu'en apparence, avec Louis Blanc et Pierre Leroux ? Cela me ferait perdre l'isolement de ma situation actuelle, cela me rattacherait au passé d'aulrui et par conséquent combinerait mon avenir avec des complications qui me sont étrangères, cela m'ôterait quelque chose de la pureté que j'ai aujourd'hui, n'ayant trempé dans rien, n'ayant pas tenu le pouvoir, n'ayant pas hasardé de théories, n'ayant pas fait de fautes, et ayant simplement tenu le drapeau levé et risqué ma tète le jour du combat.

Tout va bien ici. Quelques réfugiés sont abattus (entre autres Schœlcher, qui du reste s'est conduit héroïquement), mais je les relève. Ce matin, il y avait dans le Sancho (le Charivari de Bruxelles) des vers à mon adresse par un étudiant. Je refuse les dîners et les petites ovations en famille. J'ai besoin de mon temps pour travailler. Jamais je ne me suis senti le cœur plus léger et plus satisfait. Ce qui se passe à Paris me convient. Par l'atroce comme par le grotesque, cela atteint l'idéal des deux côtés. Il y a des êtres comme le Troplong, comme le Dupin, que je ne puis m'empêcher d'admirer. J'aime les hommes complets. Ces miserableslà sont des échantillons incomparables. Ils arrivent à la perfection de l'infamie. Je trouve cela beau. Ce Bonaparte est bien entouré. On dit que, sur les sous, son aigle aura la tête sous l'aile; fort bien. Quant aux 7,500,000 voix, y eût-il plus de zéros encore, je mépriserais tout ce néaut.

Mes chers êtres bons et courageux, vous êtes ma joie, je vous embrasse.

A Monsieur André Van HasseW.

liruielles, 6 janvier 1852.

Ce n'est pas moi, monsieur, qui suis proscrit, c'est

• Poëte belge qui avait adressé des vers à Victor Hugo.

la liberté ; ce n'est pas moi qui suis exilé, c'est la France. La France hors du vrai, hors du juste, hors du grand, c'est la France exilée et hors d'elle-même. Plaignons-la et aimons-la plus que jamais.

Moi, je ne souffre pas. Je contemple et j'attends. J'ai combattu, j'ai fait mon devoir, je suis vaincu, mais heureux. La conscience contente, c'est un ciel serein qu'on a en soi.

Bientôt j'aurai près de moi ma famille et j'attendrai avec calme que Dieu me rende ma patrie. Mais je ne la veux que libre.

Ex imo corde.

A Madame Victor Hue

Bruielles, 8 janvier, jeudi.

Je t'écris de ma chambre sur la Grande-Place, avec un beau soleil et ce magnifique Hôtel de ville sous les yeux. Hier, j'ai visité l'intérieur de l'Hôtel de ville en compagnie du bourgmestre de Bruxelles, M. de Brouclière, qui me fait très gracieusement les honneurs de la ville. Je continue d'être ici l'objet d'une foule d'attentions. Le Maupas d'ici, un certain baron Hody, qui m'avait envoyé les gendarmes le mois passé, vient d'être forcé de donner sa démission. Mon affaire n'est pas étrangère à sa déconfiture.

On nous dit ici que Xavier Durieu, Rivière, l'avocat et Hippolyte Magen, le libraire, sont déportés à Cayeone. J'ai reçu ce matin l'ancien constituant Laussedat dont les biens ont été mis sous le séquestre. Les horreurs continuent en France. — Quant à la Belgique, sois parfaitement tranquille. Les ministres et le bourgmestre me font mille assurances cordiales. Ne crains donc rien. Je suis ici comme un centre. Ma halle

— car ma chambre est une halle — ne désemplit pas. Il y a quelquefois trente personnes, et je n'ai que deux chaises ! — Je vais du reste faire effort pour clore ma porte ; car, si je me laisse envahir, on me prendrait mon temps et j'en ai besoin plus que jamais. Je continue à force mon travail sur le 2 décembre. Les journaux belges appellent Bonaparte Napoléon le Petit. Ainsi j'aurai baptisé les deux phases de la réaction, les Burgraves et Napoléon le Petit". C'est déjà quelque chose,

— en attendant mieux.

On nommait Burgraves les monarchistes de l'Assemblée, dont M. Mole était le cher. Quant au mot Napoléon le Petit, Victor Hugo l'avait prononcé, pour la première fois, dans son mémorable discours du 11 juillet 1551, bien avant de le prendre pour titre du livra auquel, en janvier 1852, il ne songeait pas encore.

Je t'embrasse, ma bonue et généreuse femme; Tes lettres m'apportent de la force et de la foi. Dis à ma chère petite fille de m' écrire et à tous ces chers enfants de la Conciergerie.

J'attends toujours Charles pour la fin du mois. — Pas d'imprudence en paroles.

Bruxelles, dimanche 11 janvier.

Tu sais en ce moment que je suis banni par le Bonaparte, c'est-à-dire expulsé, c'est le mot dont se sert ce drôle. Hier, j'étais chez Schœlcher ; Charras arrive, nous causons tous les trois. Charras était en train de nous raconter son arrestation, sa captivité, son élargissement et des choses de l'autre monde. Survient Labrousse. 11 me dit : — Vous êtes banni, avec 68 représentants du peuple, comme chefs socialistes... J'ai vu le décret. Votre nom m'a frappé et je vous cherche pour vous le dire. — J'espère bien que j'en suis aussi! a dit Charras. — Et moi aussi ! a dit Schœlcher. — Sur ce, nous avons continué notre conversation.

Du reste, ceci doit te rassurer un peu quant à la Belgique. Ce n'est pas le lendemain du jour où il nous expulse qu'il peut décemment nous reprendre. Je sais bien qu'il se fiche de la décence. Mais c'est égal, il n'étendra pas la main hors de la frontière pour nous saisir en ce moment-ci. Dans quelques mois, je ne dis pas. Mais il a fort à faire à cette heure. Sois donc tranquille.

Je demeure, comme tu sais, sur la Grande-Place. Le bourgmestre de Bruxelles est venu me voir. Je lui ai dit : Savez-vous qu'on dit à Paris que le Bonaparte me fera saisir ici et enlever la nuit chez moi par des agents de police? M. de Brouckère le (bourgmestre) a haussé les épaules et m'a dit : Vous n'aurez qu'à casser un carreau et qu'à pousser un cri. L'Hôtel de ville est sous vos fenêtres. Il y a trois postes. Vous serez bien défendu, allez !

Je travaille à force au récit du 2 décembre. Tous les jours les matériaux m'arrivent. J'ai des faits incroyables- Ce sera de l'histoire et on croira lire un roman. Le livre sera évidemment dévoré en Europe. Quand pourrai-je le publier? Je ne sais pas encore.

J'ai tant à faire que je ne puis écrire autant de lettres que je voudrais à vous tous. Je passerais ma vie à vous écrire I il me semble, chers bien-aimés, que c'est causer avec vous. Ma plume va au hasard. C'est illisible, mais qu'importe 1

On fait ici, entre nous proscrits, une souscription pour les plus pauvres. J'ai demandé à Schœlcher s'il y avait un maximum. Il m'a dit quinze francs. Je les lui ai donnés.

Chère amie, j'emplis ces deux lignes d'eflusions pour vous tous. Écrivez-moi tous et long.

A Paul Meurice.

Bruxelles, dimanche H ji

Cher ami, ma femme déjà vous a dit combien votre lettre m'avait charmé et combien je vous remerciais des détails sur le 2 décembre. Envoyez-moi toujours tout ce que vous pourrez recueillir. Je vais faire un livre rude et curieux, qui commencera par les faits et qui conclura par les idées.

Jamais plus belle occasion, ni plus riche sujet. Je traiterai le Bonaparte comme il convient. Je me charge de l'avenir historique de ce drôle. Je le conduirai à la postérité par l'oreille.

Mettez-moi aux pieds de votre noble femme, et prenez pour vous un bon serrement de main.

A Messieurs les membres de l'Académie française.

Bruxelles, 15 janvier l»5i.

Messieurs et chers confrères,

Le malfaiteur politique, dont le gouvernement pèse en ce moment sur la France, a cru pouvoir rendre un décret d'expulsion dans lequel il m'a compris.

Mon crime, le voici :

J'ai fait mon devoir.

J'ai, par tous les moyens, y compris la résistance armée, défendu contre le guet-à-pens du Deux- Décembre la Constitution issue du suffrage universel, la République et la Loi.

Il est interdit aux bannis, de par le coup d'État, de rentrer en France sous peine d'être déportés à Cayenne, c'est-à-dire sous peine de mort.

Dans cette situation, en présence de la force brutale qui règne et contre laquelle je renouvelle du fond de mon exil mes protestations indignées, je ne puis prendre part à l'élection académique qui aura lieu le 22 janvier, et je vous prie, Messieurs et chers confrères,

d'agréer, avec l'expression de mes regrets, l'assurance de ma vive cordialité et de ma haute considération. Victor Hcgo, Représentant du peuple.

A Van Hasselt.

Vous me comblez, monsieur et cher confrère, je dirai même vous me meublez. Vous m'envoyez un canapé à Bruxelles, à moi qui ne pourrais même pas vous donner un fauteuil à Paris. Je le regrette pour nous autres infortunés quarante. L'Académie française serait un peu moins welche si elle prenait quelques Belges comme yous.

Pour le moment plaignons-la: cette pauvre Académie est toute penaude là-bas. Trois proscrits! Depuis 18 lo elle ne s'était pas vue à pareille fête. Dans ce temps-là c'était Louis XVIII qui chassait l'autre Napoléon, le grand, de l'Académie des sciences.

Quant à moi, je m'étends volupteusement sur votre excellent canapé et j'y lis vos bons et beaux livres. 0 ingratitude humaine! je commence à regarder avec dédain ma malle, que j'avais- élevée à la dignité de sopha et que vous avez destituée. C'est fini! de Spartiate, je me fais sybarite. Bientôt j'irai me mettre aux pieds de Mme van Hasselt et vous serrer la main.

A Madame Victor Hugo.

Bruiell'S, 17 janvier. Samedi.

Je n'ai qu'une minute, chère bien-aimée femme. Je t'écris par la bonne de Schœlcher, vieille femme qui a du courage comme dix jeunes hommes et qui l'a prouvé. Elle te contera son histoire. Tout continue d'aller ici passablement. Toute la presse libérale est pour nous et vivement. Je t'en envoie des extraits à propos de mon bannissement. Une foule de journaux par toute la Belgique ont reproduit mon discours de 47 sur la rentrée des Bonaparte. Cela fait ici grand effet. Je pense avec bonheur que mon Charles va venir et que je le verrai dans une quinzaine de jours Je suis convaincu que Charles ici sera un homme.

Probablement j'arriverai à construire une citadelle d'écriture et de librairie d'où nous bombarderons le Bonaparte. Si ce n'est à Bruxelles, ce sera à Jersey- Hetzel est venu me voir. Il a un plan d'accord avec le mien. D'un autre côté, la Belgique se tournera, je crois, vers nous, pour sauver sa librairie. Je t'envoie deux pages d'une brochure. Lis et fais lire à la Conciergerie. C'est un symptôme. Hetzel me disait hier qu'on vendrait au moins 200.000 exemplaires d'un livre intitulé : Le Deux-Décembre, par Victor Hugo.

Quand tous quatre seront libres, je songe à des travaux collectifs. L'Événement, pourquoi pas? Une librairie politique à Londres, une librairie littéraire à Bruxelles, voilà mon plan. Deux foyers, et notre flamme les alimentant tous deux.

Pour réussir à mener la chose à bonne fin, il faut vivre ici stoïque et pauvre et leur dire à tous : Je n'ai pas besoin d'argent; je peux attendre, vous voyez.

— Qui a besoin d'argent est livré aux faiseurs d'affaires, et perdu. Vois Dumas. Moi, j'ai un grabat, une table, deux chaises. Je travaille toute la journée et je vis avec 1.200 francs par an. Us me sentent fort, et les propositions me viennent en foule. Quand nous aurons conclu quelque chose, vous viendrez et nous rétablirons l'aisance de toute la famille. Je veux que vous soyez tous heureux et contents, toi, ma femme, et toi chère fille aussi, vous tous enfin!

Il me semble que Meurice, Auguste, Charles et Victor pourraient faire, à eux quatre, une Histoire depuis Février 48 jusqu'au 2 Décembre.

Distribuez-vous le travail. Chacun fera sa part ici Nous travaillerons sur la même table, avec la même écritoire et la même pensée. Je vous envoie à tous. Tour-d'Auvergne et la Conciergerie, tous les tendresses du proscrit satisfait.

Je vous répondrai à tous par le prochain courrier En attendant, écrivez-moi tous de longues lettres. Chère amie, ne manque pas de bien remplir les pages

— A propos, j'ai vu cette immondice qu'il appelle sa Constitution!

Bruxelles, lundi 19 janvl

Ceci n'est qu'un mot, et qui te parviendra par la poste... Ce pauvre Charles sera triste de vous quitter, la liberté ici ne vaut pas sa prison. Mais j'aurai bien de la joie à le voir, que ceci le console. Quant à mon Victor, je l'embrasse sur les deux joues — et toi aussi, chère petite-fille bien-aimée, ne sois pas jalouse... — Mais c'est que Victor est bien vaillant et bien courageux! Il m'écrit les lettres les plus calmes, les plu» fermes et les plus sereines du monde, avec ses sept mois de prison devant lui! C'est bien, cher enfant.

Tu vois que j'allais au-devant île ta pensée eu signant ma dernière lettre le proscrit satisfait.

On me prodigue ici toutes sortes de respects. 11 n'y a pas encore de peuple en Belgique, il n'y a qu'une bourgeoisie. Elle nous haïssait, nous démocrates, avant de nous connaître. Les journaux jésuites, abondants ici, avaient fait de nous des croquemitaines. Maintenant ces bons bourgeois nous vénèrent. Ils sont furieux de mon bannissement qui me fait sourire. L'autre jour un échevin me lisait le journal dans l'estaminet. Tout à coup il s'écrie : Expulsion! et donne sur la table un coup de poing qui casse son cruchon de bière. — Tout à l'heure je déjeunais d'une tasse de chocolat, comme tous les jours, au café des Mille- Colonnes. Un jeune homme s'approche de moi et me dit : — Je suis peintre, monsieur, et je vous demande une grâce. — Laquelle? — La permission de peindre, de votre chambre même, la vue de la Grande Place de Bruxelles et de vous offrir le tableau. — Et il ajouta :

— Il n'y a plus que deux noms dans le monde : Kossuth et Victor Hugo.

Tous les jours ce sont des scènes pareilles. Je vais être obligé, à cause de cela, de changer de café pour déjeuner. J'y fais foule et cela me gêne.

Le bourgmestre vient de temps en temps me voir. L'autre jour, il m'a dit : Je me mets à vos ordres. Que désirez-vous? — Une chose. — Laquelle? — Que vous ne blanchissiez pas la façade de votre Hôtel de Ville.

— Diable! mais c'est mieux blanc. — Non, c'est mieux noir. — Allons! vous êtes une autorité. Je vous promets qu'on ne blanchira pas la façade. Mais, pour vous, que voulez-vous? — Une chose. — Laquelle? — Que vous fassiez noircir le beffroi. (Ils l'ont refait neuf, pas mal, mais il est blanc.) — Diable! diable! noircir le beffroi, mais c'est mieux blanc. — Non, c'est mieux noir. — Allons, j'en parlerai aux échevins et cela se fera. Je dirai que c'est pour vous.

Ce billet n'est encore qu'un mot en attendant. Écrismoi toujours de longues lettres. Hélas! quand seronsnous tous réunis? Oh! si une bonne proscription pouvait vous chasser tous de France!

Embrasse mon Adèle. Serre la main d'Auguste et de Paul Meurice.

Mardi 27 janvier.

Demain mercredi mon Charles sort de la Conciergerie. Chère amie, ce sera une grande tristesse pour toi de le perdre et une grande joie pour moi de le gagner. Je veux qu'en rentrant à la maison il trouve cette lettre de moi qui lui dira que je l'attends le plus tôt qu'il pourra venir.

Voici quelle est ma vie et quelle sera sa vie ici : Je

quitte le n° 16 à la lin du mois et je vais, n' 27, même Grande Place. Nous aurons là deux chambres à lit, dont une à feu et au midi. Celle-ci est grande et convient au travail commun. Je me la suis réservée. Si pourtant Charles qui est frileux tient à la chambre à feu pour se lever le matin, je la lui laisserai le reste de l'hiver, quitte à la reprendre au printemps, si nous sommes encore à Bruxelles. J'aurai ce logis du n° 27 à partir du 1er février. Quant à la dépense, il faut qu'elle soit très sévèrement circonscrite, rien n'étant plus douteux que l'avenir, et les ressources en apparence les plus sûres pouvant manquer ou tarder. Je vis, moi, pour 100 francs par mois. Voici le devis par jour:

Loyer 1 fr. »

Déjeuner (une lasse de chocolat . ... 0 fr. 50

Dîner I fr. 25

Feu 0 fr. 25

3 fr. »

Cela fait 90 francs par mois. Le reste (10) est pour le blanchissage, les pourboires, etc. A nous deux Charles, nous dépenserons donc 200 francs par mois. — De cette façon nous attendrons en travaillant que quelque affaire se termine ici ou à Londres. Une fois le débouché du travail assuré et réglé, nous augmenterions notre aisance et l'aisance générale. — Dans sept mois *, chère amie, vous nous rejoindrez tous. D'ici là, la situation se sera éclaircie. Nous aurons conclu quelque chose, j'aurai vendu tout ou partie de mes manuscrits ou de mes réimpressions, et nous pourrons fonder tous, quelque part, dans un beau lieu et dans un lieu sûr, une colonie heureuse. Et quand je dis tous, il va sans dire que j'entends mes quatre fils. Meurice et Auguste sont de ma famille.

A propos de cela, Brofferio m'a écrit une lettre charmante pour me demauder en Piémont et m'offrir une villa sur le lac Majeur. Ainsi bon espoir.

Je t'écris ceci à la hâte, bien chère amie. Demain ou après-demain au plus tard, Mme K..., qui passe ici, te portera une nouvelle lettre et des lettres pour Auguste, pour Paul Meurice, pour mon Victor, pour ma chère fille, et pour Charles, s il n'est pas déjà ici. Préviensmoi du jour et de l'heure où il arrivera.

Envoie-moi par Charles mon portefeuille ainsi que mes albums de dessins. Fais choisir auparavant à Paul Meurice, à Auguste et à Mme Bouclier**, chacun le dessin qu'ils voudront dans ces albums.

Chère maman bien-aimée, dans deux jours tu recevras une plus longue lettre. — Je suis d'avis de souslouer et je t'expliquerai ce que je crois faisable. En attendant, sois toujours rayonnante. Le mot de Méla-

François-Virtor avait encore sept mois de prison à faire. •• Amie de M. et M"« Victor Hugo.

nie * est stupide... Oui, rayonne. Nous traversons de bonnes et magnifiques adversités. Tout ce qui se passe est utile, utile à la France comme leçon, utile à nos enfants comme épreuve, utile à nous deux comme lien d'amour et consécration.

J'approuve d'avance tout ce que tu fais et tout ce que tu dis. Je sais que tu n'as rien que de sage dans l'esprit et de grand dans le cœur. Tu as bien, bien, bien parlé à Villemain. C'est un ami du reste et je lui écrirai.

Encore un mot pour vous tous. Je vous aime bien.

Bruxelles, mercredi 28 janvier.

Je commence, chère amie, par te remercier de tout et pour tout. Cette lettre te sera portée par Madame de Kisseleff. J'ai passé hier chez elle une charmante soirée; elle m'a fait diner avec Girardin que je n'avais pas encore vu en effet. Il était venu chez moi et j'étais allé chez lui sans que nous nous fussions rencontrés. Girardin m'a dit : Terminez vite votre livre, si vous voulez qu'il paraisse avant la fin de ceci. — Cependant je l'ai trouvé par un certain côté sceptique et bonapartiste. Il m'a dit : Mme de Girardin est aussi rouge que vous. Elle est indignée et elle dit comme vous ce bandit. — Il croit que Bonaparte tombera dans trois mois, à moins qu'il ne fasse la guerre ; ce à quoi Persigny le poussera. Dans ce cas-là, la Belgique, dit-il, serait envahie, fin mars. Il faudrait se mettre en sûreté d'ici-là.

Il y a eu revelléité de me mettre hors d'ici. Le ministère belge a tenu bon et en a été ébranlé. Lis ce que j'écris à Victor à ce sujet. Au reste, il faut que vous lisiez tous toutes les lettres que j'adresse à chacun. C'est la même lettre que je continue, et, comme je suppose que vous lisez tous, je ne répète pas les faits. Il est également nécessaire d'être fort prudents à la Conciergerie. Ne lisez mes lettres qu'entre vous, n'en parlez qu'entre vous. Déliez-vous de la police toujours présente et aux écoutes. Vous devez être tous plus épiés que jamais.

Tout c« que tu me dis de l'effet du décret de spoliation est admirablement vrai et juste. Tous les crimes dans un, le Deux-Décembre, ont fait moins d'effet sur le bourgeois, boutiquier ou banquier, que cette confiscation **. Toucher au droit, c'est peu, toucher à une maison, c'est tout. Cette pauvre bourgeoisie a son cœur dans son gousset. Du reste elle se relève un peu, dit-on, et l'opposition libérale recommence. C'est bon

• Belle-sœur de 11°" Viclor Huyo, qui avait trouvé à celle-c [ bien rayonnant » pour une Femme dont le mari était en exil. •• La confiscation des biens de la famille d'Orléans.

signe, et ce qui est beau, c'est le courage des femmes. Partout les femmes redressent la tête avant les hommes. Du fond de mon cœur, je leur crie bravo.

Maintenant causons de mon Charles. Il va venir ici. 11 faut y travailler ou périr d'ennui ou de néant. Mais travailler à quoi? Pas de journaux payants, et d'ailleurs le gouvernement belge ne permettrait pas à un écrivain français d'user ici de la liberté de la presse. Que faire alors? Quel travail utile? Voici les idées qui me sont venues : d'abord, ce que j'ai déjà écrit à Charles, faire à eux quatre une histoire des quatre dernières années à l'aide de la collection de l'Evénement, se partager la besogne avant le départ de Charles. Charles ferait ici sa part et le livre se vendrait très bien, mais fini. La librairie belge est ainsi.

Ensuite, pu'.rquoi Charles, avant de partir, ne verraitil pas Houssjye et Gautier? Il pourrait leur envoyer d'ici pour la Revue de Paris des lettres sur la Belgique, non politiques, et qu'il ferait admirablement. Il me semble qu'il y aurait là pour lui une centaine de francs par mois. Je lui donnerais le nécessaire, cela lui donnerait le superflu.

Pensez tous à tout cela, consultez-vous dans le grand conseil de la Conciergerie. Que Charles prenne l'avis de nos chers, Auguste et Paul Meurice.

Remercie Bélanger pour moi. Quant à Villemain, je lui suis reconnaissant de tout. Je lui suis reconnaissant, à lui. de t'avoir offert, et je te suis reconnaissant à toi d'avoir refusé. Chère amie, je trouve avec joie toute mon âme dans ton cœur.

Je vous envoie à tous mon cœur, ma pensée, ma vie. Je t'envoie, à toi en particulier, tout ce que j'ai de plus tendre dans l'âme.

A Bro/ferio.

Mon éloquent et cher collègue,

C'est du fond du cœur que je vous remercie. Orateur, vous me répondiez du haut de votre tribune, proscrit, vous me tendez les bras.

J'étais heureux de votre sympathie d'homme politique et de citoyen; je suis fier de votre hospitalité que vous m'oQrez avec tant de dignité, que j'accepterais avec tant de joie.

Je ne sais encore ce que la providence fera de moi, il me reste plus que jamais d'impérieux devoirs publics. 11 peut être nécessaire que je m'éloigne le moins

possible de la frontière la plus voisine de Paris. Bruxelles ou Londres sont des postes de combat. C'est maintenant à l'écrivain de remplacer l'orateur; je vais continuer avec la plume cette guerre que je faisais aux despotes avec la parole. C'est le Bonaparte, le Bonaparte seul, qu'il faut maintenant prendre corps à corps; pour cela je dois peut-être rester ici ou aller à LoDdres. Mais soyez sûr que le jour où je pourrai quitter la Belgique ou l'Angleterre, ce sera pour Turin. J'aurai une joie profonde à vous serrer la main. Vous particulièrement, que de cboses vous incarnez en vous! Vous êtes l'Italie, c'est-à-dire la gloire; vous êtes le Piémont, c'est-à-dire la liberté; vous êtes BrofTerio, c'est-à-dire l'éloquence. Oui, j'irai, j'irai prochainement vous voir, et voir votre villa du lac Majeur; j'irai chercher près de vous tout ce que j'aime, le ciel bleu, le soleil, la pensée libre, l'hospitalité fraternelle, la nature, ja poésie, l'amitié. Quand mon second fils sera sorti de prison, je pourrai réaliser ce rêve, et faire ranger ma famille en cercle à votre foyer.

Nous parlerons de la FraDce, aujourd'hui, hélas! pareille à l'Italie, tombée et grande; nous parlerons de l'avenir inévitable, du triomphe certain, de la dernière guerre nécessaire, de ce grand parlement fédératif continental où j'aurai [leut-ètre l'immense joie un jour de m'asseoir à coté de vous.

Aïïalimi Victor Hugo.

Samedi 14 février.

Ne dis pas, chère amie, que je n'ai pas le temps de lire. Écris-moi de bonnes longues lettres, je t'en supplie. Ne perds pas cette douce habitude de causer avec moi à pleines pages. Ta lettre, si courte, nous est arrivée hier soir, vendredi. Nous n'en avions pas eu depuis dix jours que Charles est arrivé. J'ai, moi, très peu de temps pour écrire. Je me lève à huit heures du matin (je vais réveiller Charles qui reste assez habituellement au lit, malgré mon réveil), puis je me mets au travail. Je travaille jusqu'à midi : déjeuner. Je reçois jusqu'à trois heures. A trois heures, je travaille. A cinq heures, diner. Je digère (flânerie ou visite quelconque) jusqu'à dix heures. A dix heures, je rentre et je travaille jusqu'à minuit. A minuit, je fais mon lit et je me couche. Je fais mon lit, voici pourquoi : les draps sont grands comme des serviettes et les couvertures comme des tapis de table. J'ai été obligé d'inventer un procédé pour tricoter tout cela de façon à avoir les pieds couverts, et chaque soir je refais mon lit. Charles dort tout bonnement.

J'ai promis à notre cher Paul Meurice un dessin. Celui du petit album ne compte pas. A côté de mon lit, devant la glace, derrière le petit coffret de laque à couvercle rond, il y a un grand dessin très réussi qui représente deux châteaux dont un dans le lointain. Faisle encadrer avec trois pouces environ de marge blanche et donne-le de ma part à Paul Meurice. Remerciele de sa charmante lettre. Dis à Auguste, qui m'a écrit, comme toujours, une lettre pleine de choses profondes, dis à Meurice et à Victor que je leur ferai les vers qu'ils veulent. C'est bien le moins que je jette quelques strophes à travers leurs barreaux".

Mon Charles est bon et charmant. Il réchauffe un peu le froid que j'ai loin de vous tous. Le difficile est de le faire travailler. Je n'ai pu encore lui arracher que quelques pages, excellentes du reste, sur ce qui s'est passé à la Conciergerie. Dis à nos trois prisonniers de recueillir leurs souvenirs et ceux des autres, et de m'envoyertous les faits qu'ils pourront.

Je reviens à Charles. En attendant l'Histoire des quatre années, qu'Hetzel trouve chose excellente et très vendable, mais qui sera plus faisable quand vous serez tous là, je lui ai dit d'écrire un livre avec ses six mois de prison, et notre voyage à Lille. La Conciergerie et les Caves", voilà un beau et bon volume. 11 me promet, il est doux comme une bonne fille, mais il ne commence pas. Je ne me plains pas, car je ne veux pas que tu le grondes. Je travaille pour tous. Seulement je crains que le temps ne se perde. Les années pas- ->iit et les habitudes viennent.

L'autre soir il était sorti, je travaillais. A minuit, on cogne à ma porte. — Entrez. — Monsieur, me dit l'hôtesse, Monsieur votre fils a-t-il la clef? (de la porte du dehors). — Non, madame. — En ce cas, je vais l'attendre. — Non, madame. — Comment faire alors? — Couchez-vous. Je vais descendre dans votre boutique (l'entrée de mon logis est une boutique de tabac), j'écrirai tout aussi bien sur votre comptoir que sur ma table, et j'attendrai mon fils.

Je me suis installé, en effet, dans le comptoir; je me suis perché sur le haut tabouret de la marchande, et j'ai écrit là. A trois heures du matin, mon Charles est rentré, il a été stupéfait de me trouver griffonnant sur ce comptoir et l'attendant. Je ne lui ai pas fait de reproches. Mais, depuis 1ors, il n'est guère rentré passé minuit.

Pour ce qui est de mes affaires de librairie, la Belgique a peur, et une librairie belge libre, même purement littéraire, est impossible en ce moment. La chose que j'avais cru toucher recule. Il faut donc attendre encore. Hetzel va partir pour Londres et tâcher de nouer la chose en Angleterre. Tout cela exige que nous ne relâchions rien de notre vie étroite d'exilés mangeant trois francs par jour. — Je donne pourtant çà et

• Voir dans les Châtiments ies vers A quatre prisonniers. " Il sagildes caves de Lille, où se logeaient alors les ouvrit™ misérables

là à Charles quelque « tigre à cinq grilles* ». Le tigre s'en va en fumée.

Tout à l'heure on a cogné à ma porte. J'ai interrompu ma lettre. C'était le directeur des Variétés, M. Carpier, qui vient de Paris, m'a-t-il dit, exprès pour me voir. Il m'a demandé, avec mille instances et offres, une pièce pour Frederick, le Don César**. Il m'a fort parlé d'Auguste dont il sent le haut avenir dramatique. Il m'a paru homme intelligent. Il m'a dit que le Maupas avait poussé un cri de joie à l'idée d'une pièce de moi, se figurant sans doute que la littérature m'ùterait à la politique. Je lui ai dit qu'après la publication de mon livre, je verrais, mais que je devais ne rompre maintenant le silence que par un soufflet sur la joue du coup d'État. Il m'a offert de faire venir répéter sa troupe à Bruxelles ou à Londres, où je serais. Je dois le revoir encore.

A bientôt, chère, bien chère amie. Mes tendresses à ma Dédé. Prends-en beaucoup pour toi.

Bruxelles, 22 février.

Je commence par te dire que tu es une noble et admirable femme. Tes lettres me font venir les larmes aux yeux. Tout y est, dignité, force, simplicité, courage, raison, sérénité, tendresse. Si tu parles politique, tu le fais bien, tu vois juste, et tu dis vrai. Si tu parles afiaires et famille, c'est un grand et bon cœur qui parle. Comment donc peux-tu me supposer, avec toi — et avec personne, — l'ombre d'une arrière-pensée? Qu'ai-je à te cacher, à toi surtout?

Ma vie délie le soleil, et mon âme aussi. Tu me parles argent à regret? Je le comprends. Nous sommes pauvres et il faut passer dignement un déûlé, qui peut finir vite, mais qui peut être long. J'use mes vieux souliers, j'use mes vieux habits, c'est tout simple. Toi, tu supportes les privations, les souffrances même, souvent l'extrême gêne, c'est moins simple puisque que tu es femme et mère, mais tu le fais avec bonheur et grandeur. Comment donc pourrais-je douter de toi? A quel propos et pourquoi? Est-ce que j'ai quelque chose qui ne soit pas à toi? Ne dis pas ton argent, dis notre argent. Je suis administrateur, voilà tout. Quand je verrai mes pauvres bons fils travailler comme moi, quand je verrai naître un débouché et un libraire quelque part, à Bruxelles ou à Londres, n'importe où, pourvu que ce soit dans une terre libre, quand j'aurai vendu un manuscrit, je dirai : C'est bien, et je

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Une pièce de cinq francs, selon le mol de Murger.

11 s'agit ici d'un Don César de Basan inédit, projeté par Victor

ferai à tous la vie plus large. En attendant, il faut souffrir un peu. Quant à moi, c'est de tes souffrances que je soulîre et non des miennes.

Tout ceci explique ma rigidité en matière de dépenses. — La recette n'est pas encore assurée, et nous ne vivons pas encore en couvrant nos frais. Cela viendra, mais n'est pas venu. Comment peux-tu voir là de la défiance? C'est de la réserve comme j'en ai vis-à-vis de moi-même. Tu sais bien que toute ma vie j'ai commencé les privations et les économies par moi. Chère amie, j'aurais là toute notre fortune que je te la livrerais, en peux-tu douter? Je te dirais seulement : prends garde. — Je puis vous manquer un beau matin, et il faut tâcher d'avoir après moi le capital que j'ai pu amasser. La dignité même de ton caractère l'exige. Je ne veux pas que tu aies jamais besoin de personne. Vis comme tu as toujours vécu, sans moi comme avec moi, fièrement, dignement, regardant de haut les gouvernements, les hommes, les choses, n'ayant souci ni besoin d'aucune protection. C'est là l'avenir que je te veux et à mes enfants. De là, je le répète, ma rigidité actuelle.

Je vois, d'après la réponse que Charles te fait et qu'il m'apporte, que tu l'as un peu grondé dans ta lettre. Ne le gronde pas. J'ai besoin de le voir à coté de moi heureuxetcontent,et, s'il ne veut pas travailler, qu'y faire ? Un jour ou l'autre, je l'espère, la raison viendra, une affaire le tentera et il se mettra au travail. En attendant, je tâche qu'il soit heureux, je ne lui fais aucun reproche, je le laisse entièrement libre, et je fais ce que je peux pour qu'il se plaise près de moi. Je suis triste qu'il ne t'en dise pas un mot dans sa lettre. — Un jour, plus tard, mes enfants sauront tout ce que j'aurai été pour eux.

.Mon livre avance. Il serait fini dans huit jours (en travaillant les nuits), s'il le fallait. Mais je ne vois pas encore l'urgence. Il m'arrive tous les jours de nouveaux renseignements qui me forcent à refaire des parties déjà écrites. Cela m'est fort pénible. Je ne crains pas le travail, mais je hais le travail perdu. Je ne sais pas encore si je joindrai les faits de la province à ceux de Paris. Cela pourrait devenir long et monotone. D'ailleurs Paris seul décide tout et a tout décidé le deux décembre comme toujours. Je ne donnerai probablement que le plus curieux des faits de province et en résumé; seulement ce qu'il faudra pour faire ressortir le mensonge de la prétendue jacquerie. Et puis je crois qu'il vaut mieux, pour la propagande et la vente, que le livre n'ait qu'un volume.

Quant au journal", sauf plus ample réflexion, je suis de l'avis d'Auguste. Rien à faire sous cette loi. Si un succès de journal littéraire était possible, il faudrait cependant examiner. On bornerait la politique aux faits et l'on ferait une magnifique littérature-opposition.

• On avait proposé de faire reparaître l'Événement sous la forme d'un journal purement littéraire.

Mais laisserait-on faire cela? Consultez-vous entre vous. Vous voyez le terrain de plus près.

A propos de lionne politique et de bonne littérature, voici une noble lettre :

« Monsieur,

a Comme je ne vous reconnais pas le droit de dépouiller ma famille, je ne vous reconnais pas davantage le droit de m'assigoer une dotation au nom de la France. Je refuse le douaire.

« Hélène d'Orléans. »

Charles te raconte que je l'ai mené à Louvain. On m'y a fait grand accueil. Le bibliothécaire m'attendait à la bibliothèque, le directeur de l'Académie à l'Académie, Péchevin à l'Hôtel de Ville. On m'a donné une médaille. Le curé ne m'attendait pas à l'église. J'y suis allé pourtant. La ville était en rumeur. Les élèves de l'Université me suivaient dans la rue à distance. L'un d'eux m'a écrit : — Nous n'avons pas crié vivat de crainte de donner ombrage, à votre sujet, à notre pauvre petit gouvernement.

Chère amie, je linis cette lettre à dix heures du soir. Je vais l'envoyer chez Serrière qui part demain matin. Plusieurs représentants, Yvan, Labrousse, Barthélémy sont là autour de moi qui me parlent de toi et t'envoient leurs respects. J'écrirai à Abel et à Béranger. J'écrirai à mon Victor et à ma courageuse et charmante petite Adèle. Je dis petite, quoiqu'elle soit aussi grande que toi, mais je la vois toujours haute comme ça, disant : papa é i*.

Remercie Meurice de sa belle et bonne lettre et embrasse toute ma Conciergerie. — A toi, à vous tous.

J'ai passé la journée avec Marc Dufraisse. lui me contant, moi écrivant. J'ai griffonne ainsi sans m'en ipercevoir vingt pages de petit texte, ce qui fait, chère amie, que je suis abruti ce soir. Je voulais écrire à toute ma Conciergerie, je voulais écrire à mon Adèle chérie, et voilà que j'ai à peine le temps de t'envoyer dix lignes. Le gros paquet sera pour la prochaine fois.

J'ai invité hier Girardin à dîner et nous avons causé en toute cordialité. 11 m'a parlé d'un feuilleton de Gautier qui me touche. Remercie Gautier pour moi. Gi-

• Papa chéri.

rardin m'a dit que son feuilleton était charmant et m'a promis de me l'envoyer, ainsi qu'un feuilleton de Janin. Donc il faudra aussi que tu remercies Janin. Je suis convaincu que le remerciaient venant de toi lui fera encore plus de plaisir que de moi.

Je viens de lire une bonne phrase dans l'Emancipation, journal jésuite et bonapartiste d'ici. Je te latrancris. Il s'agit du Corps Législatif.

« Les élections sont parfaitement libres. Cependant un journal qui proposerait au choix des électeurs le nom de Victor Hugo ou le nom de Charras serait inévitablement suspendu. »

La chose est adorable. Voici sur le même sujet ce que dit le Messager des Chambres :

« Ce que le ministère de l'intérieur accorde ostensiblement, la liberté du vote, le ministère de la police est chargé de le retirer. C'est ainsi que dans le faubourg Saint-Antoine, plusieurs ouvriers, chefs de famille, ont été menacés d'un procès en impression clandestine, pour avoir imprimé, avec une de ces petites presses lithographiques que tout négociant possède, des bulletins portant le nom de M. Victor Hugo.

« De tous les bannis, l'illustre poëte est celui contre lequel M. Bonaparte nourrit le plus de haine: c'est de l'animosité personnelle, avivée par la popularité toujours croissante du proscrit. Détesté dans les salons de la noblesse et de la bourgeoisie avant le coup d'Élat, M. Hugo y a retrouvé tout le terrain perdu. On le considère aujourd'hui comme un des plus énergiques défenseurs du droit et de la liberté. »

Le mardi gras est ici très folâtre et assez farce. De ma fenêtre, sur la Grande Place, je voyais le centre des mascarades. Ma vilre était une stalle. Les Flamands ont l'air endormi toute l'année; le mardi gras, la gaîté les prend et les rend fous. Ils sont alors très drôles. Ils se mettent cinq dans la même blouse avec des chapeaux énormes et dansent comme cela. Ils se barbouillent, ils s'enfarinent, ils se noircissent, ils se rougissent, ils se jaunissent, ils sont à crever de rire. J'avais hier ma Grande Place remplie de Ténicrs et de Callots. Et puis des trompes assourdissantes toute la nuit. De ma croisée je lisais cette affiche : Société des Crocodiles. Dernier grand bal.

Mon livre ayance. J'en suis content. J'en ai lu à des amis quelques pages qui ont fait grand effet. Je crois que ce sera une bonne revanche de l'intelligence contre la force brutale. Encrier contre canons. L'encrier brisera les canons.

Je me sens ici aimé de tout le monde. Le bourgmestre et les échevins sont aux petits soins. Je crois que je gouverne un peu la ville. Vrai, tous ces Belges sont charmants. Ils disent qu'ils détestent les Français; au fond, ils les vénèrent. Moi, je les aime fort, ces bons Belges.

Ma fille chérie, joue de temps en temps mon air

Brama' et qu'il te fasse penser à moi. Dis à ta bonne mère de m'écrire une longue lettre et donne-lui l'exemple. — Mon Victor, fais de même, envoie-moi beaucoup de longues pages de tout le monde, à commencer par toi. J'ai faim de, vous lire et soif de vous embrasser.

Tendresses à Auguste et à Meurice. As-tu donné à Meurice le grand dessin des deux châteaux?

Vendredi Î7 féTrier.

M. Coste, de VÉvénement, te portera ce mot. Chère amie, il est bien heureux, il te verra et vous verra tous.

J'ai été un peu souffrant ces jours-ci, travaillant toujours, sortant peu, ne faisant presque pas d'exercice, moi qui marchais tant autrefois; cela m'a indisposé. J'ai eu la Dèvre deux ou trois jours, mais c'est fini.

Nous faisons toujours Charles et moi un doux et paisible ménage. S'il se mettait de lui-même et sérieusement à travailler, je serais presque heureux ici, si ce mot heureux peut être prononcé quand tu n'es pas là, chère et noble bien-aimée, quand vous n'êtes pas là, mes chers enfants, quand vous êtes absents, vous tous qui êtes ma vie et ma joie!

Nous vivons l'œil tourné vers Paris, attendant tes lettres, chère amie, attendant un gros paquet de la Conciergerie. Il pleut, il fait froid, c'est le carême, on est seul. Nous avons bien besoin d'un rayon de soleil. Il dépend de vous de nous l'envoyer.

Dis à Victor, dis à Auguste, dis à M. et Mme Paul Meurice que nous parlons d'eux sans cesse, Charles et moi. Hier, à la table d'hôte des proscrits, Charles a dit des vers d'Auguste qui ont fait pouffer de rire l'exil. C'est l'histoire de Madame Revêt remplacée par Philippe le Bel. Tu dois savoir cela.

Embrasse-les tous de ma part, même les hommes, et surtout les femmes.

Ceci n'est qu'un mot pour vous dire bonjour. J'interromps mon travail et je le reprends. Embrasse deux fois mon Victor-Toto et mon Adèle-Dédé.

17 mars, Bruxelles.

Charles ne travaillait pas et perdait son temps. D'un autre côté, il me disait: J'ai besoin de gants, de

fiacres, d'argent de poche, etc. J'ai fait avec lui un arrangement. Je lui donnerai oO francs par mois pour son superflu personnel; lui, de son côté, se lèvera tous les matins comme moi à huit heures et travaillera près de moi jusqu'à onze heures. Moyennant ces trois heures, je le tiendrai quitte de tout autre travail le reste du jour. Il a accepté avec enthousiasme; il s'est levé et a travaillé le premier jour et le second jour; mais déjà cela ne va plus que faiblement. Hier il a travaillé une demi-heure, et aujourd'hui pas du tout. Je l'ai un peu grondé. Il s'est d'abord exclamé, comme tu sais, puis il a compris, et j'espère qu'à partir de demain la régularité reviendra. Ces 50 francs par mois me gêneront, mais j'aime mieux qu'il ne fasse pas de dettes et qu'il travaille un peu. Tu m'approuve.,, n'est-ce pas? Oh! que je voudrais t'avoir là et que j'aurais besoin de toi pour le remonter de temps en temps! Du reste, ne le gronde pas pour cela. 11 va peut-être enfin s'y mettre. Fais comme si je ne t'avais rien dit.

Il inclinerait vers les petits proverbes, vers les petits vers, vers les choses faciles et stériles. Je le retiens et je le tourne vers les travaux sérieux et qui peuvent servir ses idées et son avenir. J'insiste pour qu'il fasse son livre sur la Conciergerie. Parle-lui-en de ton côté.

Quant à moi, tu vois d'ici ma vie. Elle est toujours la même : levé à huit heures — travail — déjeuner à onze — ce n'est plus du chocolat. Charles a préféré une côtelette, — réceptions jusqu'à trois heures — travail jusqu'à cinq — dîner à la table d'hôte avec Charles, Dumas, Noël Parfait, Bancel, etc. — jusqu'à dix heures — dix heures, travail jusqu'à minuit. Je dîne dehors quelquefois, mais rarement. Il y a ici une bonne vieille polonaise riche, Madame de Laska, qui adore Charles. J'y ai dîné une fois. La semaine passée, j'ai dîné avec Girardin, Quinet et Dumas, chez un éditeur d'ici, M. Muquardt. Les libraires d'ici ont peur de mon livre du Deux-Décembre. Je serai évidemment obligé de ne le publier qu'à Londres. Du reste, l'important est de le faire. Il est certain qu'il sera publié. Comment, par qui, peu importe.

• Musique de Beetho

Chère amie, tu as dû recevoir par MDe Noël Parfait une lettre à l'adresse de M. Duboy, avocat à la Cour de cassation. Il serait très important d'avoir le plus tôt possible la réponse à cette lettre. Tu vas le comprendre.

J'ai besoin, pour mon livre, de détails sur ce qui s'est passé le Deux Décembre à la Haute-Cour. Marc Du-

LETTRES DE BRUXELLES — lf

fraisse a écrit à M. Duboy, qu'il connaît, pour lui demander ces détails. Tâche d'avoir la réponse de M. Duboy. Envoie chez lui. Peut-être ne faudrail-il pas lui dire que ces détails me sont destinés. 11 n'aurait qu'à avoir peur !

Depuis que je t'ai écrit, Charles s'est un peu remis au travail. Presse-le dans le même sens que moi : un livre solide et sérieux qui sente son proscrit et qui ne laisse à personne le droit de dire qu'il n'a rien tiré de sa prison.

Il est ici très recherché. Il est charmant, et c'est tout simple. Je lui conseille la dignité, la tenue, même avec les femmes. Pas de légèretés, pas de dettes, et le plaisir après le travail. Il consent à tout, et je tâcherai qu'il pratique. Mais j'aurais bien besoin de toi pour m'aider. Écris-lui toujours à ce point de vue, sans le gronder jamais.

J'ai vu hier Girardin, et nous avons causé beaucoup et longtemps. Il publie demain ici un livre socialiste, et part le même jour pour Paris. Je ne crois pas que tout ce qu'on l'a dit de lui soit exact. Je l'ai trouvé hier très bien ; je lui ai dit : Allez à Paris le moins possible, restez-y le moins possible, soyez proscrit le plus possible.

11 m'a remercié et m'a dit une assez belle parole. Il m'a dit : — Vous avez été le javelot. Vous avez parcouru en un clin d'œil une distance immense, et vous vous êtes enfoncé si profondément dans ia démocratie que rien ni personne ne pourra vous en arracher.

Si tu vois Mm" de Girardin, félicite-la de ma part de son courage et de sa grandeur d'âme.

Chère amie, n'oublie pas qu'il me faut douze ou quinze longues pages la prochaine fois. Toutes les lettres sont belles et fortes. Si j'avais besoin d'énergie, elles m'en donneraient. Ayons bon espoir. Tout va bien quand les têtes vont bien. Or nous n'avons jamais vu plus clair ni mieux sur ce que nous faisons.

Embrasse mon Victor, embrasse mon Adèle, et disleur de t'embrasser. Il me semblera que je suis au milieu. Toutes mes tendresses à Paul Meurice, à Auguste Vacquerie. Mes respects à Madame Paul.

Bruxelles, lundi 22

Bonjour, chère maman. Ceci n'est qu'un mot en hâte pour te dire que nous nous portons bien et pour l'envoyer ce feuilleton de Dumas, charmant pour toi. Écris-lui pour le remercier. Il y sera très sensible.

M. Carpier, le directeur des Variétés, est revenu ici; « pour moi », dit-il toujours. Je lui ai renouvelé l'explication catégorique que je lui avais déjà faite : qu'il m'était impossible de rien dunner au théâtre, et

surtnut une comédie, avant d'avoir fait un acte politique et publié mon livre. Il m'a dit : Mais, après votre livre, on ne laissera plus jouer votre pièce. — C'est possible, lui ai-je répondu, mais c'est mon devoir. II m'a dit d'ailleurs que l'Elysée était fort eflaré de mon livre et que Romieu lui en avait parlé avec anxiété. C'est bon. Il demande une pièce à Charles. Pourvu que Charles la fasse en vers, afin d'écarter toute idée de vaudeville, et qu'il ait, lui aussi, publié ou écrit auparavant la Conciergerie, je trouve cela très bien, et j'y pousse Charles.

Hetzel dit qu'un mot de moi à Desnoyers ouvrirait à Charles le feuilleton du Siècle. Je t'enverrai ce mot : Charles pourrait donner au Siècle des lettres non politiques sur Bruxelles. Dis-moi ton avis.

Je suis jusqu'au cou dans mon cloaque du Deux- Décembre. Cette vidange faite, je laverai les ailes de mon esprit, et je publierai des vers.

Vendredi 26 mars.

Charles t'expliquera, chère amie, la hâte de notre lettre. Au reste, si mes lettres sont courtes, elles sont fréquentes, et tu sais d'ailleurs comme je travaille. En conscience, tu me dois des pages pour mes lignes.

Je voudrais pouvoir t'écrire longuement, car j'ai une chose à te dire. Ces jours passés, j'ai eu la visite d'un élyséen, ancien ami à moi, ami actuel de Louis Bonaparte. Il passait par Bruxelles, m'a-t-il dit, et n'a pas voulu passer sans me serrer la main. Il m'a dit Louis Bonaparte désolé de la fatalité qui est entre nous.

— Ce n'est pas la fatalité, lui ai-je dit, c'est recrime. Et son crime est un abîme. — II a repris : Il sait toute la reconnaissance que la famille vous doit. Il a hésité cinq jours avant de mettre votre nom sur la liste de proscription. — Ah! ai-je fait en éclatant de rire, il aurait mieux aimé me mettre sur la liste du Sénat, n'est-ce pas? Eh bien, dites-lui ceci, c'est que c'est la liste du sénat qui est la liste de proscription. Être exilé de France, ce n'est qu'un malheur. Être exilé de l'honneur, c'est la vraie misère.

Le brave homme va être sénateur un de ces jours. Il s'en est allé.

Brniellea, 8 ami.

Toujours des improvisations, chère amie. Notre cher et excellent Deschanel, qui te portera ce mot,

part pour Paris dans une heure. Reçois-le comme un de nos meilleurs qu'il est. J'ai vu par quelques lignes de Paul* dans V Indépendance (remercie Paul de ma part) que tu t'étais occupée, et utilement, des sottes rumeurs répandues par l'Elysée sur ma rentrée obtenue. J'avais fait répondre ici immédiatement par ces quelques lignes :

c Plusieurs journanx annoncent que M. Victor Hugo a été autorisé à rentrer en France. On ne s'explique pas l'origine d'un pareil bruit. M. Victor Hugo a fait obtenir autrefois à M. Bonaparte l'autorisation de rentrer en France. Il n'a pas à la lui demander aujourd'hui. »

Te voilà au fait de mon dialogue avec l'Elysée. J'espère que ce mot lui cassera le bec.

Chère maman bien-aimée, j'ai passé hier une bonne soirée. Alexandre Dumas est arrivé, nous avons dîné ensemble et parlé de toi. Il m'a redit comme tout le monde t'aime et te respecte, et je lui ai dit que tout le monde avait bien raison.

Tu as dû voir Hetzel. Il a dû te parler de mon livre et te faire toucher du doigt les obstacles à la publication. Ces obstacles disparaîtront. M. Trouvé-Chauvel, l'ancien ministre des finances, est venu me voir tout à l'heure. Je crois qu'il ira à Londres et qu'il s'occupera du mode de publication de mon livre. Ils étaient là trois anciens ministres de 1848, Charras, Freslon et Trouvé-Chauvel. Je leur ai lu quelques pages de mon manuscrit. L'effet a été bon. Trouvé-Chauvel a dit : Ce livre sera un événement et un monument.

Avez-vous lu cette petite histoire ?

« M. Villemain ayant été obligé de se présenter a l'Elysée pour quelque affaire relative à l'Académie française, M. Bonaparte lui dit d'un ton aigre-doux : « Monsieur Villemain, « l'Académie française me boude ; elle n'est pas comme l'Aca- « demie des sciences qui m'a donné trois sénateurs. — ; « L'Académie française est plus heureuse, a répondu M. Vil- < lemain, elle vous a doDné trois exilés. »

Pour aujourd'hui, voilà mon sac à nouvelles vidé. Quant au cœur, il ne se vide pas. Je t'écrirais une page de tendresses que je n'aurais pas commencé. Charles est sorti, mais je fais sa commission en t'embrassant bien .tendrement ainsi que ma Dédé et mon Toto. Je m'ennuie bien de sa prison. S'il s'ennuie autant de mon exil, ce sera une bonne heure que celle où nous nous reverrons. J'ai su le beau succès de Paul Meurice ". Félicite-le et embrasse-le pour moi.

Je serre la généreuse main d'Auguste.

'Paul Foucher. frère de Mm- Vi •• Le drame Benvenuto Cellini.

lor Hugo.

Chère maman bien-aimée, je t'envoie un mot pour Paul Meurice. Son succès nous a fait une joie ici. Nous avons bu à sa santé, dis-lui cela.

J'ai eu à deux reprises une visite que je ne puis t'écrire en détail, mais que je te conterai le bienheureux jour où nous nous retrouverons. C'est le médecin de la famille d'Orléans, M. Guéneau de Mussy, qui est venu me voir. Quoiqu'il m'ait dit le contraire, il m'a paru qu'il avait une mission. C'est du reste un homme distingué et qui a été parfaitement bien de toute façon. Il m'a dit que les d'Orléans se souvenaient toujours que j'avais été le dernier qui avait proclamé la régence le 24 février sur la place de la Bastille, quand tous leurs amis se cachaient et s'évanouissaient. Il m'a dit qui' Mme la duchesse d'Orléans disait de moi avec douleur : Quoi! est-il possible qu'il ne soit pas notre ami!

Je lui ai parlé dans les meilleurs termes des princes d'Orléans, et en particulier avec grand respect et sympathie profonde de Madame la duchesse d'Orléans. Mais j'ai terminé en disant : Du reste, j'appartiens à jamais à la République. — Je pense qu'il aura compris.

Il fait ici très beau depuis quelques jours, mais je n'en profite pas, travaillant presque toute la journée. En ce moment, j'ai le plus beau soleil du monde sur le papier de cette lettre et ma fenêtre est toute grande ouverte. La seule chose qui me fatigue, c'est d'être assez souvent obligé de refaire des choses déjà faites dans mon livre, à cause des nouveaux renseignements. Oh! comme je comprends le mot de l'abbé Vertot : Mon siège est fait !

Mon mal du larynx a à peu près disparu ; il est remplacé par une douleur sourde et fixe au cœur. On me dit qu'il faudrait marcher et moins travailler, et c'est justement ce qui m'est impossible. A la grâce de Dieu !

Nous trouvons d'ici que tout va bien là-bas. Je me défie un peu de notre coup d'œil d'exilés, et je tâche de ne pas me flatter. Après tout, que la providence fasse ce qu'elle voudra. J'ai dix ans d'exil au service de la République.

Chère amie, tes lettres sont ce que je sais de plus noble, de plus digne et de meilleur au monde. Elles n'ont de défaut que quand elles sont courtes. Ecrismoi donc long et beaucoup.

Bruxelles, 19 arril.

Chère amie, je te réponds tout de suite. Je suis très content de mon Toto. Dis-le-lui bien et embrasse-le

pour moi sur les deux joues. Je ne reçois que félicitations et enthousiasmes à son sujet*. On m'arrête dans la rue pour me dire : Vous avez un fils digne de vous. Seulement il faut qu'il comprenne que dignitt! oblige. Il faut qu'il continue et que, lui et Charles, prennent la vie au sérieux. Tout ce que tu m'écris à ce sujet est profondément juste et vrai. — Entends-tu, mon Victor ? — Crois ta mère et suis ses conseils.

Je vais donc vous revoir et nous allons recommencer la douce vie de famille. Tout cela nous remplit de joie ici. Il faut du reste prendre nos mesures bien vite et dès à présent.

Si je vends mon livre en Angleterre, comme c'est de plus en plus probable, je quitterai la Belgique dans quinze jours ou trois semaines. Il serait peu raisonnable peut-être que vous vinssiez y faire un établissement pour si peu de jours, louer un appartement, etc. Voici quel serait mon plan en ce cas : Sitôt mon livre vendu, j'irai à Londres et de là à Jersey tout de suite. Jersey est une ravissante île anglaise, à dix-sept lieues des côtes de France. On y vit très bien à bon marché. Tous les proscrits disent qu'on y est admirablement. Je tâcherais de trouver et je trouverais probablement à Jersey un appartement, peut-être une maisonnette, ayant vue sur la mer et fenêtres au midi, et, pourquoi pas ? un jardin. Nous nous installerions à Jersey le plus confortablement possible, et que le Bonaparte dure ce qu'il voudra, cela nous serait égal. L'hiver, nous pourrions aller à Londres, et l'été nous serions à Jersey. A. Jersey, on parle français, ce qui est précieux, aucun de nous ne sachant l'anglais.

J'ajoute que nos amis viendraient nous y rejoindre. Nous aurions une chambre pour Auguste, un étage pour M. et Mm< Paul Meurice, et nous poumons de là faire ensemble le Moniteur universel des peuples dont je jette en ce moment les bases avec M. Trouvé-Chauvel. M. Trouvé-Chauvel part pour Londres demain avec des notes dictées par moi. Il est enthousiasmé de mon idée d'une librairie triple à Londres, à Bruxelles et à New-York, et d'un Journal des peuples rédigé par Kossuth, Mazzini, etc., et moi. Je crois que nous allons faire de grandes choses. Mais tout cela nous chasse de la Belgique. J'en suis triste, car c'est un pays doux et honnête, et qui eût été fort agréablel'été. En ce momeDt nous n'avons que le froid.

Réponds-moi sur tout cela, chère maman bienaimée. Si tu aimes mieux venir tout de suite, n'hésite pas à le dire, je n'y ferai pas résistance, va! Si tu crois sage d'adopter mon plan, discute-le avec Dédé et Toto, et écris-le-moi.

Dans tous les cas, je ferai ce que tu voudras, ce que vous voudrez tous, mes chers bien-aimés.

Ma douleur au cœur va mieux. Je t'embrasse tendre-

• François-Victor, à qui on avait voulu remettre le reste de sa peine, avait obstinément refusé cette demi-gràte, et avait été jeté, presque de force, bon de la Conciergerie.

ment et mes enfants. Consulte Auguste sur mon projet. Fais-lui toutes mes plus tendres amitiés, et à Meurice.

Bruiellts, 30 avril.

Chère amie, avant-hier, comme Lamoricière sortait de chez moi, Bixio y est arrivé et m'a remis ta lettre.

Tu me grondes de la brièveté de mes lettres et je te remercie de m'en gronder ; mais je ne mérite pas de reproche. J'écris sans cesse; plus je vais, plus les documents abondent. Il est maintenant évident que cela fera deux volumes. Le matin je fais le livre ; à partir de midi je fais le dossier, recueillant les dépositions, écoutant les témoins, etc. Le soir je me remets au livre. Je n'ai pas même le temps de me promener une heure par jour ; une demi-heure à peine, après le dîner, et encore fait-il très froid le soir. Tu vois que, lorsque j'écris, j'ai plus de mérite à écrire deux pages que d'autres dix. Du reste, c'est mon bonheur de causer avec toi.

Mon Charles s'est mis au travail, et, j'espère, sérieusement. Il fera et nous t'enverrons avant peu la première lettre au Siècle. La chose est assez difficile à faire. Éviter la politique en un tel moment et trouver le moyen d'intéresser, ce n'est pas commode. Mais je suis sûr que Charles s'en tirera à merveille.

Chère amie, si la non-conclusion de mes affaires à Londres amenait la prolongation de mon séjour ici. nous prendrions immédiatement des mesures et tu viendrais nous rejoindre tout de suite. Nous vous désirons comme vous nous désirez. Notre vie ici est toute à tronçons rompus, et il nous tarde de reprendre la vie de famille, seule vraie joie des proscrits. - Je n'ai plus que peu de place et je veux la remplir de tendresses. Jet'embrasse et ma Dédé et mon Victor. Dis à Victor que Charles travaille. Allons ! course au clocher entre Victor et Charles ! Je t'embrasse encore. Toutes nos plus tendres amitiés à Vacquerie, et à Meurice, dont le Benvenuto m'enchante.

Bruvelles. lt mai. 9 heures du soir.

Chère amie, ta lettre m'arrive. Quoique je ne me fasse aucun reproche, car mes heures se passent dans un travail acharné, j'ai du remords de penser que tu as été quinze jours sans lettres, et que tu es triste. Je veux que tu en reçoives deux coup sur coup. Charles

qui a bien travaillé toute la semaine, est ce soir au théâtre où Mme Guyon joue, et moi je reste au logis pour t'écrire.

Je n'ai pas eucore vu l'homme de Londres. Je l'attendais hier, et je l'attends toujours. Je crois, chose triste, que, même en Angleterre, il n'y a plus de presse libre et qu'on recule devant l'audace de publier mon livre. Ceci entre nous, car il ne faut parler de cet obstacle à personne, les gens de l'Elysée s'en réjouiraient et feraient en sorte d'augmenter les difficultés. Dans ce cas-là, je suis résolu, je publierais le livre à mes frais, et n'importe comment.

Tu as en ce moment l'article de Charles. Il est très remarquable et sera, je crois, très remarqué. Le premier article inséré, je suis convaincu que Charles travaillera, et c'est un grand point.

Ma chère femme, ma chère petite fille, mon Victor, que vous me manquez ! J'ai ici de bien tristes heures. J'aspire au moment où nous vous retrouverons tous. Je voudrais voir sourire le doux visage de mon Adèle- Dédé. Sais-tu, ma Dédé, qu'il y a tout à l'heure six mois, six mois ! que je ne t'ai vue ! Et toi, mon Victor ! En m'alteudant, rends ta mère heureuse.

Je me réfugie de toutes mes tristesses dans le travail, travail le matin, travail le jour, travail la nuit ; mais c'est encore une tristesse que ce travail-là, labeur austère de châtiment et de justice.

Quand nous serons réunis, je ferai des vers, je publierai un gros volume de poésie, je me dilaterai le cœur, et il me semble que nous aurons des heures charmantes. Que ne suis-je à ce temps-là !

Mme Guyon m'a apporté une très noble lettre de Janin. Remercie-le si tu le rencontres. Dis aussi à notre cher Théophile combien je suis touché de lire mon nom dans ses beaux articles.

Je te réponds tout de suite, chère amie, et tu auras cette lettre demain matin. Je l'envoie directement pour ne pas perdre de temps. Tout ce que tu as ébauché est très bien, continue, il est impossible de mieux faire. Chère amie, j'ai le cœur serré de penser que tu es seule là-bas et qu'il faut que tu obvies à tant de choses et d'affaires à la fois. Mais, de mon coté, tu le sais, je travaille, je ne perds pas une minute.

Victor a écrit hier à Charles. Le pauvre enfant est frappé de quelque malheur, tu dois savoir ce que c'est. Il me demande de le recevoir ici. Nous lui avons écrit de venir tout de suite. Je pense qu'il nous arrivera mardi matin. Nous tâcherons de l'occuper et de le consoler. Mais tu vas être encore plus seule. Cela me

fait hâter plus encore le moment où nous serons tous réunis, moment bienheureux, tu verras !

Ici deux pages en détails de chiffres et d'affaires.

Chère bien-aimée, cette lettre est affaires d'un bout à l'autre. A peine ai-je pu te dire un mot de mon cœur. Tu m'es nécessaire, entends-tu bien. Tu as été grande et admirable dans toutes ces traverses. Ne doute pas une minute, ni du présent, ni de l'avenir. Tu verras comme nous ferons uu petit groupe heureux à Jersey. Nous t'embrassons bien tendrement, Charles et moi. Si Jersey traînait en longueur, tu viendrais nous rejoindre à Bruxelles. Dis à Victor que sa chambre (la tienne) est prête.

Chère femme, chère fille, je vous aime. Vous êtes mon bonheur et ma joie.

Mes plus tendres amitiés à Paul Meurice. Auguste est-il de retour î

1" juillet, Biuwlle».

Chère bien-aimée, quatre mois à la hâte. N'ayant pas d'occasion, je t'écris par la poste. Aujourd'hui même on met sous presse, à Londres, un volume de moi. Personne n'a osé acheter le manuscrit ; on l'imprime, c'est ça toute la hardiesse anglaise.

Cela paraîtra le 25 juillet et sera intitulé Napoléon le Petit. C'est long comme le Dernier jour d'un Condamné.

J'ai fait ce livre depuis que tu nous as quittés*. Je publierai l'Histoire du Deux-Décembre plus lard. Elant forcé de l'ajourner, je n'ai pas voulu que Bonaparte profitât de l'ajournement. J'espère que vous serez tous contents de Napoléon le Petit. C'est une de mes meilleures choses. J'ai improvisé ce volume en un mois ; j'ai travaillé presque nuit et jour.

La grande affaire de Londres ne va pas mal. Le capitaliste est trouvé. Mais il ne veut faire que de la littérature. En Angleterre, ils ont peur de la démocratie.

Charles fait son roman et travaille beaucoup. J'en suis très content.

Ne parle encore à personne de Napoléon le Petit, excepté à Auguste et à Paul Meurice, en leur recommandant le secret. Il faut que cela tombe comme une bombe.

J'ai encore mille et cent mille choses à te dire, mais la poste me presse. A bientôt. Je vous aime tous.

• Mme Victor Hugo était venue, quelques jours i linm-lles.

Bruxelles, 13 juillet.

Hier, un incident ; deputation de proscrits me priant de ne pas quitter Bruxelles. Je réponds : Cela ne dépend pas de moi ; on m'expulserait. On me réplique : Attendez qu'on vous expulse. Je leur dis : — Mais si nous faisons un éclat de la chose, ce qui peut être un acte politique utile, il y aura solidarité, on vous expulsera peut-être tous. — Hé bien ! nous vous suivrons et nous nous reformerons autour de vous à Jersey. Vous parti, la proscription en Belgique est décapitée : le parti, aujourd'hui à Bruxelles, se trouve rejeté à Londres. Vous êtes centre. A Jersey, vous serez seul. Bestez-nous jusqu'à ce qu'on vous chasse. — Je leur ai dit que j'étais tout à eux et je les ai engagés à réfléchir, car une expulsion générale qui s'ensuivrait froisserait bien des intérêts, surtout les plus pauvres. Ils vont se consulter de nouveau, et ils reviendront.

Mon départ d'ici n'en est pas moins certain (car le ministère Lehon me chassera avec fureur) ; mais, n'étant plus volontaire, il serait retardé de quelques jours.

Tu sais qu'on m'a fait dans les journaux d'ici et d'Allemagne sénateur, prince et grand aigle de la Légion d'honneur avec deux millions de dotation ; moyennant quoi Napoléon le Petit resterait en portefeuille. J'ai haussé les épaules. Puis on a parlé amnistie.

Charles achève son roman. Il m'a lu les premiers chapitres qui sont on ne peut plus réussis. C'est très remarquable et comme fond et comme forme. Je ne doute pas du tout du succès et je crois que tu seras contente.

15 juillit, dimanche matii.

L'imprimeur sort d'ici, chère amie. Le livre paraîtra mercredi ou jeudi au plus tard. Il faut donc que tu partes sitôt cette lettre reçue. Rends-toi directement à Jersey, à Saint-Hélier, qui est la ville principale. Il doit y avoir là de bons hôtels. Tu t'y installeras et tu nous attendras. Charles n'a pas fini son livre, mais il est déterminé à partir avec moi. Je pense que nous serons à Jersey vendredi ou samedi au plus tard, notre intention étant de brûler Lonares.

Chère amie, la semaine ne s'achèvera pas, je l'espère, sans que nous nous revoyions et que nous soyons réunis. Ce sera enfin une bonne et vraie joie, la première depuis ces sept mois d'exil. Ma chère petite Dedé, que j'aurai du bonheur à t'embrasser !

Les incidents se sont multipliés et se multiplieut

encore, et un violent orage bonapartiste fondra autour du livre. C'est tout simple. Je te conterai les détails là-bas.

Vous avez dû passer huit beaux et bons jours à Villequier. Une partie de mon cœur est ensevelie là. Chère bien-aimee, tu as été voir notre Didine et son Charles ; tu as prié pour toi et pour moi, n'est-ce pas?

Comme il faut tout prévoir et que des incidents peuvent nous retarder, si par hasard nous n'étions pas à Jersey à la fin de la semaine, ne t'inquiète pas. Je crois pourtant fermement que nous y serons.

Mes co-proscrits ne voulaient pas me laisser partir. Trois députations sont venues me trouver à ce sujet. Je leur ai fait comprendre que mon expulsion forcée (inévitable) serait de l'honneur pour moi et de l'amoindrissement pour eux. Ils n'ont plus insisté, mais je vois avec plaisir qu'ils me regrettent et que tous (à peu près) m'aiment et se grouperaient volontiers autour de moi. Je sais ce que je veux et je ne veux que le bien.

J'espèie que je trouverai Auguste à Jersey, et ce que tu me dis de la visite qu'y feront Paul Meurice et sa charmante femme, m'enchante. Nous aurons là peut-être quelques douces journées, en dépit des tempêtes qu'on fait autour de mon nom.

Ponsard est venu me voir. Janin est venu et a pleuré en m'embrassant. Je crois que je laisserai une bonne trace ici et un souvenir respecté.

Je n'ai plus de place que pour t'embrasser et ma Dédé avec tout ce que j'ai de plus profond dans le cœur.

Londres, lundi î août.

Nous voici à Londres, chère amie. Je t'écris bien vite. Nous avons quitté Bruxelles, Charles et moi, avant-hier ; mes co-proscrits m'avaient donné la veille un dîner d'adieu. Le lendemain, plusieurs, entre autres Madier-Montjau et Deschanel, m'ont conduità Anvers ; là, m'attendaient nos co-réfugiés d'Anvers ; ils m'ont reçu et on a improvisé un banquet que j'ai présidé. Hier matin, les Belges démocrates d'Anvers m'ont offert un grand déjeuner où ils ont invité tous les proscrits.

Au moment où nous nous mettions à table, sont arrivés de tous les points de la Belgique une foule de représentants et de proscrits pour me dire adieu. Parmi eux Charras, Parfait, Versigny, Brives, Valentin, Etienne Arago, etc. — Déjà s'étaient rendus à Anvers pour le même objet Agricol Perdiguier, Gaston Dussoubs, Buvignier, Labrousse, Besse, etc.. et une foule d'écrivains et de journalistes proscrits, Leroy, Courmeaux, Arsène Meunier.

Bocage est arrivé exprès de Paris. Tout ce voyage a été une longue ovation.

Madier-Montjau, au départ, m'a adressé un vraiment très beau discours, qui venait du cœur. J'ai assez bien parlé en réponse. Discours des écrivains, discours des représentants, discours des Belges ; parmi eux Cappellemans, que tu as vu chez Paul et qui m'a dit des paroles touchantes. Au moment où je suis monté sur le Ravensbourne, à trois heures, pour venir à Londres, une foule inmense encombrait le quai, les femmes agitaient des mouchoirs, les hommes criaient Vive Victor Hugo. J'avais, et Charles aussi, les larmes aux yeux. J'ai répondu Vive la République ! ce qui a fait redoubler les acclamations.

Une pluie battante venait en ce moment-là et ne les a pas dispersés. Tous sont restés sur le quai tant que le paquebot a été en vue. On distinguait au milieu d'eux le gilet blanc d'Alexandre Dumas. Alexandre Dumas à été bon et charmant jusqu'à la dernière minute. Il a voulu m'embrasser le dernier. Je ne saurais te dire combien toute cette effusion m'a ému. J'ai vu avec laisir que je n'avais pas semé un mauvais grain.

Madier-Montjau et Charras, m'ont prié, au nom de tous nos co-proscrits de Belgique, de voir ici Mazzioi, Ledru-Rollin, Kossuth, pour régler avec eux les intérêts de la démocratie européenne. Ils m'ont dit: Parlez comme notre chef. Ceci me retiendra à Londres jusqu'à mercredi. Attends-nous donc à Jersey jeudi ou vendredi.

J'espère que tu es là passablement et qu'avant peu tu y seras tout à fait bien. Charles se fait homme dans tout ceci, il va très virilement en avant.

Si Auguste est avec vous à Jersey, ce sera une grande joie pour moi de l'embrasser. J'ai écrit à Victor d'y être le 5 et j'y compte. Nous serons alors tout l'ancien groupe heureux.

Mon livre ne paraît que jeudi. Il y a eu des retards de prudence que je t'expliquerai. Je fais verser dans la caisse de secours des proscrits les premiers cinq cents francs qu'il me rapportera.

Je t'embrasse, chère femme bien-aimée. J'embrasse ma Dédé, que je n'ai pas vue depuis huit mois. Hélas | oui, il y aura huit mois demain. Quel bonheur! se revoir !

Monsieur Luthereau, à Bruxelles.

Jersey, 15 août 185Î.

Nous voici, monsieur et cher ami, dans un ravissant pays; tout y est beau ou charmant. On passe d'un bois à un groupe de rochers, d'un jardin à un écueil, d'une prairie à la mer. Les habitants aiment les proscrits. De la côte on voit la France...

J'écrirai prochainement à mon bon et cher collègue Yvan. Il devrait bien venir nous prendre à Jersey. Nous y passerions une année, et nous irions de là ensemble à Madère ou à Ténérifîe. Après quoi, le sieur Bonaparte tomberait, et nous rentrerions tous en France en chantant un chœur final. Faites-lui part de ce plan.

Je m'installe demain avec ma famille dans une jolie petite maison que j'ai louée au bord de la mer. Mon adresse sera désormais : St. Lukes, 3, Marine Terrace. Du reste, il n'y a pas besoin d'adresse. Toutes les lettres simplement adressées à Jersey me parviennent.

A André Van Hafselt.

Jersey, 15 août 1855

Je suis en pleine poésie, cher poëte, au milieu des rochers, des prairies, des roses, des nuées et de la mer, et tout naturellement je pense à vous.

Si vous étiez ici, quels beaux vers vous feriez I Les vers sortent en quelque sorte d'eux-mêmes de toute

cette splendide nature. Quand l'horizon n'est pas magnifique, il est charmant.

Je m'installe demain dans une petite niche au bord de la mer que les journaux de l'île qualifient ainsi : Une superbe maison sur la grève d'Azette. C'est une cabane, mais dont l'océan baigne le pied.

Nous parlons de vous en famille; ma femme et ma fille lisent vos beaux volumes que je leur ai apporte's. Charles et moi, nous leur racontons nos courses à Louvain, à Hal, en votre compagnie; nous vous regrettons, nous vous désirons.

Il y a, à cinq ou six lieues en mer, un rocher énorme, une île qu'on appelle Serk. Ci-st une espèce de château de fées, plein de merveilles. Un bonhomme appelé Ludder ou Lupper vient d'en acheter la seigneurie moyennant 6,000 livres sterling. Voilà une de ces occasions où les poètes envient les millionnaires. Je voudrais avoir une île comme cela et la donner à Mme Van Hasselt. Elle serait bien forcée d'y venir. Nous aurions, poëte, vos douces causeries. Ce serait encore moi qui serais le plus riche.

A Alphonse Esquiros.

Marine- 1 err «». S mira 1853.

Êtes-vous encore en Belgique"? Êtes-vous encore à Nivelles? Je vous écris au hasard. Ma pensée va souvent vers vous. Vous devez le sentir. Votre lettre de fin décembre m'a touché le fond du cœur. Il m'a semblé que c'était un serrement de main de nos jeunes années, avec la tendresse qu'épure l'exil.

Vous êtes un des hommes que j'aime le plus et le mieux. Toutes les grandes sympathies de l'avenir et

du progrès sont dans votre âme. Vous êtes poète comme vous êtes orateur, avec l'enlhousiasme du vrai dans l'esprit et le rayon de l'avenir dans les yeux. Grandissez, grandissez toujours; soyez de plus en plus l'homme sympathique, tendre et ferme. Tous tant que nous sommes, intelligences militantes et consciences opprimées de ce siècle des luîtes et des transformations, acceptons la grande loi qui pèse sur nous sans nous écraser; tenons-nous prêts aux évolutions futures des faits et des choses; soyons dès à présent l'hommepeuple et préparons-nous à être un jour l'homme-humanité.

Je vous écris tout cela au courant de. mon esprit, à l'aventure, comme cela me vient, un peu comme la mer jette ses flots, ses algues et ses souffles.

Venez donc la voir, notre mer de Jersey, si vous allez ce printemps en Portugal. On m'assure, et je le crois, qu'en avril Jersey est un paradis. L'hiver y est triste et noir, mais l'été compense. Arrivez-nous, cher poète, avec avril, avec l'aube, avec le printemps, avec le chœur des oiseaux.

J'ai passé mon hiver à faire des vers sombres. Cela sera intitulé : Châtiments. Vous devinez ce que c'est. Vous lirez cela quelqu'un de ces jours. Napoléon le Petit, étant en prose, n'est que la moitié de la tâche. Ce misérable n'était cuit que d'un côté, je le retourne sur le gril.

0 cher compagnon de pensée et de combat, ne nous décourageons pas. Persistons, luttons, redoublons, persévérons dans la guerre à tout ce qui est le mal, la haine et la nuit.

A André \an Hasselt.

Matie-Terrace, Il mai 1853.

Il y aura demain un an, cher poète, vous vous en souvenez et je ne l'oublie pas, nous allions ensemble à Hal; il pleuvait un peu, mais nous ne voyions pas le ciel gris et nous ne sentions pas le vent froid en vous entendant causer. Nous visitions ensemble ces merveilles du vieil art, nous achetions les bimbeloteries catholiques et les miracles de la porte, et nous vous scandalisions un peu, Charles et moi, en souriant des miracles du dedans. Je crois, Dieu me pardonne, que j'ai réussi, comme un démagogue que je suis, à compter les boulets de pierre que la vierge noire a reçus si à propos dans son tablier.

Aujourd'hui, je suis bien loin ; je ne vois plus d'autres miracles que la durée du règne hideux du crime et de la peur. Je n'ai plus près de moi la belle ég ise et le charmant poète, mais je songe à vous, et,

à travers l'espace, la mer, le ciel, le nuage, le vent, la tempête, je vous envoie ma pensée.

Je vous envoie aussi mon portrait et le portrait de Charles fait par mon autre fils, Victor. La porte qui est derrière nous, c'est la petite porte de notre petite maison. Vous avez, dans ces trois pouces carrés, la cabane et le proscrit.

Ce que vous n'avez pas, ce qui ne tiendrait pas sur un si petit espace, ce que je ne puis vous envoyer, car les mots manquent aux sentiments, c'est ma tendre et profonde amitié pour vous. J'en fais deux parts et j'en mets une aux pieds de votre charmante femme.

Vous avez lu le discours tronqué", je vous l'envoie complet. Ne vous affligez pas, réjouissez-vous, au contraire, que les victimes prêchent la magnanimité aux bourreaux. C'est un spectacle noble et digne de votre esprit.

A Ecll Parfait.

Marine-Terrace, Î9 octobre [1S53],

Que devenez-vous? que devient Bruxelles? que devient le boulevard Waterloo? Quant à Dumas, nous i avons de ses nouvelles; il nous tombe chaque matin une page étincelante qui nous dit : le bon cœur et le grand esprit se portent bien. Votre dernière lettre nous a charmés, cher proscrit; c'était un exquis petit journal intime qui ressemblait à votre sourire. Charles disait : c'est Parfait. Et nous répétions tous ce calembour auquel le bon Dieu vous a attaché.

Vous avez eu, il y a quelque chose comme deux mois, une ravissante fête de nuit; la Presse nous l'a racontée d'après l'Indépendance belge (article signé d'un D majuscule et d'un esprit charmant qui signifient Deschanel); puis ladite fête, m'est revenue toute chaude de New-York par le Républicain, de Californie par le Messager de San-Francisco , de Rio-Janeiro par le Correio nacional et de Québec par le Moniteur canadien. Contez la chose à Dumas pour qu'il voie que ses fêtes ont autant de succès que ses livres. Contez-le aussi à Deschanel qui ne sera point fâché d'avoir été réimprimé par les quatre points cardinaux.

L'équinoxe souffle énergiquement ici; mais c'est égal, nous vivons dans un calme profond. Le ciel pleure, la mer gueule dans les rochers, le vent rugit comme une bête, les arbres se tordent sur les collines, la nature se met en fureur autour de moi; je la regarde dans le blanc des yeux et je lui dis : — De

• Le diicours sur la tombe d'un proscrit.

quel droit te plains-tu, nature, toi qui es chez toi, tandis que moi qui suis chassé de mon pays et de ma maison, je souris? — Voilà mon dialogue avec la bise et la pluie. Usez-en de votre côté dans l'occasion.

Le livre que vous savez* va enfin paraître. Quand vous verrez tous mes amis si chers, Charras, Deschanel, Place, Laussedat, Labrousse, Madier, notre éloquent et courageux Madier, — serrez pour moi toutes ces mains.

A Mademoiselle Louise Berlin.

Restez le grand esprit que j'ai connu.

Restez ce grand cœur et cette grande àme.

Le succès immédiat n'est rien. La justice est tout la vérité est tout.

Vous êtes digne, vous, de comprendre la beauté de la lutte du droit contre le crime, de l'idée contre la force, du penseur contre le dictateur, de l'atome moral contre l'énormité matérielle. Vous êtes digne de comprendre cela, vous le comprenez, j'en suis sûr. N'écrivez pas de telle sorte qu'on en doute.

Oui, nous souffrons.

Nous souffrons, et nous sourions.

Si ces hommes ne souffraient pas, Où serait le mérite? S'ils ce souriaient pas, où serait la grandeur?

Restez vous-même. Gardez la fierté solitaire de votre esprit. Que des hommes quelconques vous entourent, passe, mais qu'ils vous dominent, non ! Jamais ! Ne le permettez pas. Vous êtes trop haut pour cela. C'est le triomphe des petits êtres de grimper sur le dos des êtres supérieurs ; ne leur souffrez pas ces familiarités...

Ne tombez pas, vous virile intelligence, dans l'enfantillage monarchiste. Voyez le véritable avenir. Votre œil est fait pour regarder fixement ce soleil-là...

A Arsène Houssaye.

Jersey, 14 octobre 1S53.

Mon cher poète, vous gouvernez toujours le Théâtre-Français, ce dont je vous plains un peu et je

félicite beaucoup le théâtre. Quant à moi, je ne gouverne rien, pas même ma destinée, qui va à vau-l'eau, selon le vent qui souffle, et je n'ai plus guère d'autre bien au monde que la paix avec ma conscience. Toutes les intempéries du dehors compensées p;ir la satisfaction du dedans, voilà ma situation. Elle me laisse au moins ma liberté d'esprit, et j'en profite pour vous applaudir à chaque succès que vous avez. Vous entendez, j'espère, l'applaudissement, quoique ma stalle soit un peu loin du théâtre.

Voici une charmante femme, une charmante actrice, qui s'imagine que mon nom signifie encore quelqua chose rue Richelieu, n° 4, et qui me prie de vous dire ce que tout le monde pense d'elle; c'est-à-dire qu'elle a un grand talent, une beauté faite pour la scène, et la jeunesse, c'est-à-dire l'avenir. Toutes ces choses, vous les pensez comme poète ; si vous en veniez à les penser comme directeur, elle serait heureuse, et moi, je serais charmé de savoir que le Théâtre-Français, quelque effort qu'on fasse pour lui boucher les yeux et lui fermer les oreilles, n'a pas encore complètement oublié les dix lettres que voici :

Victor Hugo.

A Emile Deschanel, à Bruxelles.

Marine-Terrace, dimanche 11 décembre 1853.

Vous regimberez-vous encore? ai-je raison de vous appeler mon poète ? Savez-vous que vos vers sont superbes ? La strophe sur Tacite est sculptée en bronze; la fin est d'une énergie qui vous sacre brun, ou même noir. Sacre brun vous fera peut-être dire sacrebleu. Mais qu'est-ce que cela me fait? jurez si bon vous semble. Vos vers nous ont charmés. Charles vous bat des mains, Toto des pieds; Vacquerie vous embrasse.

Les journaux de Jersey prennent partout des citations de ce livre" et en sont pleins; et, chose bizarre, les journaux anglais eux-mêmes le citent en français. Ils déclarent ces vers intraduisibles; ce qui faisait demander l'autre jour à une anglaise d'ici s'ils étaient obscènes. J'ai répondu : Je crois bien, le Bonaparte y est à chaque ligne.

Que je voudrais me retrouver au milieu de vous, ne fût-ce qu'une heure! Dinez-vous toujours à l'Aigle? Vous rappelez-vous les furies de Charles contre les asperges blanches? Et cet excellent faro ! et nos

Les Châtiments.

1 Les Châtiments.

bonnes causeries! et nos bons rires! et notre grande conversation sur l'âme et sur Dieu, que nous remîmes à un lendemain qui n'est jamais venu ! — Et votre Cours, comme le couronnement de tout ! Je vous revois au fond de cette grande salle, trop petite, assis à votre trône dans la lumière, doux, gracieux, modeste, applaudi, charmant, entouré d'une foule d'hommes dont les mains claquent et de femmes jolies dont le cœur bat... Je me retourne vers ce passé-là comme vers la patrie.

Ici, l'hiver, tout est sombre, gris, violent, terrible, orageux, sévère; la pluie coule sur ma vitre comme une chevelure d'argent; toute la nature se livre frénétiquement au vacarme, et je n'ai guère autre chose à faire qu'à rager comme le vent et à rugir comme la mer.

Quand vous verrez notre convalescent Hetzel, qui masque sa paresse de sa pâleur, dites-lui donc de m'écrire. Criez bravo à Dumas de ma part pour deux ravissants numéros du Mousquetaire qui sont arrivés dans mon trou. Et vous, pensez à moi, écrivez-moi bien loDg avec ce cœur charmant, avec ce style exquis, avec cet esprit profond et doux qu'on applaudit à Bruxelles et qu'on aime à Jersey.

A Villemain.

... Non, mon ami, je n'ai pas de grief personnel. Je remercie Dieu de tout ce qu'il a bien voulu faire de moi, de l'épreuve que je subis, de la ruine où je médite. Je trouve bonne l'adversité, bonne l'injustice, bonne la haine, bonne la calomnie qui se glisse dans l'exil comme le ver dans le sépulcre. Si toutes ces choses qu'on est convenu d'appeler le malheur et qui sont sur moi, pèsent le poids d'un caillou dans le progrès humain, je bénis la destinée.

Savez-vous ce que c'est que Jersey? Prenez une carte de l'Archipel et cherchez-y Lemnos. Lemnos, c'est Jersey. Par le plus capricieux hasard du monde, Dieu a fait deux fois la même île ; il a donné l'une aux Grecs, l'autre aux Celtes. Jersey, appliquée sur Lemnos, s'y superposerait presque exactement.

C'est de là que je vous écris; non de Pile où l'on fait la foudre, mais de l'île où on l'attend.

Car sur de telles choses et sur de tels hommes le tonnerre finira bien par tomber. . .

A Daiid d'Angers.

Marine-Terrace, 26 avril 1854.

Cher grand David, j'ai reçu votre bonne et noble lettre, avec la page si intéressante qu'elle contenait. Je suis heureux que ce livre* ait été à votre cœur. Cher ami, enviez-moi, enviez-moi tous ; ma proscription est bonne, et j'en remercie la destinée. En ces temps-ci, je ne sais pas si proscription est souffrance, mais je sais que proscription est honneur. 0 mon sculpteur, un jour vous m'avez mis une couronne sur la tète, et je vous ai dit : Pourquoi? — Vous deviniez la proscription.

A ce propos, ce chef-d'œuvre, je vous le remets et vous le confie. Je n'ai plus de chez moi, le buste est chassé comme l'homme. Ouvrez-lui votre porte. J'espère qu'un de ces jours, bientôt peut-être, j'irai le chercher chez vous. En attendant gardez-le-moi.

Gardez-moi aussi votre vaillante et généreuse amitié. Je vous serre la main, poète du marbre.

A Madame Luthereau, à Bruxelles

Lundi 8 mai [1854],

Voilà tout à l'heure deux ans, madame, que je ne monte plus les bonnes marches de la galerie du Prince, que je ne tire plus ma petite clef de ma poche pour entrer au n° 10 et que Miss ne vient plus me souhaiter le bonjour sur l'escalier en remuant la queue de l'air le plus tendre. Deux ans, madame, c'est long, helas! Voilà que Bruxelles se perd dans le lointain bleu et commence à me faire l'effet de Paris. J'en suis presque à prendre Sainte-Gudule pour Notre-Dame et à confondre le passage Saint-Hubert avec la galerie Vivienne. Il me semble qu'on n'était pas exilé où vous êtes. Je me rappelle votre bonne table si cordiale et si gaie, le poêle où je me plongeais jusqu'à la ceinture pour corriger le mal de tète par le brùlement des pieds, et le puchero chef-d'œuvre de Mme Raybaud. Dites à tous ces souvenirs que je les aime. Parlez de moi à notre charmant Deschanel, à notre bien cher Vvan, si vous l'avez, à mon touiours aimé poète van Hasselt, et dites

à votre excellent mari de vous embrasser en mon nom de la façon qui vous plaît le mieux.

A vos pieds, madame.

A Emile Deschanel, à Bruxelles'

Marine-Terrace, dimanche -8 i

Vous voilà heureux, cher doux poète; et, quoiqu'il pleuve et vente sur ma tète, quoique la brume ait collé du papier gris sur le ciel et sur la mer, quoique je ne voie dans mon jardin, envahi par la basse-cour voisine, que des oies et pas un oiseau, quoique ces horribles oies soient en train en ce moment même de déterrer et de manger pour sept shellings de haricots que j'ai fait semer la semaine passée, au milieu de toutes ces laideurs et de tous ces désastres je sens votre bonheur qui me réchaufie et qui me sourit de là-bas, et j'en ai plein de joie.

Sitôt cette lettre reçue et lue, prenez, je vous prie, votre charmante petite femme sur vos genoux, et diteslui : — Il y a quelque part, dans un coin, très loin d'ici, une espèce d'être grogDon et fauve, un songeur, un donneur de coups de bec à droite et à gauche, un hibou vrai, ennemi des faux aigles; ce monsieur vous remercie. Madame. — Votre femme dira : Et de quoi? — Vous répondrez : De mon bonheur.

Oui, Madame (je reprends la parole), je vous remercie d'aimer ce bon cœur, ce charmant esprit, ce penseur libre, ce généreux poète: je vous remercie de vous être aperçue de tout ce qu'il vaut, et de vous être dit : Rien ne lui manque; il est proscrit.

Votre lettre, cher poète, nous est arrivée le mardi même, le 23. Je me suis dit : Il n'y a pas moyen d'y aller dîner. — Et. ma foi! pour me venger, j'ai bu, nous avons tous bu à votre sauté. Ma femme embrasse la vôtre.

Vous êtes bien gentil de m'avoir donûé un souvenir en terminant votre Cours. La réouverture se fera à la firaude Place. Que je voudrais être encore au n° 16 ! Mais, hélas! Napoléon le petit m'a chassé de Bruxelles. C'est jusqu'à présent son unique exploit. — Et qui sait si je ne serai pas un de ceux qui le chasseront de Paris ?

Je veux finir sur cette bonne pensée, et en vous embrassant sur les deux joues, c'est-à-dire sur la vôtre et sur celle de Madame Deschanel.

Vite! vite ! vite! le petit Deschanel promis!

* Emile Deschanel venait de le marier.

A Alexandre Dumas.

Marine-Terrace, 17 novembre 1554.

Mon cher Dumas,

Un ami coupe dans un numéro de votre .1/ taire quatre lignes et me les envoie.

Dans ces quatre lignes vous avez su mettre deux grandes choses, votre esprit et votre cœur.

Je vous remercie de me dédier votre drame, la Conscience. Ma solitude avait quelque droit à ce souvenir. Celte dédicace, si noble et si touchante, me fait l'effet d'une rentrée dans mon foyer. C'est une joie pour moi de penser que je suis en ce moment à Paris, et présent dans un succès d'Alexandre Dumas.

On m'écrit que le succès est grand et que l'œuvre est profonde. L'œuvre et le succès ressemblent à mon amitié pour vous.

Cher compagnon de luttes, grand et glorieux confrère, je vous serre dans mes bras.

A Ma lame deGirardin, à Paris.

Marine-Terrace, 4 janvier 1S55

Cette année 1855 a eu pour nous un point du jour: c'est votre lettre. Elle nous est arrivée pleine de rayons comme l'aube et, comme l'aube, avec quelques larmes. En la lisant, il me semblait voir votre beau visage calme qui ressemble à l'espérance. Tout Marine-Terrace a été éclairé un moment comme par un éclair de joie...

Je ne suis pas pressé, moi, car je suis beaucoup plus occupé du lendemain que de l'aujourd'hui. Le lendemain devra être formidable, destructeur, réparateur et toujours juste. C'est là l'idéal. Y atteindra-t-on? Ce que Dieu fait est bien fait; mais, quand il travaille à travers l'homme, l'uutil va quelquefois à la diable et fait des siennes malgré l'ouvrier. Espérons pourtant et préparons-nous. Le parti républicain mûrit lentement, dans l'exil, dans la proscription, dans la défaite, dans l'épreuve. Il faut bien qu'il y ait un peu de soleil dans l'adversité, puisque c'est elle qui fait lever la moisson et qui fait croître l'épi dans la tète de l'homme.

Je ne suis donc pas pressé, je suis triste ; je souffre d'attendre, mais j'attends, et je trouve que l'attente est bonne. Ce qui me préoccupe, je vous le répète, c est l'énorme continuation révolutionnaire que Dieu met en

scène en ce moment derrière le paravent Bonaparte; je crève ce paravent à coups de pied, mais je ne souhaite pas que Dieu l'enlève avant l'heure. Du reste, vous avez raison, la fin est visible dès à présent. Nulle autre issue à 18iio que 1812; Balaklava s'appelle Bérézina; le petit N tombera comme le grand dans la Russie. Seulement la Restauration se nommera Révolution. Vous, votre nom est Madame de Staël en même temps que Madame de Girardin, vous n'êtes pas Delphine pour rien, et, avec une charmante indifférence d'astre, vous couvrez de rayonnements le cloaque.

Vous avez tous les succès qui vous plaisent; hier, chez Molière, aujourd'hui chez M. Scribe*. Il vous convient de sacrer le vaudeville comédie, et vous le faites, et Paris bat des mains, et Jersey recommande à Guyot de toucher de bons droits d'auteur qui amèneront peutêtre la muse dans ce Carpentras de l'océan. — Car vous nous le promettez un peu; n'oubliez pas ce détail, je vous prie. — En vous attendant, notre Carpentras donne des bals, où vos fleurs font merveille. Votre bouquet et ma fille ont dansé, l'une portant l'autre, et ont fort ébloui les anglais chez lesquels la Crimée n'a pas encore tué le rigodon. On me dit Paris moins folâtre, je le comprends. La honte est encore plus triste que le malheur.

Du reste, la foi à une chute prochaine de M. B. est dans l'air; on me l'écrit de toutes parts. Charles disait tout à l'heure en fumant son cigare : 1855 sera une année œuvée.

J'ai causé hier de vous avec Leflô, qui vous admire et vous adore; contagion de Marine-Terrace. Comme il vient souvent me voir, cela lui vaut, à Paris, l'ouverture de ses lettres, et dernièrement le préfet de police en aurait envoyé une au ministre de la guerre, qui l'aurait montrée à numéro m, lequel aurait lu, puis dit : Allons, Victor Hugo a fait de ce Leflô un rouge.

Leflô m'a redit le mot; je l'en ai félicité.

D'ici à deux mois, vous aurez les Contemplations. Envoyez-moi votre nouveau succès. Vous trouverez sous celte enveloppe le speach dont vous me parlez, qui a fait bruit en Angleterre, et m'a valu une menace en plein parlement à laquelle j'ai riposté. Je vous envoie, sous ce pli, ma réplique à la menace.

Les Tables" nous disent, en effet, des chose» surprenantes. Que je voudrais donc causer avec vous, et vous baiser les mains, les pieds, ou les ailes! Paul Meurice tous a-t-il dit que tout un système quasi cosmogonique, par mot couvé et à moitié écrit depuis vingt ans, avait été confirmé par les tables avec des élargissements magnifiques ? Nous vivons dans un horizon mystérieux qui change la perspective de l'exil, et nous pensons à vous, à qui nous devons cette fenêtre ouverte.

Les tables nous commandent le silence et le secret.

Vous ne trouverez donc dans les Contemplations rien qui vienne des tables, à deux détails près, très importants, il est vrai, pour lesquels j'ai demandé permission (je souligne) et que j'indiquerai par une note.

• La Joie fait peur, à horloger, au Gymnase.

*• Les tables tournantes, que Mm( Jersey, et qui occupaient fort, dans le

cdie-Française ; le Chapeau d'un

iirartlin avait importées à lient. Marine-Terrace.

A Emile Deschanel, à Bruxelles.

Marine-Terrace, 14 janvier IS55.

Je travaille presque nuit et jour, je vogue en pleine poésie, je suis abruti par l'azur; de là mon silence, cher poète, mais je vous aime.

Vos reproches sont justes, charmants, et injustes. Je pense à vous bien souvent. Le mercredi soir il me semble que j'ai une heure plus vide que les autres ; et ma bête dit à mon esprit : Que tu es bête! il y a trop loin pour aller ce soir à son Cours.

Vous êtes mon voisin pourtant : vous voilà installé magnifiquement dans cette Grande Place où j'ai niché sept mois entre le haut beffroi plein du duc d'Albe et la bouteille à encre d'où sortait Napoléon le petit. Vous rappelez-vous ? Vous veniez le matin; Charras était dans un coin, Lamoricière dans l'autre, fumant dans la pipe de Charles; Charles et Hetzel sur le canapé qui me servait de lit; et, avec le beau soleil dans ma large fenêtre, je vous lisais une page du livre. Les bonnes poignées de main qu'on se donnait ensuite!

Maintenant tout s'est coloré autrement, en rose pour vous, en sombre pour moi. Vous êtes marié au succès, au bonheur, à une charmante femme, à un public amoureux, aux applaudissements, aux sourires; moi j'ai épousé la mer, l'ouragan, une immense grève de sable, la tristesse, et toutes les étoiles de la nuit.

Je vous souhaite, madame, la bonne année, deux patries et deux hommes, la Belgique plus la France, et votre mari plus un fils.

Écrivez-moi, cher ami, jetez dans mes rêveries ce bon rire gaulois et naïf que vous avez et que j'aime. Nous attendons le petit Franco-Belge à époque fixe : nous savons que vous visez juste.

Je prends vos deux baisers et je vous en rends quatre, un sur chaque joue.

Dites à mon excellent et cher Hetzel que je fais force de rames vers lui. Ce sera un livreà.part que ces Contemplations. Si jamais il y aura eu un miroir d'àme, ce sera ce livre-là.

Le volume de poésie que préparait Victor Hugo.

LETTRES DE L'EXIL — 185c

A Miclielet.

Marine-Terrace, 24 juillet 1855.

Vous êtes frappé comme je l'ai été. La mort visite brusquement aujourd'hui votre maison comme elle visitait la mienne il y a douze ans. Vous perdez votre enfant, votre fille, votre ange, et vous pleurez. Je verse les mêmes larmes que vous, et c'est tout ce que je puis offrir à votre douleur. 0 grand esprit, voilà que vous saignez du côté du cœur. Il n'y a que le cœur qui saigne vraiment. Toutes les autres souffrances sont des sourires. Perdre son enfant, c'est le malheur. Il n'y a pas d'autre désert dans la vie ni d'autre exil.

Je ne dis rien à une âme comme la vôtre. Vous qui serez un des fondateurs de la patrie humaine, vous ne doutez certes pas de la patrie divine. Je crois en Dieu puisque je crois en l'homme. Le gland me prouve le chêne, le rayon me prouve l'astre; c'est là votre symbole, et le mien. Nous retrouverons un jour les êtres chers; votre fille est auprès de la mienne; dès à présent, ces anges nous rient et nous éclairent; et à votre insu même il y a des lueurs de plus dans votre cerveau. Ces clartés viennent de la mort. Cher et glorieux combattant du combat humain, pauvre père, je vous embrasse.

Victor Hugo.

Je viens de lire d'admirables pages de vous. Mais est-ce le moment de vous parler de la gloire ?

Oui, car votre gloire est « un soldat de Dieu » et est toujours de service près de la pensée humaine.

Que vos travaux, qui vous couronnent, vous consolent.

A Mademoiselle Marie Hugo(sœur Sainte-Marie-Joseph).

Jersey, 22 juillet [1855].

Je te remercie de ton souvenir, chère enfant. Ta petite peinture est charmante ; la rose ressemble à ton visage et la colombe à ton àme ; c'est presque une peinture de toi que j'ai, en attendant l'autre. Tu me la promets et j'y tiens.

Les vers que tu nous as envoyés ce printemps avaient beaucoup de grâce; il y avait sur toi particulièrement des strophes très douces et très heureuses. Dis-le de

ma part à l'auteur, qui doit être charmante si elle ressemble à sa poésie.

Chère enfant, tu vas donc bientôt faire ce grand acte de sortir du monde. Tu vas t'exiler, toi aussi; tu le feras pour la foi comme je l'ai fait pour le devoir. Le sacrifice comprend le sacrifice. Aussi, est-ce du fond du cœur que je te du.nande ta prière et que je t'envoie ma bénédiction.

Je serais heureux de te voir encore une fois dans cette suprême journée de famille dont tu me parles. Dieu nous refuse cette joie; il a ses voies. Résignonsnous. J'enverrai près de toi l'ange que j'ai là-haut. Tout ce que tu fais pour ton frère est bien; je sens là ton cœur dévoué et noble. Chère enfant, nous sommes, toi et moi, dans la voie austère et douce du renoncement; nous nous côtoyons plus que tu ne penses toimême. Ta sérénité m'arrive comme un reflet de la mienne. Aime, crois, prie; sois bénie.

4 George Sand.

J'apprends qu'un malheur vient de vous frapper. Vous avez perdu un petit enfant. Vous souffrez.

Voulez-vous permettre à quelqu'un qui vous admire et qui vous aime de prendre votre main dans les siennes et de vous dire que tout son cœur est à vous. Vos deuils sont les miens, par la même raison qui fait que vos succès sont mes bonheurs. Grande âme, je souffre en vous.

Je crois aux anges, j'en ai dans le ciel, j'en ai sur la terre. Votre cher petit est maintenant, au-dessus de votre tête illustre, une douce âme ailée. Il n'y a pas de mort. Tout est vie, tout est amour, tout est lumière, ou attente de la lumière. Je mets mon tendre respect à vos pieds. Je vous aime bien.

A Madame Victor Hugo.

Guernesey*, 3 heures après-midi [1855]

Chère amie, nous voilà débarqués, non sans secousse. La mer était grosse, le vent rude, la pluie froide, le

• Victor Hu20, expulsé de Jersey pour ; avec les autres proscrits, avait cherché un précédait de quelques jours sa famille.

voir fait cause commune efuge à Guernesey, et y

brouillard noir. Jersey n'est plus même un nuage, Jersey n'est rien; l'horizon est vide. 11 me semble que j'ai une suspension d'être ; quand vous serez ici tous, la vie reprendra.

La réception a été bonne; foule sur le quai; silence, mais sympathie, apparente du moins; toutes les têtes se sont découvertes quand j'ai passé.

Je t'écris avec une vue admirable sous les yeux. Même dans la pluie et le brouillard, l'arrivée à Guernesey est splendide. Victor était dans l'éblouissement. C'est le vrai vieux port normand à peine anglaisé.

Le consul en cravate blanche (le Laurent d'ici) assistait à mon débarquement. Quelqu'un m'a dit qu il avait salué comme les autres à mon passage.

Il paraît que les autorités locales auraient dit qu'on nous laisserait tranquilles ici, tant que nous ne donnerions pas de secousses. On nous regarde comme des voleurs. Mais les seaux d'eau n'éteignent pas les cratères.

A SIM. Thomas Grcgson et J. Cowen, de Newcastle, membres du Foreign aftairs Committee.

Guernesey, Hauteville-House, 25 novembre 1S55.

Chers compatriotes de la grande patrie européenne, J'ai reçu, des mains de notre courageux coreligionnaire Harney, la communication que vous avez bien voulu me faire au nom de votre comité et du meeting de Newcastle. Je vous en remercie, ainsi que vos amis, en mon nom et au nom de mes compagnons de lutte, d'exil et d'expulsion.

Il était impossible que l'expulsion de Jersey, que cette proscription des proscrits, ne soulevât pas l'indignation publique en Angleterre. L'Angleterre est uue grande et généreuse nation où palpitent toutes les forces vives du progrès; elle comprend que la liberté c'est la lumière. Or, c'est un essai de nuit qui vient d'être fait à Jersey; c'est une invasion des ténèbres; c'est une attaque à main armée du despotisme contre la vieille constitution libre de la Grande-Bretagne; c'est un coup d'État qui vieut d'être insolemment lancé par l'Empire en pleine Angleterre. L'acte d'expulsion a été accompli le 2 novembre; c'est un anachronisme, il aurait dû avoir lieu le 2 décembre.

Dites, je vous prie, à mes amis du comité et à vos amis du meeting combien nous avons été sensibles à leur noble et énergique manifestation. De tels actes peuvent avertir et arrêter ceux de vos gouvernants qui, à cette heure, méditent peut-être de porter, par la honte de l'Alien-Bill, quelque nouveau coup au vieil honneur anglais.

Des démonstrations comme la vôtre, comme celles qui viennent d'avoir lieu à Londres, comme celles qui se préparent à Glascow, consacrent, resserrent et cimentent, non l'alliance vaine, fausse, funeste, l'alliance pleine de cendre du présent cabinet anglais et de l'empire bonapartiste, mais l'alliance vraie, l'alliance nécessaire, l'alliance éternelle du peuple libre d'Angleterre et du peuple libre de France.

A Franz Stevens, à Bruxelles.

Ilauteville-House, 10 avril 1856.

Votre nom, encore si jeune et promis à la renommée, a pour moi une sorte de rayonnement. La première fois qu'il m'est apparu, j'arrivais à Bruxelles, c'était le 13 ou 14 décembre 1851; on me remit des vers, mon nom était en tête, le votre au bas. Ces vers, vos premiers vers je crois, annonçaient déjà tout votre cœur. Vous vous dressiez sur le seuil de votre pays natal au-devant de l'homme qui n'avait plus d'autre asile que cette grande patrie qu'on nomme l'exil, et vous offriez au proscrit cette hospitalité des poètes plus sûre que l'hospitalité des rois. Ce début était beau. Il vous a porté bonheur. Depuis ce jour, votre talent agrandi, et aujourd'hui c'est mon tour de vous souhaiter la bienvenue au seuil de cette autre terre d'asile, l'art. H y a cinq ans, vous avez noblement mêlé mon nom à des vers qui étaient des lauriers; aujourd'hui, laissez-moi vous dire en prose que je vous aime.

Vous n'êtes pas un poète belge, vous êtes uu poète français. Vous avez la grâce, l'éclat, la vie, la création dans le détail, la propriété d'expression, l'aisance, la liberté de tours et de mouvements, la lierté d'allure de l'écrivain français. La réunion de la Belgique à la France se fait ainsi par les écrivains et les poètes. Vous êtes de ceux qui jettent généreusement entre les deux nations le splendide trait d'union du style, du vers, de la strophe ailée, de l'idée.

Nous appartenons, vous et moi, à des régions politiques différentes. Votre jeunesse, à cette heure, est où a été la mienne; peut-être votre virilité viendrat-elle où je suis, y compris la proscription, que je vous souhaite. Vous la méritez; car, quel que soit le dissentiment de forme qui nous sépare, vous voulez tout ce que nous voulons, nous les lutteurs du droit ; vous voulez la lumière, la vérité, le progrès, l'ensevelissement du passé, l'avènement de l'avenir; vous voulez la fin des misères, la fin des ignorances, la fin des damnations, la fin des bagnes, la fin des ténèbres; vous voulez, sous l'autorité seule de Dieu, le moi souverain dans l'homme libre.

Voilà le fond de votre pensée; ce qui est écorce tombera.

Nous sommes donc, vous et moi, le même homme; nous nous rejoignons, vous êtes mon homme passé, je suis votre homme futur. Vous êtes pour moi le miroir de ce que j'étais ; regardez-moi et pensez à votre avenir.

Dans un temps donné, votre raison fera la première besogne et votre conscience la seconde; et, après tout, il vaut mieux que les ratures se fassent par elles. Ce qu'arrangent ou ce que rectilient ces travailleuses intérieures est toujours ce qu'il y a de mieux fait en nous. Moi, je me borne à applaudir, à crier bravo à vos beaux et nobles vers; à crier courage à votre énergique et vaillant esprit. Oui, bravo et courage! Je ne suis pas un écrivain français souhaitant la bienvenue à un poëte belge; je ne suis pas de cette nation-ci et vous n'êtes pas de cette nation-là; pour moi, il n'y a en politique que des hommes et en poésie que des poètes, et, à quelque point de vue que je me place, je ne puis voir en vous qu'un frère.

Je vous écris ceci un peu pêle-mêle, un peu au hasard. Rendez-vous compte de l'état de mon esprit dans la solitude splendide où je vis, comme perché à la pointe d'une roche, ayant toutes les grandes écumes des vagues et toutes les grandes nuées du ciel sous ma fenêtre. J'habite dans cet immense rêve de l'océan, je deviens peu à peu un somnambule de la mer. et, devant tous ces prodigieux spectacles et toute cette énorme pensée vivante où je m'abîme, je finis par ne plus être qu'une espèce de témoin de Dieu.

C'est de cette éternelle contemplation que je m'éveille pour vous écrire. Prenez donc ma lettre comme elle est, prenez ma pensée comme elle vient, un peu décousue, un peu dénouée par toute cette gigantesque oscillation de l'infini. Ce qui ne flotte pas, ce qui ne vacille pas, c'est l'âme devant Dieu, c'est la conscience devant la vérité ; c'est aussi, et je veux finir par là, la sympathie profonde que m'inspirent les jeunes hommes comme vous.

A Lamartine.

Peut-être me lisez-vous en ce moment, et j'en suis fier. Mais ce qui est certain, c'est que je vous lis, et je. suis heureux. .Nos âmes sont diverses, mais nos cœurs se touchent; vous le dites et je le sens. Il y a entre nous une sorte de fraternité haute et douce. Ces belles pages poignantes, grandes et tendres que je

viens de lire me laissent un rayon dans la pensée et une larme dans les yeux.

A toujours !

A Villemain.

Je lis votre lettre avec émotion. Nous venons presque de deux pôles opposés dans l'art, mais la douleur nous a donné un grand rendez-vous dans la vérité, et je ne suis pas surpris que nous nous rencontrions. Vous désaltérez votre esprit, cette coupe grecque si délicatement ciselée, aux saintes et limpides sources d'où la pensée humaine filtre et tombe goutte à goutte depuis tant de sièoies. Moi, je suis là dans le désert, à même la mer et la douleur, buvant dans le creux de ma maki. Votre goutte d'eau est une perle, la mienne est une larme.

Mais, vous aussi, vous avez pleuré, vous aussi vous avez souffert, vous aussi vous saignez. De là notre intimité profonde, plus profonde que nous ne le savons nous-mêmes, et qui nous est comme révélée à de certains moments. Vous avez lu Horror, Dolor', et vous avez reconnu le son lointain de cette cloche que tous les soutirants et ous les penseurs entendent dans la nuit.

Cher ami, je pense souvent à vous. L'exil ne m'a pas seulement détaché de la France, il m'a presque détaché de la terre, et il y a des instants où je me sens comme mort et où il me semble que je vis déjà de la grande et sublime vie ultérieure. Alors me revient la pensée de tous ceux qui m'ont été doux dans cette ombre humaine...

A Louis Boulanger.

Hauteville-Houje, 24 i

... Quelle bonne chose, cher Louis, que cette chaleur vivace des vieilles amitiés! Il m'a semblé que votre lettre me rouvrait ma jeunesse. Je nous ai revus

litres de deus pièces des Contemplations.

— bon baragouin qui rend ma pensée — dans ce radieux temps des Orientales, quand nous étions deux passants de la plaine de Vaugirard, deux contemplateurs du soleil couchant derrière le dôme des Invalides, deux frères, vous le peintre éblouissant de Mazeppa, moi le rêveur promis à la lutte et à l'exil.

Aujourd'hui vous êtes heureux, vous me l'écrivez, je le sens, et je vous aime.

Vous avez lu ce livre* et vous y avez senti mon cœur. Je sens le vôtre à la façon dont vous m'en parlez. Je voudrais maintenant connaître votre femme; je la devine noble et charmante. Vous rayonnez pour moi comme dans une douce auréole; vous me faites l'effet d'être resté dans la jeunesse. Et moi, du fond de cet immense assombrissement crépusculaire qui m'enveloppe, cher Louis, je vous envoie à elle et à vous toutes les tendresses de mon âme dans un serrement de main.

A Enfantin.

peu d'air respirable pour elle. Aussi, je veux la laisser reposer avant de lui faire essayer une nouvelle ascension.

Hélas! je suis bien peu de chose, mais j'ai dans le cœur un profond amour de la liberté, qui est l'homme, et de la vérité, qui est Dieu.

Ce double amour est en vous comme en moi; il est la vie de votre haut esprit; et c'est avec bonheur que je vous serre la main.

Guernesey, 7 juin 1856.

Je vous remercie, cher et grand penseur, votre lettre m'émeut et me charme. Vous êtes un des voyants de la vie universelle. Vous êtes un de ces hommes en qui remue l'humanité, et avec lequel je me sens une fraternité profonde.

L'idéal, c'est le réel. Je vis, comme vous, l'œil fixé sur la vision. Je fais mon possible pour aider, dans la mesure de ma force, le genre humain, ce triste tas de frères que nous avons là et qui va dans les ténèbres. et je m'efforce, lié moi-même à la chaîne, d'aider mes compagnons de route, par mes actes, comme homme, dans le présent, et par mes œuvres, comme poète, dans l'avenir.

Ma sympathie embrasse, en gardant les proportions, tous les êtres créés. Je vois votre horizon et je l'accepte, et je pense que vous accepterez aussi le mien. Travaillons à la lumière. Créons l'immense amour.

Dans ces deux livres, Dieu et la Fin de Satan, certes, et vous le savez bien, je n'oublierai pas la femme; j'irai même au delà, de même que j'irai au delà de la terre. Ces deux ouvrages sont à peu près terminés ; pourtant, je veux laisser quelque espace entre eux et les Contemplations. Je voudrais, si Dieu me donnait quelque force, emporter la foule sur de certains sommets; pourtant, je ne me dissimule point qu'il y a là

• Les Contemplation*.

A George Sand.

Pour répondre dignement à Nohant, il faudrait que Guernesey s'appelât Tibur, Ferney ou Port-Royal. Mais Guernesey n'est qu'un pauvre rocher, perdu dans la mer et dans la nuit, baigné d'écumes qui laissent à la lèvre la saveur amère des larmes, n'ayant d'autre mérite que son escarpement et la patience avec laquelle il porte le poids de l'infini. La petite île sombre est toute Cère et tout heureuse de ce rayon de soleil qui lui vient de Nohant, le pays des livres beaux et charmants. Hélas! les douleurs sont partout, les tombeaux sont partout, mais la lumière est où vous êtes! Je remercie le ciel si mon livre a su toucher votre deuil sans le froisser, et s'il m'a été donné, à moi-même qui suis triste, de mêler quelque douceur aux sanglots de votre cœur profond, ô grand penseur, ô pauvre mère!

Victor Hugo.

A George Sand.

Hauteville-House, 30 juin 1856.

Vous avez tous les dons; la grandeur de l'esprit n'a d'égale en vous que la grandeur du cœur. Je viens de lire cette splendide page que vous avez écrite sur les Contemplations, cette critique qui est de la poésie, ces effusions de pensée et de vie et de tendresse, cette philosophie, cette raison, cette douceur, cette explication forte et éclatante, ces choses d'or tombées d'une plume de lumière. Et que voulez-vous que je vous dise? Vous remercier est presque bète; je vous féliciterai..

plutôt. Vous êtes une nature sereine; vous avez toutes les fiertés parce que vous avez toutes les élévations; vous parlez de ce livre* avec une simplicité calme, el si vraie qu'elle est presque hautaine, quand on la compare aux misérables finesses de tant d'autres esprits. Je disais, un jour, de vous à mes enfants, le matin, en déjeunant — c'est notre autour de la table à nous, — que vous étiez, dans les régions de la pensée, la plus grande des femmes, peut-être même de tous les temps...

Vous êtes l'habitante des cimes et vous avez l'habitude des aires; moi, je n'ai qu'une caverne. Mais je voudrais que vous y vinssiez; permettez-moi de déranger la grosse pierre de la porte et de vous dire : entrez.

Sans figure et en basse prose — (comment oser dire ce mot à vous qui la faites si haute?) — je viens d'acheter une masure ici avec les deux premières éditions des Contemplations; je vais la faire un peu bâtir et compléter; après quoi il y aura une chambre logeable pour vous; voulez- vous vous préparer à y venir? Ce sera vers le printemps prochain; je m'y prends de loin comme vous voyez. C'est un moyen de vous ôter presque la possibilité de refuser. Vous seriez chez moi comme chez vous, c'est-à-dire libre. La maison aura ce nom : Liberté; elle s'appellera Liberty-House. C'est l'usage anglais de baptiser les maisons. Nous vivons, ma famille et moi, vous le savez peut-être, dans une simplicité absolue, et, sous ce rapport, Guernesey peut donner la main à Nohant. Pensez-y donc, vous avez presque un an devant vous, et venez-nous. Si vous saviez comme je vous fais cette oflre du fond du cœur! Vous vous promènerez dans mon jardin, très petit; n'allez pas rêver vos grandes larges plaines. Il y a ici tant de mer et tant de ciel que c'est à peine si l'on a besoin d'un peu de terre.

Ma femme vous a déjà fait cette invitation ; vous avez répondu la moitié de oui; répondez-moi à moi l'autre moitié. Cela nous fera une joie sur laquelle nous vivrons en vous attendant. Vous ferez ici quelque livre magnifique, et vous le daterez de Guernesey; ce pauvre vieux écueil, prenez-le en gré et faites-lui cette fortune. J'y ai mis une date d'épreuve ; mettez-y une date de gloire.

Je suis content d'une chose, c'est que ce livre, Dieu (aux trois quarts fait), répond d'avance à votre pensée. Il semble que vous l'ayez connu en écrivant cette lettre de Louise qui est la conclusion de vos admirables articles. La fin lumineuse, voilà ce que je veux, voilà ce que vous voulez; et ce brave Théodore (j'en connais plus d'un) sera lui-même content.

Vous êtes un esprit; aussi je vous dis familièrement : merci. Et vous êtes une femme, ce qui me donne le droit de me mettre à genoux devant vous et de baiser respectueusement votre main.

• George Seod tions.

rticlei sur le» Contempla-

A Madame David d'Angers.

13 mai T1856].

A cette heure, Madame, toutes les fois que je me tourne vers la patrie, c'est seulement vers les tombes que je me tourne, car c'est là qu'est la gloire, la fierté, la grandeur des âmes, la lumière; et il y a maintenant plus de vie dans les morts que dans les vivants.

David est une des ombres auxquelles je parle le plus souvent, ombre moi-même. Mon exil est comme voisin de son tombeau, et je vois distinctement sa grande âme hors de ce monde, comme je vois sa grande vie dans l'histoire sévère de notre temps.

Soyez fière, madame, du nom illustre que vous portez. David est aujourd'hui une figure de mémoire, une renommée de marbre, un habitant du piédestal après en avoir été l'ouvrier. Aujourd'hui, la mort a sacré l'homme et le statuaire est statue. L'ombre qu'il jette sur vous, madame, donne à votre vie la forme de la gloire.

Je suis heureux que le livre des Contemplations ait été lu par vous. Vous y avez retrouvé nos chers souvenirs et nos aspirations communes.

L'exil a cela de bon, qu'il met le sceau sur l'homme et qu'il conserve l'âme telle qu'elle est.

Avant peu, peut-être, ma famille vous demandera de lui rendre ce buste qui est ma figure, ce qui est peu de chose, mais qui est le chef-d'œuvre de David, ce qui est tout. C'est lui encore plus que moi, et c'est pour cela que nous voulons l'avoir parmi nous.

Je mets à vos pieds ma tendre et respectueuse amitié.

A Edouard Plouvier.

flauteulle-House, Î8 septembre [1856].

Vous êtes dans la forêt, je suis dans l'océan; voire aquilon soufflant dans les chênes vaut mon ouragan soufflant dans les vagues ; je m'en aperçois aux grands vers que vous m'envoyez. Cher poète, ce sonnet superbe est une de vos plus nobles inspirations. Il était digne d'être en quelque sorte écrit sur cette feuille de chêne tumbée de l'arbre géant. Je ne vous en remercie pas, je vous en félicite.

Mettez-moi, je vous prie, aux pieds de la généreuse

artiste qui est votre femme et qui a la flamme comme vous avez la lumière. Faites à vous deux le foyer. Vous méritez de mêler vos rayonnements.

Êtes-vous encore dans les bois? Êtes-vous déjà à Paris? J'envoie cette lettre un peu au hasard. Mais mon hasard à moi s'appelle Paul Meurice, c'est-à-dire providence, et je suis bien sûr qu'il trouvera moyen de vous faire parvenir ce mot. Oui, certes, vous seriez reçus avec grande joie dans notre petit goum de Guernesey. J'ai acheté sur la roche une maison que j'ai livrée aux maçons, mais qui sera prête l'an prochain et du seuil de laquelle l'exil vous tend les bras.

En atteudant, faites-nous de belles et bonnes œuvres et aimez-moi.

A George Sand.

Haute\ille-House, i octobn

C'est une joie pour moi de penser que votre grand esprit se tourne de temps en temps vers le mien, et, quand je lis mon nom dans les nobles pages qui viennent de vous, il me semble que ce sont des lettres publiques que vous m'écrivez. Je me ferais l'effet d'être ingrat si je n'y répondais pas. Cependant vous n'avez besoin ni d'un remerciement ni d'un applaudissement. Vous avez, dans ce siècle où presque tout ment un peu, la fière et simple allure d'une âme vraie. Je suis silencieusement et profondément heureux dans ma solitude de cette communion de nos âmes, je dirais iresque de nos cœurs; je me sens comme lié à vous dans la contemplation de la vérité et dans l'acceptation de la douleur, et j'envoie mon acclamation à tous vos sereins et magnifiques témoignages pour le progrès. Qui désespère de l'homme désespère de Dieu, c'està-dire n'y croit pas; et toutes les religions aujourd'hui sont athées, toutes maudissent la lumière, c'està-dire l'aube même de la face divine. Vous, vous êtes croyante parce que vous êtes grande. Je vous remercie, je vous admire, et permettez-moi d'ajouter, je vous aime.

Aux Étudiants de Paris.

et m'a vivement touché. J'ai peu d'instants à moi; l'exil n'est pas une sinécure, vous le savez; et je prolite du premier moment dont je puis disposer pour vous répoudre et pour vous remercier. Courage et persévérez !

Vous êtes de ceux sur qui l'avenir a les yeux; parmi les noms qui signent la précieuse lettre que je reçois, j'en vois qui signifient talent, j'en vois qui signilient exemple ; tous signifient générosité, intelligence, vertu. Vous entrez jeunes dans l'épreuve, félicitez-vous-en. Vos souffrances noblement supportées vous placent à la tête de votre génération. Soyez toujours dignes de la guider. Que rien ne vous ébranle et ne vous décourage, l'avenir est certain. Attendez-le dans la douleur et les ténèbres du moment présent, comme dans la nuit on attend l'aube, avec une foi tranquille et absolue. Travaillez et marchez; pensez et vous trouverez; luttez et vous vaincrez.

Je vous serre à tous la main comme à mes frères, comme à mes enfants.

A Edmond Abolit.

llauteTillc-House, 23 décembre [1856].

L'exil a peu de loisirs, et ce n'est qu'ici, dans l'espèce de calme momentané qui suit toutes les recrudescences de persécution, que j'ai pu enfin lire vos deux beaux et charmants volumes, Tolla et la Grèce. Mes fils, vos anciens camarades, m'avaient souvent parlé de vous. Tout ce qu'ils promettaient en votre nom, vous le tenez, et c'est de tout mon cœur que je vous félicite. Vous avez le talent, vous avez le succès, vous êtes jeune; la charge d'âmes commence pour vous.

Un proscrit est une espèce de mort; il peut donner presque des conseils d'outre-tombe. Soyez lidèle à toutes ces grandes ïdét< de liberté et de progrès qui sont le souille même de l'avenir dans toutes les voiles humaines, dans la voile du peuple comme dans le voile du génie.

Dédaignez tout ce qui n'est pas le vrai, le grand, le juste, le beau. Vous avez une nature de lumière; je me bornerais volontiers à vous dire : soyez-vous fidèle à vous-même.

Courage donc! vous entrez vaillamment et de plainpied dans l'avenir.

Mes jeunes et vaillants concitoyens, votre lettre si noble et si cordiale m'est parvenue dans ma solitude

A George Sand.

Hauteville-House, 12 avril 1857.

Laniella est un grand et beau livre, laissez-moi vous le dire. Je ne vous parle pas du coté politique de l'ouvrage, car les seules choses que je pourrais écrire à propos de l'Italie seraient impossibles à lire en France et empêcheraient probablement ma lettre de vous parvenir. Je vous parle, à vous artiste, de l'œuvre d'art. Quant aux grandes aspirations de liberté et de progrès, elles font invinciblement partie de votre nature, et une poésie comme la vôtre souffle toujours du côté de l'avenir. La révolution, c'est de la lumière, et qu'êtesvous, sinon un flambeau?

Daniella est pour moi une profonde étude de tous les côtés du cœur. Cela est savant à torce d'être féminin. Vous avez mis dans ce livre toutes ces délicatesses de femme qui, mêlées à votre puissance virile, composent votre forte et charmante originalité. Comme peintre, je défendrai contre vous toute la vieille ruine italienne, et en particulier cette éblouissante et formidable campagne de Rome, que j'ai vue enfant, et qui m'est restée dans l'esprit et dans la prunelle comme si j'avais vu du soleil mêlé à de la mort. — Mais que vous importe! vous allez devant vous, lumineuse et inspirée, vous laissez s'envoler autour de vous les pages éclatantes, généreuses, cruelles, douces, tendres, hautaines, souriantes, consolantes, et vous savez bien qu'en somme tous les lecteurs sont pour vous, écrivain, comme toutes les âmes sont à vous, esprit.

Prenez donc la mienne avec les autres.

Ma maison s'achève et vous espère tout doucement, et je baise humblement votre main.

A Alexandre Dumas.

HauteviHe-House, 8 mars 1857.

Cher Dumas,

Les journaux belges m'apportent, avec tous les commentaires glorieux que vous méritez, la lettre que vous venez d'écrire au directeur du Théâtre-Français.

Les grands cœurs sont comme les grands astres. Ils ont leur lumière et leur chaleur en eux; vous n'avez donc pas besoin de louanges, vous n'avez donc pas

même besoin de remerciements; mais j'ai besoin de vous dire, moi, que je vous aime tous les jours davantage, non seulement parce que vuus êtes un des éblouisseineuts de mon siècle, mais aussi parce que vous êtes une de ses consolations.

Je vous remercie.

Mais venez donc ici, vous me l'avez promis, vous savez. Venez-y chercher le serrement de main de tous ceux qui m'entourent et qui ne se presseront pas moins fidèlement autour de vous qu'autour de moi. Votre frère.

A Charles Baudelaire.

Hautev-ilIe-Honse, 10 août 1857.

J'ai reçu votre noble lettre et votre beau livre *. L'art est comme l'azur, c'est le camp infini : vous venez de le prouver. Je crie bravo de toutes mes forces à votre vigoureux esprit.

Permettez-moi de finir ces quelques lignes par une félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu'il appelle sa justice vous a condamné au uoin de ce qu'il appelle sa morale; c'est là une couronne de plus. Je vous serre la main, poète.

ViCToa Hugo.

A Arsène Houssaye.

Hauteville-Housa, 16 janvier 1-58

Votre lettre, mon cher poète, m'arrive par notre ami de Bruxelles. Elle me touche vivement. Vous avez, comme moi, votre cercueil aimé, votre ombre chère, votre plaie toujours ouverte. Il y a entre nos âmes ce grand lien, la communauté de douleur. Quand ce coup vous a frappé, j'ai pensé à vous, je me suis souvenu de cette charmante femme, fantôme aujourd'hui. Hélas! perdre ceux qu'on aime, c'est là l'unique malheur, tout le reste n'est rien, je l'ai dit dans le livre dont vous me parlez en si nobles termes.

Courage ! vous avez toutes les grandes consolations

• Les Fleurs du Mal. qui venaient d'être condamnées comme immorales.

de la poésie et de l'art, et qui espérera, si ce n'est le poète"? Hecho de esperar, dit Calderon.

A George Sand.

Haotetille- Hanse, 18 mai 1858.

Vous arrive-t-il de penser quelquefois un peu à moi?

Je me ligure que cela doit être, tant de mon côté je pense à vous d'une pente douce et naturelle!

Je viens de lire les Beaux Messieurs de Bois-Doré, et, chaque fois que je lis quelque chose de vous, j'ai un épanouissement de joie; je suis heureux de toute cette force, de toute cette grâce, de ce beau style, de ce noble esprit, de ces trouvailles charmantes à chaque minute, de sentir palpiter cette forte philosophie sous cette poésie caressante, et de sentir un si grand homme dans une femme. Laissez-moi vous dire que le fond de mon cœur est bien à vous.

Ma maison n'est encore qu'une masure; de bons ouvriers guernesiais s'en sont emparés, et, me croyant riche, trouvent juste d'exploiter un peu « le grand monsieur français » et de faire durer le travail et le plaisir longtemps. Je me figure pourtant que ma maison sera un jour Unie, et que peut-être alors, dans le temps et dans l'espace, vous aurez la fantaisie d'y venir et d'en sacrer un petit coin par votre présence et votre souvenir. Que dites- vous de ces illusions-là?

Quelle bonne chose que les illusions 1 Je les aime, mais j'aime aussi et plus encore les réalités, et c'est une glorieuse réalité dans un siècle qu'une femme telle que vous. Écrivez, consolez, enseignez, continuez votre œuvre profonde; vivez au milieu de nous autres hommes avec la sérénité clémente des grandes âmes insultées.

,S Villemain.

H&uteville-House, 17 norambre 1859.

Cher ami, savez- vous ce que c'est que l'exil? C'est de n'entendre qu'au bout de six mois les mots prononcés par vous qui êtes une des paroles illustres de ce temps. Un ami m'est arrivé hier de Paris. Il a eu l'heureuse idée de mettre dans sa malle votre livre sur

Pindare, et me voilà depuis hier lisant cette œuvre excellente et profonde. Je me plonge dans Pindare et dans vous comme dans une eau salubre. Vous traduisez Pindare comme vous le sentez, comme vous l'expliquez, puissamment, et quand je dis Pindare, je dis aussi Eschyle, Sophocle, Aristophane, Horace, tousces poèmes sacrés et vrais. Leur esprit passe entier à travers le vôtre. Votre prose n'ôte rien à ces grandes ailes.

C'est qu'en vous, avec tous les plus nobles instincts et les plus fermes courages, il y a l'enthousiasme, cette flamme. Votre livre est une histoire où par moments on sent palpiter des strophes. Les dernières pages sont une ode splendide à l'avenir.

Je ne suis pas d'accord avec vous peut-être sur tous les points, mais qu'importe. J'aime votre livre comme je vous aime, avec une estime profonde. Votre main serrée de temps en temps, soit à la Chambre, soit à l'Académie, soit au coin du feu, est une des douceurs les plus regrettées de la patrie.

En deux endroits de votre beau livre vous parlez de moi avec une sorte d'émotion tendre qui me va au cœur. Je vous remercie. Je me repose en vous depuis plusieurs heures comme dans un port de l'esprit. J'ai besoin quelquefois de ces repos dans cette solitude et devant cet océan, au milieu de cette sombre nature qui m'attire souverainement et m'entraîne vers les ombres éblouissantes de l'infini. Je passe quelquefois des nuits entières à rêver sur mon sort en présence de l'abîme, et j'en arrive à ne pouvoir plus que m'écrier : des astres 1 des astres! des astres 1

Votre livre est de ceux qui font doucement changer d'extase. Au lieu de l'aigle de mer, j'ai regardé planer Pindare. Je vous ai écouté conter, et avec quelle haute éloquence ! l'histoire de l'enthousiasme, c'est-à-dire du génie humain. Et dans la manière dont vous prononcez le mot fier et charmant : Liberté, j'ai retrouvé l'accent même de mon âme.

Je serre vos deux mains dans les miennes, mon illustre ami.

A Jules Simon.

HuittriHe-HooM, 15 juin [1859].

Votre beau livre la Liberté a mis beaucoup de temps à m'arriver et j'ai mis beaucoup de temps à le lire et à le méditer. Ne vous étonnez donc pas si j'ai tant tardé à vous remercier; je ne m'en excuse point, cette lenteur importe peu : des ouvrages comme les vôtres sont patients parce qu'ils sont durables.

C'est presque un code que vous avez écrit là ; il y a d'un bout à l'autre un vrai souffle de législation.

Il m'est arrivé bien des fois d'avoir en vous lisant cette sorte de surprise et de ravissement qu'on éprouve devant sa propre pensée intime admirablement dite par un autre. Votre chapitre sur la propriété est, en particulier, une de vos pages les plus profondes et les plus décisives. C'est un grand don, et vous l'avez, que de fortifier l'idée irréfutable par le style entraînant. Ces deux volumes, où l'histoire est si puissamment appelée au secours de la philosophie et le fait au secours de l'idéal, prendront place parmi les belles œuvres. Vous avez choisi la grande heure pour défendre la liberté ; il n'y a pas de plus beau moment que la nuit pour glorifier la lumière.

A Adèle Hugo, à Londres.

21 juillet 1859.

Tu te trompes, chère enfant, un sourire et un embrassement de toi me sont plus doux que toutes les (leurs d'ici-bas et tous les rayons de là-haut. Il me tarde bien de vous revoir, ta mère et toi ; c'est une triste fête que ma fête aujourd'hui ; l'an passé, la maladie ; cette année, l'absence.

Enfin, pourvu que vous reveniez toutes deux bien portantes, je trouverai tout bien arrangé par le bon Dieu. Mais vous avez mal choisi le moment de votre villégiature; on me dit de tous les côtés que la Tamise empeste et empoisonne Londres en été; les journaux sont pleins de détails hideux sur le curage qu'on a été forcé d'interrompre. Dépêchez-vous donc de sortir de ce typhus.

Hauteville va bien. Charles se repose. Lux* songe, Toto pioche, Chougna médite, je travaille, le jardin embaume. Je t'assure qu'il nous pousse des roses qui ont l'air de devoir durer plus que le ministère Paimerston, et que, nous aussi, nous avons ici un fameux concert gratis, de vagues, de brises et d'oiseaux. Il n'y a guère que Beethoven qui pût me faire écouter de sa musique, après celle que j'ai ici.

J'espère, chère enfant, que tu finiras par t'y plaire un jour aussi toi, et que, toi qui as le sentiment délicat de la mélodie et de l'harmonie, tu ne seras pas toujours insensible à la grande symphonie du bon Dieu.

Mon jardin est le balcon de cet opéra-là. Reviens-y, ma fille aimée, le plus tôt possible ainsi que ta chère mère. Je vous embrasse tendrement toutes les deux.

A George Sand

I autevilIeHonse, îl août 185».

Voulez-vous me permettre de vous dire que je suis toujours à vos pieds. Il est dans ma nature de persister, et ce n'est certes pas dans mon admiration et dans mon tendre respect pour vous que je puis défaillir. Ne prenez donc pas mes longs silences pour de l'oubli.

Je travaille et je songe dans ma solitude, et je pense aux nobles esprits qui comme vous entretiennent en France le feu de cette grande vestale qu'on appelle l'idée. Oui, vous avez de l'idéal en vous; répandez-le, répandez-le sur cette pauvre foule d'à présent saturée de matière et de brutalité; faites votre auguste fonction de prêtresse, et je vous remercie du fond du l'âme.

Puisque je vous écris, je ne veux pas fermer ma lettre sans mettre sous ce pli quelques lignes que je ne puis publier en France et que vous trouverez toutes simples au sujet de la dernière insolence de ce malheureux réussisseur*.

Quand viendrez- vous rayonner dans mon ombre? — Cher et grand esprit, je vous aime et je vous vénère.

A Charles Baudelaire.

HauteTille-House, 6 octobre 1859.

Votre article sur Théophile Gautier est une de ces pages qui provoquent puissamment la pensée. Rare mérite, faire penser; don des seuls élus.

Vous ne vous trompez pas en prévoyant quelque dissidence entre vous et moi. Je comprends toute votre philosophie (car, comme tout poëte, vous contenez un philosophe); je fais plus que la comprendre, je l'admets; mais je garde la mienne. Je n'ai jamais dit : l'art pour l'art; j'ai toujours dit: l'art pour le progrès.

Au fond, c'est la même chose, et votre esprit est trop pénétrant pour ne pas le sentir. En avant! c'est le mot du progrès; c'est aussi le cri de l'art. Tout le verbe de la poésie est là. lie.

• Lux était la chienne de Charles et Chougna la chu çoit-Victor.

I d amnistie.

Il s'agit de la protection de Victor Hugo contre le décret

Que faites-vous quand vous écrivez ces vers saisissant : les Sept Vieillards et les Petites Vieilles, que vous me dédiez et dont je vous remercie? Que faitezvous? Vous marchez. Vous dotez le ciel de l'art d'on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau.

L'art n'est pas perfectible. Je l'ai dit, je crois, un des premiers; donc je le sais. Personne ne dépassera Eschyle, personne ne dépassera Phidias; mais on peut les égaler; et, pour les égaler, il faut déplacer les horizons de l'art, monter plus haut, aller plus loin, marcher. Le poète ne peut aller seul, il faut que l'homme aussi se déplace. Les pas de l'humanité sont donc les pas mêmes de l'art. — Donc, gloire au Progrès.

C'est pour le progrès que je souffre en ce moment et que je suis prêt à mourir.

Théophile Gautier est un grand poète, et vous le louez comme son jeune frère, et vous l'êtes. Vous êtes un noble esprit et un généreux cœur. Vous écrivez des choses profondes et souvent sereines. Vous aimez le beau. Donnez-moi la main.

Victor Hugo.

Et quant aux persécutions, ce sont des grandeurs. — Courage !

A Madame de Solms.

H.-H., 19 novembre [1859].

Vous m'envovez une rose; qu'allez-vous dire, madame, en recevant pour remerciement cette ligure sévère? Que voulez-vous, le plus farouche songeur du monde ne peut donner que ce qu'il a. Laissez-moi ajouter ceci : vous êtes adorable.

C'est là un mot dangereux de près, et même de loin, pour celui qui le prononce. Mais je suis, moi, dans une telle nuée, si épaisse, si obscure, si profonde, que je puis me permettre de ces éclairs-là. Cela expirera à tos pieds comme un hommage. D'ailleurs, il me semble que je commence à être un mort. Les galanteries d'un fantôme ont peu d'inconvénients.

Vous me priez d'aller à Paris en termes charmants, vous avez la bonté de m'y souhaiter un peu; mais si j'y allais, vous ne me le pardonneriez pas. Vous avez beau être une ravissante femme, il y a en vous un homme. Vous comprenez le devoir, et vous diriez en me voyant : voici une sentinelle qui a quitté son poste.

Vous pouvez y aller, vous; le devoir est moins absolu

pour votre sexe. D'ailleurs vous avez longtemps et noblement lutté contre le crime en plein triomphe. Allez donc à Paris, et régnez-y plus que ceux qui régnent, et soyez-y ce que vous êtes. Pas de rang, pas de titre, vous n'en avez pas besoin; vous avez le rang de la fleur et le titre de l'étoile; vous êtes esprit, âme, flamme, rayon. Être de la famille de l'empereur, voilà grand'chose quand on est de la parenté du soleil. Je suis à vos pieds, madame I

A Alexandre Dumas.

Hauteville-House, 11 décembre ^859.

C'est vous, cher Dumas, que je veux féliciter du succès et de tous les succès de votre fils*. Quelle admirable et douce chose! le père mêlé au rayonnement du Ois, le fils mêlé à l'auréole du père.

Oui, vous êtes un père prodigue; vous lui avez tout donné, drame saisissant, passion chaude, dialogue vrai, style étincelant; et en même temps, miracle tout simple dans l'art, vous avez tout gardé; vous l'avez fait riche en restant opulent.

Et lui, de son côté, il sait être original, tout en étant votre fils; il est vous et il est lui. Embrassez-le pour moi, je vous prie.

Moi, aussi, ajic/i'io,j'ai des fils dont je suis heureux (et j'ajoute tout bas : fier, car on nous impose, à nous autres pères, la jnudestie pour nos enfants); et c'est en ma qualité de père triomphant que je vous félicite, vous, père glorieux. Mais disons cela discrètement, et gardons-le entre nous.

Vous allez donc partir. Si j'étais Horace, comme je chanterais au vaisseau de Virgile ! Vous allez au pays de lumière, à l'Italie, à la Grèce, à l'Egypte ; vous allez faire le tour de l'eau de saphir; vous allez voir la mer heureuse; — moi, je reste dans la mer sinistre. Mou Océan envie votre Méditerranée. Allez, soyez radieux, soyez grand, et revenez. Te réfèrent fluctus !

Votre ami.

■ Écrit après la représentation du Père vrodigu*.

A George Sand.

Hauteville-House, !0 décembre 1859.

Je vous remercie de vos charmantes et magoiliques paroles. Vous me parlez de la Légende des Siècles en termes qui enorgueilliraient Homère. Je suis heureux que ce livie ait fixé quelques instants votre beau et calme regard.

En ce moment j'ai l 'âme accablée. Ils viennent de tuer John Brown. L'assassinat a été commis le 2 décembre. Leur sursis annoncé était une infâme ruse pour endormir l'indignation. Et c'est une république qui a fait cela ! Quelle sinistre folie que d'être propriétaire d'hommes, et voyez où cela mène ! voilà une nation libre tuant un libérateur! Hélas ! j'ai vraiment le cœur serré. Les crimes de rois, passe : crime de roi est fait normal; mais ce qui est insupportable au penseur, ce sont les crimes de peuple.

Je relis votre admirable lettre avec charme et consolation. Vous aussi, vous avez vos épreuves. Elles augmentent, pour moi qui vous contemple souvent, la douce et fière sérénité de votre figure.

Je vous respecte et je vous admire.

A Henri de Lacretelle.

Il n'y a pas de consolation, cher poète, pour des douleurs comme la vôtre. Hélas ! cette charmante femme, cette fleur de votre jeunesse, cette aube de votre vie, cette vision lumineuse de notre passé à tous, la voilà donc évanouie ! C'était un sourire, c'est un fantjôme. Nous sommes faits pour être quittés partout ce qu'il y a de meilleur ici-bas. Moi, il y a dix-sept ans qu'un ange que j'avais, ma fille, s'en est allée ; mais je l'ai toujours ; je ne la vois pas, mais je la sens dans ma vie et je l'attends dans ma mort. Vous aussi, vous vous tournez de ce côté-là maintenant. C'est la loi. Nous devons mourir successivement dans tous ceux que nous aimons pour revivre en eux plus tard.

Vous avez toutes les grandes et sérieuses préoccupations de la poésie et de l'art ; votre noble esprit pansera les blessures de votre cœur navré.

Courage, cher poète. Je vous serre tendrement la main.

A Thécel, de l'Indépendance belge.

Je viens de lire une ravissante page, et fort belle et fort grave en même temps, écrite par vous sur les romans champêtres de George Sand. Je vous applaudis de toutes mes forces et je vous remercie d'avoir glorifié George Sand, particulièrement en ce moment-

Il y a, à cet instant où nous sommes, une sorte de mauvais entraînement à réagir contre cette belle renommée et contre cet éminent esprit. Les premiers symptômes de cette assez méchante épidémie remontent à quelques années déjà.

Certes, personne ne comprend et n'admet plus que moi la critique haute et sérieuse, à laquelle Eschyle, Isaïe, Dante et Shakespeare eux-mêmes appartiennent, et qui a les mêmes droits sur les taches d'Homère que l'astronome sur les taches du soleil ; mais la sauvagerie des haines littéraires, mais des acharnements d'hommes contre une femme, mais jusqu'à de la rhétorique de cour d'assises dépensée contre un noble et illustre écrivain, voilà ce que je repousse, voilà ce qui m'étonne et me froisse profondément.

George Sand est un cœur lumineux, une belle âme, un généreux combattant du progrès, une flamme dans notre temps ; c'est un bien plus vrai et bien plus puissant philosophe que certains bonshommes plus ou moins fameux du quart d'heure que nous traversons. Et voilà ce penseur, ce poète, cette femme, en proie à je ne sais quelle réaction aveugle et injuste ! Je répète le mot réaction, car il a un sens multiple, et il dit tout.

Quant à moi, je n'ai jamais plus senti le besoin d'honorer George Sand qu'à cette heure où on l'insulte.

A Çhampfleury,

Hauteville-House, 18 mars 1860.

Je réponds en hâte à votre affectueuse lettre. L'u livre que vous tentez, menée à bonne fin par un homme tel que vous, ne peut que servir le mouvement des esprits.

L'art n'est pas perfectible; c'est là sa grandeur, et c'est de là que vient son éternité (je prends ce mot dans le sens humain, bien entendu). Eschyle reste

Eschyle, même après Shakespeare ; Homère reste Homère, même après Dante; Phidias reste Phidias, même après Michel-Ange. Seulement la venue des Shakespeare, des Dante et des Michel -Ange est indéfinie ; les constellations d'hier ne barrent pas la route aux constellations de demain ; et cela pour une bonne raison, c'est que l'inGni ne s'encombre pas. Donc en avant ! Il y a place pour tous. On ne peut dépasser les génies, mais on peut les égaler. Dieu, qui fait le cerveau humain, ne s'épuise pas et le remplit d'étoiles.

Je l'ai dit dès 1830, en rejetant toutes les appellations qui passent et qui ne caractérisent rien : La littérature du dix-neuvième siècle n'aura qu'un nom ; elle s'appellera la littérature démocratique. Elle n'aura qu'un but : l'agrandissement de la lumière humaine par le double rayonnement combiné du réel et de l'idéal.

Le roman est presque une conquête de l'art moderne ; le roman est une des puissances du progrès et une des forces du génie humain en ce grand dixneuvième siècle, et vous êtes, par la précision comme par l'élévation de votre esprit, l'un des maîtres du roman.

A Monsieur Heurlelou, rédacteur du Progrès à Port-au-Prince (H i

Hauteville-House, 31 mars 1560.

Votre lettre m'émeut. Vous êtes, monsieur, un noble échantillon de cette humanité noire si longtemps opprimée et méconnue. D'un bout à l'autre de la terre, la même flamme est dans l'homme, et vous êtes un de ceux qui le prouvent. V a-t-il eu plusieurs Adams? Les philosophes peuvent discuter la question, mais ce qui est certain, c'est qu'il n'y a qu'un Dieu. Puisqu'il n'y a qu'un père, nous sommes frères. C'est pour cette vérité que John Brown est mort; c'est pour cette vérité que je lutte. Vous m'en remerciez, et je ne saurais vous dire combien vos belles paroles me touchent. Il n'y a sur terre ni blancs, ni noirs, il y a des esprits ; vous en êtes un. Devant Dieu, toutes les âmes sont blanches.

J'aime votre pays, votre race, votre liberté, votre république. Votre île magniDque et douce plaît à cette heure aux âmes libres; elle vient de donner un grand exemple : elle a brisé le despotisme.

Elle nous aidera à briser l'esclavage. Car l'esclavage disparaîtra. Ce que les États du Sud viennent de tuer, ce n'est pas John Brown, c'est l'esclavage.

Dès aujourd'hui, l'union américaine peut être considérée comme rompue. Je le regrette profondément,

mais cela est désormais fatal. Entre le Sud et le Nord il y a le gibet de Brown.

La solidarité n'est plus possible. Dn tel crime ne se porte pas à deux. Continuez votre œuvre, vous et vos dignes concitoyens. Haïti est maintenant une lumière. Il est beau que, parmi les flambeaux du progrès éclairant la route des hommes, on en voie un tenu par la main du nègre.

Votre frère.

A Charles Baudelaire.

Hauteville-Hoase, Î9 avril 18«0.

Vous m'avez envoyé, cher poète, une bien belle page; je suis tout heureux et très fier de ce que vous voulez bien penser des choses que j'appelle mes dessins à la plume. J'ai fini par y mêler du crayon, du fusain, de la sépia, du charbon, de la suie et toutes sortes de mixtures bizarres qui arrivent à rendre à peu près ce que j'ai dans l'œil et surtout dans l'esprit. Cela m'amuse entre deux strophes.

Puisque vous connaissez M. Méryon, dites-lui que ses splendides eaux-fortes m'ont ébloui. Sans la couleur, rien qu'avec l'ombre et la lumière, le clair obscur tout seul et livré à lui-même, voilà le problème de l'eauforte. M. Méryon le résout magistralement. Ce qu'il fait est superbe. Ses planches vivent, rayonnent et pensent. II est digne de la page profonde et lumineuse qu'il vous a inspirée.

Vous avez en vous, cher penseur, toutes les cordes de l'art; vous démontrez une fois de plus cette loi, que, dans un artiste, le critique est toujours égal au poète. Vous expliquez comme vous peignez, granditer.

A MM. les Membres du Comité pour le monument de Ribeyrolles, à Rio-de-Janeiro.

4 novembre 1S60.

Messieurs,

Ribeyrolles est allé chez vous, et il a écrit sur vous un beau livre, un livre digne de votre noble nation, de

votre illustre histoire, de votre admirable pays. Il a signalé avec une sympathie enthousiaste votre marche de plus en plus lumineuse vers le progrès. Il vous a fraternellement rendu justice au nom de la démocratie et de la civilisation. Plusieurs des pages de son livre sont comme des tables de marbre où votre gloire est écrite, où votre avenir est prédit. Il est mort en faisant cette œuvre, il est mort proscrit, il est mort pauvre; vous aviez, vous peuple brésilien, une dette envers lui ; vous avez voulu la lui payer magnifiquement.

Ribeyrolles avait élevé un monument au Brésil ; le Brésil élève un monument à Ribeyrolles. Honneur à vous ! Ainsi recevoir et ainsi rendre, cela est deux fois admirable.

Vous désirez une épitaphe pour cette tombe et c'est à moi que vous vous adressez ; vous me demandez ma signature sur ce monument. Je sens profondément l'honneur que vous me faites. Je vous en remercie.

Depuis que l'histoire existe, deux espèces d'hommes conduisent l'humanité : les oppresseurs et les libérateurs. Les uns la dominent pour le mal, les autres pour le bien. De tous les libérateurs, le penseur est le plus efficace ; son action n'est jamais violente ; la plus douce des puissances, et par conséquent la plus grande, c'est l'esprit. L'esprit fait des plaies mortelles au mal. Les penseurs émancipent le genre humain. Ils souffrent, mais ils triomphent; c'est par le sacrifice d'eux-mêmes qu'ils arrivent au salut des autres. Ils peuvent mourir dans l'exil ; qu'importe ! Leur idéal leur survit, et continue après leur mort l'œuvre de liberté qu'ils ont commencée pendant leur vie.

Charles Ribeyrolles était un libérateur.

La mise en liberté de tous les peuples et de tous les hommes, c'était là son but. L'humanité libre, les peuples frères ; il n'eut pas d'autre ambition que celle-là.

Cette pensée fixe, qui devait aboutir à sa proscription et à sa gloire, c'est là ce que j'ai essayé d'indiquer dans les six vers que voici et que vous pourrez graver sur sa tombe si vous le jugez utile.

Quant à moi, je suis heureux de l'appel que vous me faites. Je m'empresse d'y répondre. Vous êtes de nobles hommes, vous êtes une généreuse nation; vous avez le double avantage d'une terre vierge et d'une race ancienne; vous vous rattachez au grand passé historique du continent civilisateur; vous mêlez au soleil d'Amérique la lumière de l'Europe. C'est au nom de la France que je vous glorifie.

Ribeyrolles l'avait fait avant moi. Il vous avait salués de toute son éloquence ; il vous applaudissait, il vous Himait. Vous honorez sa mémoire et cela est bien. C'est la grande fraternité humaine qui s'affirme; c'est la rencontre des deux mondes sur le cercueil d'un proscrit; c'est la main du Brésil qui serre la main de la France par-dessus les océans.

Soyez remerciés! Ribeyrolles vous appartient en effet comme à nous; de tels hommes sont à tous; leur

proscription même a cette vertu de mettre en lumière la communion universelle; et, quand les despotes leur ôtent la patrie, il est beau que les peuples leur donnent un tombeau.

Je vous salue et je suis votre frère.

Victor Hugo

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