‹ Lettres à la fiancée, 1820-1822 (volume 2)Chapitre 37 sur 42 · A CHARLES RIBEYROLLES · texte numérisé non relu

A CHARLES RIBEYROLLES

Il accepta l'exil; il aima les souffrances Intrépide, il voulut toutes les délivrances; Il servit tous les droits par toutes les vertus; Car l'idée est un glaive et l'âme est une force.

Et la plume de Wilberforce Sort du même fourreau que le fer de Brutus.

A M. Chenay.

Hauteville-House, 21 janvier 1861.

Cher monsieur Chenay, vous avez désiré graver mon dessin de John Brown, vous désirez aujourd'hui le publier; j'y consens, et j'ajoute que je le trouve utile.

John Brown est un héros et un martyr. Sa mort a été un crime. Son gibet est une croix. Vous vous souvenez que j'avais écrit au bas du dessin : Pro Christo, sicut Christus.

Lorsque, en décembre 1859, avec une profonde douleur, j'annonçais à l'Amérique la rupture de l'Union comme conséquence de l'assassinat de John Brown, je ne pensais pas que l'événement dût suivre de si près mes paroles. A l'heure où nous sommes, tout ce qui était dans l'échafaud de John Brown en sort; les fatalités latentes il y a un an sont maintenant visibles, et l'on peut, dès à présent, craindre la rupture de l'Union américaine, grand malheur, mais espérer l'abolition de l'esclavage, immense progrès.

Remettons donc sous les yeux de tous, comme enseignement, le gibet de Charlestown, point de départ de ces graves événements.

Mon dessin, reproduit par voire beau talent avec une fidélité saisissante, n'a d'autre valeur que ce nom, John Brown, nom qu'il faut répéter sans cesse, aux républicains d'Amérique, pour qu'il les ramène au devoir, aux esclaves, pour qu'il les appelle à la liberté.

A Emile de Girardin.

Londres, 16 août [1861],

Je suis à Londres, à l'auberge, on m'apporte un journal, c'est la Presse, j'y trouve votre nom que je cherche toujours et mon nom que vous écrivez volontiers. Vous avez rai-on, si l'on pouvait discuter librement en public, nous serions vite d'accord; vous êtes l'homme du radical et je suis l'homme de l'idéal. Or, la racine c'est l'idée.

Mais vous avez beau être Girardin et Voltaire a beau être Voltaire, Voltaire et Girardin sont forcés à des coDcessions, et doivent toujours, pour qu'il leur soit permis de parler, semer çà et là le mot roi, comme Spinoza le mot christianisme, dans leurs argumentations les plus logiques et les plus invincibles. Or, dans le radicalisme philosophique, ce mot christianisme n'est qu'une goutte; dans le radicalisme politique, le mot roi n'est qu'une goutte; mais une goutte d'arsenic, mêlée au meilleur breuvage du monde, le rend de ilt-. stion difficile.

Le jour où vous serez libre, votre grande logique éclatera dans sa plénitude et rendra visible toute la justesse de votre profond esprit. Ce jour-là, évidemment, nous serons d'accord, je crois, sur presque tous les points. En attendant, vous êtes forcé d'accepter dans une certaine mesure les hommes de l'empire et rempire, de même qu'Orphée accepte Cerbère pour passer outre, et vous lui jetez ce gâteau de miel^ votre noble style. Ils vous laisseront passer, mais vous reviendrez seul, et ils ne vous laisseront pas ramener cette Eurydice, la Liberté. Un serpent l'a piquée au talon, et un démon la garde dans le sépulcre.

C'est égal, je suis heureux de causer un peu tête à tête avec vous. Vous êtes pour moi un des grands serviteurs du progrès, de la vérité, de la logique et de la liberté; nos dissidences ne sont pour nous que des raisons de nous approfondir.

A Jules Janin.

Bra\elles, 24 avril 1861.

Au milieu de mes pérégrinations, je reçus votre admirable feuilleton sur les Funérailles de l'honneur. Je vous serre dans mes bras et je vous remercie. La vie, la force, la chaleur-, la grâce toute-puissante, c'est vous. Vous êtes inépuisable et lumineux. Votre feuil-

leton se lève sur Paris comme l'aube. Hélas! ce pauvre Paris crépusculaire d'aujourd'hui a bien besoin de votre clarté. Si les adolescents séniles d'à-présent veulent apprendre à être jeunes, qu'ils aillent à vous. S'ils veulent apprendre le courage, l'esprit, l'imagination, le style, toutes les magies de la poésie et de l'idéal, et la lidélité aux grands souvenirs, et la lierté, et l'incorruptibilité, et le respect des vaincus, qu'ils vous prennent pour maître. Votre attitude sereine et vaillante au milieu de taut d'abaissements est un grand exemple. Je vous écris ce billet sur un coin d'une table d'auberge, un peu au hasard, comme cela me vient, mais ému, attendri, charmé.

A Crémieux.

Braine-lAllu, 28 mai 18 1.

Cher ami, je reçois votre lettre du 25 mars; mais je la reçois aujourd'hui seulement 28 mai. Le 25 mars, je quittais Guernesey, malade et allant un peu respirer un air nouveau; depuis deux mois je vais de ville en ville, je cours les aventures de la convalescence, et votre lettre si charmante et si bonne ne me réjouit qu'aujourd'hui. Elle me touche profondément. Vous

1 n'êtes pas seulement l'homme éloquent et puissant; vous êtes l'homme excellent. Vir bonus... et tout le reste de la définition. Je ne saurais vous dire à quel point je vous aime, à quel point nous vous aimons tous. Moi, votre client, et mon fils Charles, votre autre client, nous parlons de vous sans cesse. Pas une voix

I n'est plus éloquente que la votre; pas une âme n'est

I plus fière. Cela doit être, du reste : l'âme est la source

| de la voix.

Ma santé est rétablie. Avant peu, je retournerai à mon rocher. Si jamais une bonne étoile vous y amenait, ô mon cher hôte, comme je serais heureux de vous recevoir dans ma masure ! Ce serait pour tous les proscrits une fête, et vous réjouiriez l'exil comme vous consolez la patrie.

Mettez aux pieds de votre 'e la signature qu'elle veut bien désirer. J'ai cherché lo.:: temps, pour l'écrire au bas de ce portrait, une phrase qui dît tout ce dont Mademoiselle Crémieux peut être bien fière, et j'ai fini par la trouver. La voici :

A la fille de Crémieux.

Je vous serre la main, mon noble et généreux ami.

A Messieurs Guiseppe Palmeri, Luigi Porta, Saverio Priscia, Membres du Comité directeur italien,

à Palerme.

Messieurs,

Dans votre lettre éloquente et qui me touche profondément, vous m'annoncez que mon nom vient d'être inscrit sur la liste de l'Association unitaire italienne, par décision spontanée et unanime de la Société tout entière.

J'accepte avec joie la place que vous m'offrez parmi vous. Je m'unirai ardemment à vos efforts, dans la limite de mon devoir démocratique. Vous me remerciez magnifiquement du peu que j'ai fait; un tel remercîment est une récompense.

Membres du Comité italieu, votre œuvre est sainte. La restauration d'un graDd peuple est plus qu'une restauration, c'est une résurrection. Toutes les forces du progrès convergent au même but que vous et vous aident. En fondant l'Italie, vous ne travaillez pas seulement pour la patrie, vous travaillez pour le monde. L'Italie une est un besoin de la civilisation.

La grande Europe de l'avenir s'ébauche à l'heure où nous sommes. La tendance des peuples est de se grouper par races pour en venir à se grouper par continents. Ce sont là les deux phases de la civilisation qui s'enchaînent logiquement, l'une amenant l'autre; l'unité nationale d'abord, l'union continentale ensuite. Ces deux progrès seront l'œuvre du dix-neuvième siècle; il a déjà presque accompli le premier, il ne s'achèvera point sans avoir accompli le second.

Une époque viendra où les frontières disparaîtront Toutes les guerres se dissoudront dans la fraternité des races. Ce sera le grand jour de la patrie humaine En attendant ces sublimes réalisations de l'avenir continuez, persévérez, marchez ; que tous les homme d'intelligence et de cœur fassent leur^devoir actuel que chaque nation réclame son unité, apport nécessaire de chaque peuple dans l'immense pacte fédéral futur; qu'une haute philosophie politique pénètre la diplomatie elle-même et la transforme; que quiconque mutile ou diminue un peuple soit mis au ban de l'humanité. Soyons tous compatriotes dans le progrès, et redisons tous, aussi bien au point de vue européen qu'au point de vue italien : Il faut que l'Italie ait Venise et Rome; car sans Rome et Venise, pas d'Italie, et sans Italie pas d'Europe.

A George Sand.

Hauteville-House, IS février 1 S62.

Où ètes-vous? où cette lettre vous trouvera-t-elle? Est-ce à Nohant? est-ce à Paris? pensez-vous quelquefois à un ami lointain que vous n'avez jamais vu, et qui vous est sérieusement et profondément acquis? Tout ce que vous avez fait de bon, de grand et de beau pour tous dans ce siècle, vous, femme, avec votre tendresse, vous, sage, avec votre amour, me constitue un de vos débiteurs, et, au milieu des choses immenses qui m'entourent, mer, ciel, astres, nature, humanité, tempêtes, révolutions, je vous appelle et je songe à vous, et mon esprit dit au vôtre : Venez.

Je suis accablé de travail et d'affaires, et dans cette situation que vous connaissez, où l'on n'a pas un instant à soi, une lettre à écrire semble une aggravation ; mais vous écrire, c'est un repos.

Votre gloire est de celles dont le rayonnement est doux. La contemplation d'une lumière comme la vôtre est un enchantement pour l'àme.

Quand pourrons-nous causer, et nous voir, et nous dire tant de choses? Hélas! il me semble que la France recule pour moi, je voudrais bien que Guernesey pût se rapprocher de vous.

Il me semble que, si vous vouliez, vous êtes assez prophète pour faire venir à vous la montagne.

Je baise votre main et je la remercie et je la félicite d'écrire tant de belles œuvres.

A George Sand.

Hauteiille-Houic, 6

Votre lettre m'a attristé. Jugez si ma surprise a été pénible. Je m'étais figuré que ce livre* nous rapprocherait encore, et voici qu'il nous éloigne, qu'il nous désunit presque. J'en voudrais à ce livre si je ne le savais pas si honnête.

L'un de nous deux évidemment se trompe. Est-ce vous? est-ce moi? Votre franchise provoquant la mienne, laissez-moi vous dire que je crois que c'est vous.

J'avais fait ce rêve que vous, la grande George Sand,

• La première partie des Misérables. George Sai ras des réserves l"é\angélique évêque Myriel.

id n'avait pas

vous comprendriez mon cœur comme je comprends le vôtre. Dans tous les cas, vivant solitaire et face à face avec mon intention et tête à tête avec ma conscience, je suis sûr, sinon de ce que je fais, du moins de ce que je veux; je suis sûr de mon cœur qui est tout à la justice, tout à l'idéal, tout à la raison, tout à ce qui est grand, généreux, beau et vrai, tout à vous.

A George Sand.

Hautei-ilIe-Home, 18 mai [186Î].

Il est doux d'être blessé par les déesses quand c'est par elles qu'on est guéri. Merci de vos deux lettres exquises et bonnes. Qui ne sait pas être charmant n'est pas grand, et vous le prouvez, car vous êtes charmante. Votre grandeur, quand bon lui semble, se tourne en grâce, et c'est ainsi qu'elle se démontre.

N'ayez pas peur de me voir trop chrétien. Je crois au Christ comme à Socrate, et en Dieu plus qu'à moimême. Je suis plus sûr de l'existence de Dieu que de la mienne propre. Lisez, si vous continuez cette lecture, la chose intitulée : Parenthèse, votre préoccupation sur cette ombre que vous voulez bien craindre pour moi se dissipera.

Parlons de vous. Et vous voilà donc heureuse, pardessus le marché. Vous mariez votre fils, qui a en lui un rayon de vous. Ayez le succès à Paris, et le bonheur à Nohant. Vivez dans une gloire, c'est bien. Je baise vos mains, et je vous remercie de vos adorables lettres. Je m'aperçois que je vous aime. Heureusement que je suis vieux!

A Lamartine.

Hauteville-House, J4 juin 186J.

Mon illustre ami,

Si le radical, c'est l'idéal, oui, je suis radical. Oui, à tous les points de vue, je comprends, je veux et j'appelle le mieux; le mieux, quoique dénoncé par le proverbe, n'est pas ennemi du bien, car cela reviendrait à dire : le mieux est l'ami du mal. Oui, une société qui admet la misère, oui, une religion qui

admet l'enfer, oui, une humanité qui admet la guerre, me semblent une société, une religion et une humanité inférieures, et c'est vers la société d'en haut, vers l'humanité d'en haut et vers la religion d'en haut que je tends : société sans roi, humanité sans frontières, religion sans livre. Oui, je combats le prêtre qui vend le mensonge et le juge qui rend l'injustice. Universaliser la propriété (ce qui est le contraire de l'abolir) en supprimant le parasitisme, c'est-à-dire arriver à ce but : tout homme propriétaire et aucun homme maître, voilà pour moi la véritable économie sociale et politique. J'abrège et je me résume. Oui, autant qu'il est permis à l'homme de vouloir, je veux détruire la fatalité humaine, je condamne l'esclavage, je chasse la misère, j'enseigne l'ignorance, je traite la maladie, j'éclaire la nuit, je hais la haine.

Voilà ce que je suis, et voilà pourquoi j'ai fait les Misérables.

Dans ma pensée, les Misérables ne sont autre chose qu'un livre ayant la fraternité pour base et le progrès pour cime.

Maintenant jugez-moi. Les contestations littéraires entre lettrés sont ridicules, mais le débat politique et social entre poètes, c'est-à-dire entre philosophes, est grave et fécond. Vous voulez évidemment, en grande partie du moins, ce que je veux; seulement peut-être souhaitez-vous la pente encore plus adoucie. Quant à moi, les violences et les représailles sévèrement écartées, j'avoue que, voyant tant de souffrances, j'opterais pour le plus court chemin.

Cher Lamartine, il y a longtemps, en 1820, mon premier bégayement de poète adolescent fut un cri d'enthousiasme devant votre aube éblouissante se levant sur le monde. Cette page est dans mes œuvres, et je l'aime; elle est là avec beaucoup d'autres qui glorifient votre splendeur et votre génie. Aujourd'hui, vous pensez que votre tour est venu de parler de moi, j'en suis fier. Nous nous aimons depuis quarante ans, et nous ne sommes pas morts ; vous ne voudrez gâter ni ce passé, ni cet avenir, j'en suis sûr. Faites de mon livre et de moi ce que vous voudrez. Il ne peut sortir de vos mains que de la lumière.

Votre vieil ami,

Victor Hugo.

A M. Octave Lacroix.

Hauteville-Honse, 30 jnia 1S61.

Monsieur, Je m'empresse de vous répondre, car en vous je

reconnais un vaillant soldat de la vérité et du droit, et je salue un noble. esprit.

Après avoir comme vous combattu le deux décembre, j'ai été banni de France. J'ai écrit à Bruxelles Napoléon le Petit; j'ai dû quitter la Belgique. Je suis allé à Jersey, et j'y ai lutté trois ans contre l'ennemi commun ; le gouvernement anglais ayant subi la même pression que le gouvernement belge, j'ai dû quitter Jersey. Je suis aujourd'hui à Guernesey depuis sept ans. .J'y ai acheté une maison, ce qui me donne le droit de cité et me fait inviolable ; un quatrième exil ne pourrait m'atteindre ici. Du reste, je dois dire que Jersey, il y a deux ans, et, il y a un an, la Belgique, se sont spontanément rouvertes pour moi.

J'habite au bord de la mer une maison bâtie il y a soixante ans par un corsaire anglais et appelée Hauteville-House. Moi, représentant du peuple et soldat proscrit de la République française, je paye tous les ans le droit de poulage à la reine d'Angleterre, dame des îles de la Manche, comme duchesse de Normandie et ma suzeraine féodale. Voilà un des bizarres eflets de l'exil.

Je vis ici solitaire, avec ma femme, ma fille et mes deux fils, Charles et François. Quelques proscrits sont venus me rejoindre, et nous faisons une famille. Tous les mardis, je donue à dîner à quinze petits enfants pauvres, choisis parmi les plus indigents de l'île, et ma famille et moi nous les servons; je tâche par là de faire comprendre l'égalité et la fraternité à ce pays féodal. De temps en temps un ami passe la mer et vient me serrer la main. Ce sont là nos fêtes. J'ai des chiens, des oiseaux, des fleurs. J'espère pouvoir avoir, l'année prochaine, une petite voiture avec un cheval. Ma fortune, fort ébranlée et presque détruite par le coup d'État, a été un peu réparée par le livre les Misérables. Je me lève de bon matin, je me couche de bonne heure, je travaille toute la journée, je me promène au bord de la mer, j'ai pour écrire une espèce de fauteuil naturel dans un rocher, en un bel endroit appelé Firmain-bay; je ne lis pas les sept cent quarante articles publiés depuis trois mois contre moi (et comptés par mes éditeurs) dans les journaux catholiques de Belgique, d'Italie, d'Autriche et d'Espagne. J'aime beaucoup l'excellent et laborieux petit peuple qui m'entoure et je crois que j'en suis un peu aimé. Je ne fume pas, je mange du roastbeef comme un anglais et je bois la bière comme un allemand; ce qui n'empêche point la Espana, journal-prêtre de Madrid, d'affirmer que Victor Hugo n'existe pas, et que le véritable auteur des Misérables s'appelle Satan.

Voilà à peu près, monsieur, tous les détails que vous me demandez. Trouvez bon que je les complète par un cordial serrement de main.

A. M. Marins Tru sy.

Hauterille-Houie, 14 juillet 18«î.

J'ai Margarido, Monsieur, et je viens de lire ce beau et charmant poème. Margarido c'est la Provence. Votre Provence, cette presque Italie, est dans Margarido comme le Latium est dans les Bucoliques.

La Provence .est une forêt vierge de poe'sie. Tout y rayonne, tout y fleurit, tout y chante. La langue est douce, le peuple est bon, le paysage est chaud ; le soleil, la femme, l'amour sont là chez eux. J'ai vu la Provence, il y a vingt-cinq ans, et j'en ai encore le resplendissement dans les yeux et dans l'âme. Vous êtes, vous et M. Mistral, les poètes de cet Ëden.

Quoique votre drame ait des aspects douloureux et sombres, la sereine clarté méridionale le pénètre et l'apaise. On y sent le reflet de la Méditerranée, moins farouche que celui de l'Océan. La Provence chante même quand elle pleure. Vous avez mis toute cette lumière dans votre œuvre. On est charmé, ce qui n'empêche pas d'être attendri.

Je vous remercie, poëte, et je vous applaudis.

A Paul de Saint-Victor.

1 octobre 180!.

Je viens de lire votre premier article sur les Misérables. Je vous remercie. Vous écrivez depuis quatorze ans, page à page et jour à jour, un des grands livres de ce temps, l'histoire de l'art contemporain confronté avec l'idéal. Cette confrontation sereine est le triomphe de votre lumineux esprit. Pensée, poésie, philosophie, peinture et statuaire, vous éclairez tout à la réverbération magnifique de cette vision du beau que vous avez dans l'âme.

Et la beauté de votre âme, c'est qu'elle est un cœur. On sent dans vos enseignements d'artiste et de philosophe le profond attendrissement de la justice et de la vérité. Devant Eschyle, vous êtes grec; devant Dante, vous êtes italien; et, avant tout, vous êtes homme. De là le profond penseur et le grand écrivain que j'aime en vous.

Vous le savez, pas une ligne de vous ne m'échappe. Je vous lis avec l'assiduité douce d'un frère de votre esprit. A chaque coup vous atteignez le but, et voilà bien des années déjà que je vous suis des yeux et que

je vous admire vidant sans l'épuiser sur toutes les cibles du beau et du vrai voire carquois plein de rayons.

Je suis fieraujourd hui de cetto œuvre que vous attachez à mon œuvre. Vous incrustez dans ma muraille des bas-reliefs de marbre. Après la lecture de cet article si admirable, où chaque mot a la profondeur de l'idée et la transparence de la vérité, j'aurais dû maîtriser mon émotion et garder le silence jusqu'à ce que, la série terminée, je pusse vous dire mon impression entière. Je le ferai désormais, mais je ne l'ai pas pu cette fois.

Vous me le pardonnez, n'est-ce pas?

Cher grand penseur, je vous serre la main.

A iliche'et.

Hauteiille-House. î décembre 1565.

J'achève ce matin même la lecture de la Sorcière, cher et grand philosophe. Je vous remercie d'avoir fait ce beau livre. Vous avez mis là la vérité sous toutes les formes, dont la plus magnifique peut-être est la pitié. Vous ne vous contentez pas de convaincre, vous émouvez. Ce livre est un de vos grands triomphes.

Ce que j'en aime, c'est tout; c'est ce style vivant qui souffre avec le martyr; c'est cette pensée qui est comme une dilatation de l'âme dans l'infini; c'est ce grand cœur, c'est cette science mêlée d'attendrissement; c'est cette peinture ou, mieux, celte intuition de la nature, d'où sort, splendide, on ne sait quel démon-dieu qui fait sourire et pleurer.

Le solitaire vous rend grâces de lui avoir envoyé ce doux, profond et poignant livre. C'est un songeur attristé, bien accablé souvent par le spectacle et l'obsession de la souffrance universelle; mais, quand sa main sent la pression de la vôtre, il lui semble qu'un rayon passe devant ses veux

A Théophile Gautier.

HautevUlt-Honse, 3 décembre [186i].

temps. Je viens de lire ces pages de vous sur moi*. Ma sombre chambre d'exil m'a tout à coup semblé pleine d'une clarté d'aurore.

Je n'ai qu'un mot pour caractériser votre commentaire de mes dessins, c'est de la grâce magnifique. Vous refaites splendidement toutes ces ébauches et de votre plume elles sortent tableaux. Le peintre, c'est vous; le poète, c'est vous ; l'âme, c'est vous.

Cher grand poète, je vous serre la main.

A Champfleury '.

Hauteville-House, 17 décembre 1861.

Vous faites des livres charmants. C'est votre manière à vous de faire des livres profonds. J'ai été fier de voir dans vos pages si fortes et si fines le portrait de mon chat.

C'est lui ! c'est mon chat ! qui a fait dire à Méry, dans les jambes duquel il faisait le gros dos, ce mot illustre : Dieu a fait le chat pour donner à l'homme le plaisir de caresser le tigre.

Vous complétez aujourd'hui la gloire de ce chat qui était un pénate, et de celte bête qui était un esprit. Merci. Je relirai plus d'une fois votre livre exquis.

Cher Théophile, merci. Vous venez de me donner une joie de jeunesse. Il m'a semblé être au bon jeune

A Emile de Girardin.

Les bruits de vous autres vivants arrivent lard dans ma solitude, mais finissent par y arriver.

J'apprends que, dans un banquet de la Presse, vous avez, avec une glorieuse vaillance, évoqué les absents, et qu'en un toast de la pius noble éloquence, vous avez associé mon souvenir au souvenir de la liberté.

La liberté ne rentrera pas sous ce régime. Il la craint, et il a raison ; la liberté a bonne mémoire et aucune cohabitation n'est possible entre elle et ce gouvernement, né d'un crime brusque, le coup d'étal, et maintenu par un crime continu, le despotisme. Je n'ai pas vos espérances, et d'un autre côté il est probable nue mes espérances vous sembleraient des illusions ;

* A propos dfcs dessins de Victor Hugo.

mais nous communions, vous et moi, dans le dévouement au progrès et à cette liberté irréductible, la vaincue d'aujourd'hui, la victorieuse de demain.

Aux membres du Cercle démocratique de Pise.

Hauteville-llouse, 3 a» ni 1863.

Mes frères italiens.

Votre éloquente et noble lettre me va au cœur. J'accepte avec empressement la place que vous m'offrez parmi vous. L'Italie une et libre, c'est mon vœu comme le vôtre. Délivrer l'Italie, c'est grandir la civilisation.

Aujourd'hui, vendredi 3 avril, à l'heure où je vous écris, il y a dix-huit cent soixante-trois ans que Jésus- Christ est mort sur la croix. Il n'est pas mort à Rome. 11 est mort à Jérusalem. Il paraît que les papes l'ont oublié, puisqu'ils se sont assis au sommet du Capilole sans voir que leur place est au pied du Calvaire. Le christianisme est moins auguste couronné au Vatican qu'agenouillé au Golgotha. Une triple couronne de jouissances et d'orgueils terrestres représente étrangement la couronne d'épines.

Puisque les papes s'obstinent, puisqu'ils dédaignent Jérusalem, puisqu'ils usurpent Rome, l'Italie aussi s'obstinera. L'Italie reprendra Rome, par droit et par devoir. Elle reprendra Rome, comme elle reprendra Venise. Le pape est, comme le césar, un souverain étranger.

A Lamartine'.

Hautevile-House, 23 mai 1863.

Cher Lamartine,

Un grand malheur vous frappe ; j'ai besoin de mettre mon cœur près du vôtre. Je vénérais celle que vous aimiez.

Votre haut esprit voit au delà de l'horizon ; vous

apercevez distinctement la vie future. Ce E'est pas à vous qu'il est besoin de dire : espérez. Vous êtes de ceux qui savent.

Elle est toujours votre compagne ; invisible, mais présente. Vous ave* perdu la femme, mais non l'àme. Cher ami, vivons dans les morts.

A George Sand.

Trêves, Î6 août 1861.

Pardonnez à cet affreux papier d'auberge. Je voyage en ce moment, et je vous écris sur le coin de la première table venue. Je suis à Trêves, parmi toutes sortes de belles choses, et comment ne pas penser à vous ? J'ai lu la page noble, charmante et cordiale écrite par vous sur le livre de M™ Victor Hugo*. Il me semble que désormais ce livre est de vous deux ; vous le contresignez, vous le doublez de votre gloire. C'est là une illusion du cœur. Permettez-la-moi.

Vous ne savez pas à quel point je vous admire. Je saisis toutes les occassion de diie leosv u,et le vous remercie de me donner celle-ci. Il y a eu, il y a peutêtre encore, quelque chose, je ne sais quoi, qui s'est interposé entre vous et moi. Mais cela s'est dissipé, ou se dissipera. L'important pour moi, c'est que je vous aime et que je vous comprends. Vous avez une gloire unique et haute. Vous êtes la grande femme de votre siècle.

Au ministre de la République de Colombie".

Hauteville-House, 14 octobre 1863.

Je ne saurais vous dire combien votre communication me touche. J'ai dévoué ma vie au progrès, et le point de départ du progrès sur la terre, c'est l'inviolabilité de la vie humaine. De ce principe découlent la lin de la guerre et l'abolition de l'échafaud.

La fin de la guerre et l'abolition de l'échafaud, c'es la suppression du glaive. Le glaive supprimé, le despo-

• Victor Eugo raconté par un témoin de sa vie. " Qui avait envoyé à Victor Hugo un eiemplaire de la Constitution de Colombie.

tisme s'évanouit. Il n'a plus ni raison d'être, ni moyen d'être.

Vous me remettez, au nom de votre libre République, un exemplaire de votre Constitution. Votre Constitution abolit la peine de mort, et vous voulez bien m attribuer une part dans ce magnifique progrès. Je remercie avec une émotion profonde la République des États-Unis de Colombie.

En abolissant la peine de mort, elle donne un admirable exemple. Elle fait un double pas, l'un vers le bonheur, l'autre vers la gloire.

La grande voie est ouverte. Que l'Amérique marche, l'Europe suivra.

Transmettez, monsieur l'envoyé extraordinaire, l'expression de ma reconnaissance à vos nobles et libres concitoyens, et recevez l'assurance de ma haute considération.

A Théodore de Banville.

Hauteville-Honse, 15 novembre [1863].

Vous n'avez pas un succès, cher poète, sans que mon applaudissement passe la mer ; je vous crie bravo. Je viens de lire les ravissants vers de Diane aux bois . C'est frais, charmant, doux, exquis — et grand.

Que devenez-vous là-bas ? Au milieu de vos triomphes, pensez-vous toujours un peu à moi? Moi, l'absent et le vieux, je vous aime. Plus je vieillis, plus j'aime mes amis et mes poètes.

Canta a la tarde el pajaro del corazon ; c'est le soir pour moi et l'oiseau de mon cœur chante. C'est pourquoi je pense à vous doucement. Continuez à être heureux et charmant.

A Victor Hugo, à Hauteville-Bouse .

Caprera, 35 novembre 1863.

Cher Victor Hugo,

J'étais certain de votre concoure, vous devez l'être de mt reconnaissance.

Ce que vous dites est juste, et je voudrais avoir le million d'âmes qui rendrait inutile le million de fusils ; je voudrais avoir l'entente universelle qui rendrait inutile la guerre. J'at-

tends comme vous avec confiance la renaissance des peuples. Mais réaliser la vérité sans douleur et parcourir la voie triomphale de la justice sans l'arroser de sang humain, c'est là l'idéal qu'on a en vain eherché jusqu'ici.

A vous, qui êtes le porte-lumière, d'indiquer nn moins cruel chemin ; à nous de vous suivre.

Votre ami pour la vie,

Au général Garibaldi, à Caprera.

Hauteville-IIous.'. 20 décembre 1863.

Cher Garibaldi,

Nous avons foi tous les deux, et notre foi est la même.

La renaissance des nations est infaillible. Quant à moi, j'ai la conviction profonde que, l'heure venue, peu de sang sera versé. L'Europe des peuples fara da se. Les révolutions, même les plus heureuses et les plus nécessaires, ont leur responsabilité, et vous êtes, comme moi, de ceux qui redoutent pour elles le poids énorme d'une goutte de sang de trop. Pas de sang du tout, ce serait l'idéal; et pourquoi pas l'idéal? Quand l'idéal est atteint dans les hommes, — et, à vous seul, vous suffisez pour le prouver, — pourquoi ne l'atteindrait-on pas dans les choses ?

Le niveau des haines baisse à mesure que le niveau des âmes monte. Tâchons donc tous d'élever les âmes. La délivrance par la pensée, la révolution par la civilisation, tel est notre but, le vôtre comme le mien.

Et quand il faudra livrer le dernier combat, on peut être tranquille, ce sera beau, généreux et grand ; ce sera doux autant que le combat peut l'être. Le problème est en quelque sorte tout résolu par votre présence.

Cher ami, je serre votre main illustre.

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