‹ Lettres à la fiancée, 1820-1822 (volume 2)Chapitre 38 sur 42 · V.ctor Hugo · texte numérisé non relu

V.ctor Hugo

A Hippolyte Lucas.

Hautevùle-House. 19 janvier lt>6e.

Je viens de relire, mon cher confrère, votre gracieux volume. Vos Heures d'amour sont amies des heures d'exil.

Vous rendez-vous compte que vous êtes un charmant poëte, pas racinien du tout? Il y a en vous un critique du dix-septième siècle, mais heureusement il y aussi un poète du dix-neuvième. Si l'on en croyait le critique, on n'achèterait pas le poëte, et les Heures d'amour n'en seraient pas à leur quatrième édition. Mais vous avez le bonheur d'être plus fort comme homme de l'avenir que comme champion du passé, et vos vers, cher poëte, triomphent de vos doctrines. Vous serez puni par le succès. C'est bien fait ! Ah ! vous voulez relever de Boileau et de Le Batteux en critique ? Eh bien, votre poésie se révolte contre vous et vous bat. Elle ne relève, elle, que de l'éternelle nature. Elle a la grâce et le charme. Elle est délicate et forte. Elle pense et elle aime. Diles-en pis que pendre à présent. Elle s'en fiche pas mal !

Merci de vos bonnes photographies. Vous êtes étonnant, vous : vous gardez vos cheveux noirs !

A George Sand.

Hauteville-House, 28 mars 1864.

J'apprends que vous êtes rentrée à Nohant. C'est là que mon applaudissement aime à vous aller trouver. I] est tout simple que la solitude écrive à la solitude. Dans votre magnifique triomphe de Paris, ma voix n'eût été rien, elle est toujours bien peu de chose en cet éblouissement de renommée où vous êtes; mais il me semble que là-bas, au milieu de vos champs et de vos arbres, vous ['entendrez mieux.

J'ai de rares joies ; votre succès en est une, et des meilleures*. Vous donnez à notre temps une occasion d'être juste. Je vous remercie d'être grande et je vous remercie d'être admirée. Dans une époque sombre comme la nôtre, votre gloire est une consolation.

A Louis Blanc.

Mon cher Louis Blanc,

Dans le livre que je vais publier", et où je parle, incidemment, et dans les meilleurs termes, du Comité***

• Le succès du Marquis de Villemer.

•* William Shakespeare.

*•• Le Comité formé en Angleterre pour élev kespeare.

je me prononce contre l'idée d'une souscription. L'ne souscription, c'est l'ordinaire de ces sortes de manifestations. Or, pour Shakespeare, il faut plus que l'ordinaire. Je ne crois pas qu'on puisse faire moins pour lui que le vote d'un grand monument public par acte du Parlement.

C'est là, selon moi, que devrait tendre l'initiative de ce Comité. Ayant écrit cela, qui va paraître, puis-je prendre part à la souscription? Puis-je écrire d'une façon et agir de l'autre ?

Dans un cas qui intéresserait la conscience, la réponse immédiate ce serait non. Le cas actuel admet moins de sévérité. Pourtant, n'y aurait-il pas inconséquence? Vous êtes sur le terrain, vous voyez les choses de près; en même temps que toutes les puissances vous avez toutes les délicatesses, permettez-moi de vous faire juge de la question.

Si vous pensez que mon livre ne fait pas obstacle à ma souscription, vous pouvez dès à présent me faire inscrire sur la liste pour cinq livres et mon fils François-Victor également pour cinq livres.

Si vous voyez inconvénient à ce que je semble me déjuger et si c'est votre avis que je m'abstienne, je m'abstiendrai.

Mon amitié vous demande la permission de s'en rap- Dorter à la vôtre.

A Garibaldï.

Hauteville-House, 14 a»ril 1864.

Je ne vous ai pas écrit de venir, parce que vous seriez venu, et que, quelle qu'eût pu être ma joie de vous serrer la main — à vous, le vrai héros ! — quelque bonheur que j'eusse pu avoir de vous recevoir dans ma maison, je savais que vous étiez mieux occupé, et un homme n'a pas le droit de vous prendre à un peuple. Guernesey salue Caprera, et peut-être un jour lui fera visite. En attendant, aimons-nous.

Le peuple d'Angleterre présente en ce moment un noble spectacle. Soyez l'hôte de l'Angleterre après avoir été le libérateur de l'Italie; c'est beau et grand. Celui qui est applaudi est suivi. Votre triomphe en Angleterre est une victoire pour la liberté. La vieille Europe de la Sainte-Alliance en a peur.

C'est qu'en effet il n'y a pas loin de ces acclamations à la délivrance.

une statue à Sha-

• Garibaldï était alors réception triomphale.

l'Angleterre lui faisait une

A Charles Hugo.

Ta lettre ne répond pas à ce mot que je te criais du fond de mes entrailles : Reviens !

Tu nous manques à tous ici, et à moi plus qu'à personne, tu le sais bien. Mais ce mot, reviens! je te le disais dans tous les sens à la fois, je ne te disais pas seulement reviens par le chemin de fer, je te disais reviens par le cœur; ne fais pas cesser seulement la séparation matérielle qui est entre nous depuis si longtemps déjà, fais cesser la séparation des âmes. Tu m'as fait bien souffrir, pauvre cher enfant, mais je te pardoune, car je t'aime, et, quand on aime, sais-ta ce qui est impossible? c'est de ne pas pardonner.

Oui, tout mon cœur se tourne vers toi, et appelle le tien. Reviens ! reviens! Hélas! pendant que la souffrance t'éprouve là-bas, elle nous éprouve ici; tu sais mes dernières angoisses; cela ne m'empêche pas d'être déchiré par les tiennes. Tu vois, j'avais bien raison, tout ce que je t'avais prédit se réalise.

Ah! mon Dieu, toi si loin, toi si triste! Que d'accablements à la fois! Reviens! reviens! je ne sais plus dire et penser que cela.

A M. Tennant, ! Glamorgan, pays de Galles.

Hauteville-Housc, 15 mai 1S64.

Cher monsieur Tennant, avant de faire le livre sur lequel vous appelez mon attention, vous aviez fait ceci :

Vous aviez autour de vous des travailleurs pauvres. Vous leur avez prêté trente acres de votre meilleure terre. Ces trente acres furent divisés par vous en lots. Chaque lot était assez grand pour deux cottages et deux bons jardins. Et vous dites aux pauvres qui vous entouraient : — Voici de la terre; qui en veut? On suivra l'alignement, on ne bâtira pas plus de deux cottages par lot, on payera pour chaque lot une guinée par an, et je vous fais un bail de mille ans. — En quelques semaines tous les lots furent pris, des centaines de propriétaires étaient créés, la chose s'accrut avec le temps, et cela fait aujourd'hui une petite ville dans le pavs de Galles, comté de Glamorgan, la ville de Ske-

wen. Chaque propriétaire, à Skewen, est électeur, c'està-dire citoyen. Vous avez fait plus qu'une ville, nous avez fait une cité.

Ce n'est pas tout. Vous avez creusé à vos frais un canal de trente pieds de profondeur, de quatorze kilomètres (neuf milles) de longueur, qui porte des navires du plus fort tonnage, et qui mène à la mer. Le port sur la mer se nomme Port Tenuant.

Une ville créée, un canal creusé, un port construit, c'est bien.

Voilà, certes, une bonne préface.

Maintenant je lis votre livre, ou plutôt je me le fais lire, car je ne sais pas l'anglais.

J'y retrouve votre pensée haute et fraternelle.

Je suis plus radical que vous, vous le savez; vous ménagez les parasitismes, moi je les supprime. Mais, cette restriction faite, j'accepte votre livre. Beaucoup des moyens termes indiqués par vous sont très ingénieux, très étudiés, très efficaces, et ont pour base les principes. Vous esquissez, dans des pages honnêtes et fortes, une répartition plus juste des charges sociales, une attribution plus normale des territoires, une civilisation plus loyale que la nôtre, une Europe meilleure.

Un jour vous aurez pour idéal une Humanité meilleure. Ce jour-là, vous comprendrez tout; ce jour-là vous combattrez les parasitismes au lieu de les réglementer; ce jour-là vous adopterez, avec toute l'énergie de votre droiture, et comme point de départ absolu et nécessaire du progrès, l'enseignement gratuit et obligatoire. Alors vous serez en pleine logique, chemin de la pleine vérité. Alors votre esprit sera complet, et vos livres seront irréfutables.

En attendant, je me contente de tout ce qu'il y a dans votre livre d'excellent, de juste, de vrai et de cordial pour le peuple. Le peuple souffre, aimons-le. Je ne dis pas cela à vous, fondateur de villes; je le dis à tous. Aimons-nous. Un jour, dans une phrase, je ne sais plus laquelle, j'avais écrit: aimer; l'ouvrier compositeur mit : aider. J'acceptai cette faute d'impression. Aimons-nous, et aidons-nous. Que le riche aime et aide le pauvre, que le pauvre aime et aide le riche. Tous ont besoin de tous.

A George Sand.

HauteviUe-House, 17 mai 1864.

Il est évident qu'étant si grande, vous devez être charmante. La grâce est une forme de la puissance. Vous le prouvez dans toutes vos œuvres, vous le prouvez dans les pages exquises et superbes que je viens

de lire. Un ami me les envoie. Il est plus mon ami à dater d'aujourd'hui.

Je vous lis, je lis cette magnifique et noble lettre, elle est écrite sur moi, et il me semble qu'elle est écrite à moi. Je suis profondément ému. Quelle idée de génie d'avoir mêlé la nature à ce livre*, de raconter votre vie au village en même temps que l'art et la science, et de faire entendre çk et là, à travers les grandes choses que vous dites, des bruits de feuilles et des chants d'oiseaux ! Dante dicte une page, Virgile l'autre. C'est l'enchantement dans la force. Ah! Circé! ah! George Sand!

Je suis bien content d'avoir fait ce livre-là, puisqu'il vous a fait plaisir. Vous m'aimez donc un peu ? Vrai ? Eli bien, c'était une de mes ambitions.

Je suis très ambitieux. Je voudrais vous voir. C'est encore là mon rêve. Quel beau portrait vous m'avez envoyé! que de beauté, de dignité et de douceur grave ! N'ayez pas peur, je suis un vieux bonhomme, et voici mon portrait qui le prouve. Je voudrais être quelque part, dans un petit coin du monde, soit à Nohant, soit à Guernesey, soit à Caprera, avec Garibaldi et vous ; nous nous entendrions. 11 me semble que nous sommes trois bonnes créatures de ce temps-ci. C'est bien dommage que Nohant me soit défendu. On me dit que je suis un proscrit volontaire. Parbleu ! c'est pour cela que je suis enchaîné. Si je n'avais à craindre que Cayenne, j'irais en France quand bon me semblerait.

Votre lettre cause, en même temps elle enseigne, en même temps elle chante, en même temps elle songe. La vaste nature se reflète tout entière dans une ligne de vous comme le ciel dans une goutte de rosée. Vous avez des échappées sur l'infini, sur la vie, sur l'homme, sur la bête, sur l'âme. C'est grand. Quand il y a un philosophe dans une femme, rien n'est plus admirable; les côtés profonds sont touchés en même temps que les côtés délicats. Je suis de ceux qui veulent que le cœur pense. Vous êtes ce cœur-là. La conversation d'accord, c'est la conversation que j'aime; nous l'aurions ensemble, je le crois; nos points de rencontre sont nombreux. Voilà que je me vante; souriez et pardonnez-moi.

Vous ne vieillirez jamais, vous. Vous êtes ineffablement gracieuse. Pendant que Paris vous applaudit et vous adore, vous vous faites au fond des bois un petit oubli pour vous toute seule, et vous vous pratiquez un recoin d'ombre dans la gloire. Il y a des nids pour les âmes comme pour les oiseaux. En ce moment, votre âme est au nid. Soyez heureuse autant que vous êtes grande.

Je ferme ma lettre pour relire la vôtre. On me dit que mon livre a des envieux, je le crois bien, j'en suis un; il a voyagé avec vous, je suis jaloux de lui.

Je me mets à vos pieds et je baise vos mains.

William Shakespea

A Théodore de Banville.

Hauteville-Honse, îl

J'achève, cher poète, votre nouveau recueil. Avant de le relire, je vous écris. C'est un de vos plus charmants livres. Que de raison, que de vérité, que de science et d'art dans cette gaîté! et comme c'est exquis, la sagesse masquée de grâce ! Vous savez que depuis longtemps j'ai dit que vous êtes un poète de l'Anthologie. Rien ne manque à cette lyre forte et délicate que vous avez dans l'esprit. Vous avez le grand vol et le doux murmure, la gentillesse, l'élégance gamine du moineau franc, le sautillement de branche en branche, et tout à coup de puissants coups d'aile et la fuite à travers les nuées. Tout cela, c'est le poëte.

A Frédéric Morin.

Bruxelles, 3 août 1S65.

Cher philosophe, votre gracieux envoi m'a charmé. J'ai lu vos articles excellents ; j'ai lu vos Origines de la Démocratie. C'est un beau livre. Je me suis souvent arrêté sur ces pages profondes, leur faisant des questions auxquelles elles répondaient, conversation d'âme à âme, entre vous et moi, à travers un livre. C'est que ce livre a la transparence de la lumière et le rayonnement de la vérité.

J'ai causé avec votre ouvrage comme je causerais avec vous, et je vais l'emporter en voyage et m'en faire accompagner, car il est maintenant mon ami.

Vous donnez àlajustice seshautes et réelles formules, vous voyez l'histoire avec le regard du penseur, vous indiquez au progrès sa vraie route dans l'avenir, en lui expliquant son véritable itinéraire dans le passé ; vous êtes la science servie par le style, le philosophe doublé de l'écrivain.

Je vous remercie de m'avoir fait lire cette œuvre enthousiaste et sagace, éloquente et logique; je vous remercie de m'y avoir cité; je vous remercie de l'avoir écrite.

Quand vous reverrai-je? Vous m'avez laissé un souvenir cordial et charmant. Je sens encore la chaleur de votre serrement de main.

A Alexandre Duma*

HauteTiUe-House, 16 juin [1665].

Cher Dumas,

Je viens de lire votre lettre dans la Presse. Je l'ai lue sans surprise. De vous, rien ne m'étonne en fait de vaillance; et, en fait de lâcheté, rien ne m'étonne de ces gens-là. Vous êtes la lumière; l'empire est la nuit; il vous hait, c'est tout simple; il veut vous éteindre, c'est inoins simple. Il y perdra son souffle et sa peine. L'ombre qu'il versera sur vous ajoutera à votre rayonnement.

Incident glorieux pour vous, en somme, et honorable pour moi, et dont je félicite notre vieille amitié.

A George Sand.

uielles, 4 octobre 1865.

J'ai été absent et errant tout l'été. Je traverse Bruxelles pour marier mon fils Charles, puis retourner à mon caillou en pleine mer. Paul Meurice me parle de vous, je sens le besoin de vous écrire. Voulez-vous me permettre de vous dire que je suis à vous du fond du cœur. Il y a des heures daas la vie où une sympathie, plus attendrie et plus profonde que jamais, se mêle à l'admiration qu'inspire un grand esprit. C'est ce sentiment-là que je vous envoie; c'est ce respect-là que je mets à vos pieds.

A Théodore de Banville.

Castle Cary, 55 octobre IttS.

A mes petites lettres intimes vous faites de magnifiques réponses publiques. Je viens de lire dans la Presse votre splendide prologue aux Chansons des Rues et des Bois. C'est le rossignol annonçant l'alouette.

Puisaue d'avance vous voulez bien aimer un peu ce

livre, cela me décidera peut-être à le publier. Un désir de vous, poète, est un ordre à la muse.

Pourtant, pour lâcher ce nid en plein air et en plein vent, le ciel est bien sombre. J'hésite.

J'ai vu dans les journaux que j'avais été absent de Guernesey deux mois, c'est trois mois qu'il faut dire, et je ne suis pas encore rentré. Je viens d'errer un peu, çà et là, le plus près possible de la frontière de France. J'ai vu les musées et les montagnes. J'ai souvent pensé à vous, poète, en présence de la grande nature et de l'art éternel. La nature et l'art sont à vous; vous avez la double lyre.

Oui, vous êtes, cher Banville, une des sources de poésie de notre temps; et c'est une gloire, car jamais plus grande époque n'a eu une poésie plus haute. Vous compterez dans ce ciel, souvent noir, mais toujours profond, parmi les étoiles de première grandeur. Vous êtes un Aldébaran de l'art.

A George Sand.

Hauteville-Hoose, 28 novembre 1863.

Vous venez de m'écrire, dans V Avenir national, une admirable lettre. Cette page me paye mon livre*. Vous êtes uq des plus grands esprits de la France et du monde, et, ce qu'il y a de plus beau dans le monde, un esprit fait de cœur. C'est le cœur, le cœur profond, qui parle, dans tout ce que vous dites, urbi et orbi. Ayant en vous toutes les tendresses, vous avez le droit de promulguer toutes les vérités. C'est une sublimp et douce chose de voir reparaître, dans nos siècles de doute et de lutte, sous la magnifique figure de George Sand, la femme prêtresse. Votre pensée est, à ses heures, héroïque, parce qu'elle est bonne. De là votre puissance. Ce que vous dites de la vie, de la mort, du tombeau, de l'immense gamme des âmes sur la lyre de l'infini, des ascensions sans fin, des transfigurations sans nuit, tout cela, que vous faites voir et que vous faites penser, est vrai et pur, magnanime à dire, nécessaire à entendre. Quelques esprits, en ce siècle, font tapage par la négation; c'est aux grandes âmes qu'est réservée l'affirmation. Vous avez le droit au oui. Usezen. Usez-en pour vous et pour tous. Dieu a, au milieu des hommes, une preuve, le génie. Vous êtes, donc il est. Je considère une page affirmante comme un service rendu au genre humain, et quand cette page est écrite par vous, elle a une lumière double, la gloire s'ajoutant à la vérité.

Les Chansois des Rues et des Boit.

Vous êtes triste, ô consolatrice. Ceci augmente votre grandeur. Laissez-moi vous dire que je suis profondément ému.

A Paul de Saint-Victor.

H -H., 10 décembre 1865.

La solitude serait pesante sans la communion avec les grands esprits. Je les cherche dans le passé, et ils me répondent; je les cherche dans le présent, et ils me répondent aussi. Mes livres sont les lettres que je leur écris. Vous venez de m'accuser réception des Chansons des Rues et des Bois.

Vous avez lu ce livre, et vous en parlez magnifiquement. Vous avez le don de formuler l'art en une ligne et d'écrire un poëme en une page. Votre critique peint, et dans votre éloquence il y a une philosophie. Du reste, c'est la règle; c'est la règle sans exception : qui est splendide est profond.

Cette loi est dans la nature comme dans l'art. Elle éclate dans le soleil et se répercute dans Homère. Sur cette roche où je vis dans la brume et dans la tempête, je suis parvenu à me désintéresser de toute chose, excepté des grandes manifestations de la conscience et de l'intelligence. Je n'ai jamais eu de haine, et je n'ai plus de colère. Je ne regarde plus que les beaux côtés de l'homme; je ne me courrouce plus que contre le mal absolu, plaignant ceux qui le font ou qui le pensent. J'ai profondément foi au progrès. Les éclipses sont des intermittences, et comment douterais-je du retour de la liberté puisqu'à tous mes réveils j'assiste au retour de la lumière?

Vous êtes, dans ce temps trop tourné vers la matière, un distributeur d'idéal. Vous rendez aux esprits cet immense service de leur faire comprendre l'âme universelle, démontrée par les chefs-d'œuvre dans l'art, comme par les prodiges dans la création. Vous êtes une des lumières du beau et du vrai. Toutes les fois que mon nom tombe de votre plume, il me semble que j'entends un bruit de gloire.

Au Gonfalonier de Florence.

Hauteville-Houie, l" février 1360.

Monsieur le Gonfalonier, Recevoir du gonfalonier de Florence, au nom de

l'Italie, la médaiile jubilaire de Dante, c'est un immense honneur, et j'en suis profondément touché. Mon nom est pour vous synonyme de la France et vous me le dites en termes magnifiques. Oui, il y a en moi, comme dans tous les Français, un peu de l'âme de la France, et cette âme de la France veut la lumière, le pi ogres, la paix et la liberté, et cette âme de la France veut la grandeur de tous les peuples, et cette âme de la France a pour sœur l'âme de l'Italie.

A Madame Ratlazzi.

Hauteville-House, 24 février 1S66.

Hélas! Madame, j'en appelle à votre cœur noble et charmant et à votre généreux esprit : après le crime commis à Mentana sur l'Italie, non par la France, mais par l'odieux gouvernement français, je ne puis plus élever la voix en Italie que pour réclamer Rome et acclamer la République. Vous me comprendrez, et vous m'approuverez.

Victor Hugo.

A Henri de Pêne, directeur du Gaulois

Hauteville-House, 17 février 1866.

Mon honorable et cher ancien ami, je suis bien sensible à votre lettre excellente. C'est une joie pour moi de renouer avec vous nos bonnes relations d'autrefois . Vos offres sont les plus splendides qui aient jamais été faites à un écrivain. Je vous donne acte de votre magnificence ; mais la raison d'art, pour moi, passe avant tout, et le demi-million que vous m'offrez ne peut lui-même vaincre mon scrupule d'artiste. J'ai la conviction que les Travailleurs de la Mer ne sauraient se découper en feuilletons.

Ce mode de publication, excellent du reste et que je suis loin de répudier, conviendra peut-être au roman Quatrevingt-treize, qui est le livre auquel je travaille maintenant.

Votre lettre et la dépêche télégraphique ne me sont arrivées qu'hier. Notre cher ami commun Paul Meurice vous expliquera cet isolement de Guernesey. Je suis ici dans une solilude sérieuse.

LETTRES HE L'EXIL — 186ft

Mes raisons pour résister à vos offres si superbes et si noblement faites, vous les comprendrez et vous m'en saurez gré. Elles sont toutes puisées dans ma conscience. C'est elle, quelque regret que j'en puisse avoir, qui me force à baisser publiquement les veux devant un demi-million. C'est sous la forme livre que les Travailleurs de la iler doivent paraître. Quand ils seront publiés, vous serez certainement de mon avis.

Je vous remercie avec effusion de votre ouverture si cordiale. Laissez-moi mettre un peu d'avenir dans le serrement de main que je vous envoie.

A Paul de Saint-Victor.

On écrirait un livre rien que pour vous faire faire une page*. 0 frère de mon esprit, je vous salue et je vous remercie. Quand l'édifice est bâti, c'est vous qui mettez sur ie faite le drapeau de lumière. Vous créez sur une création; vous êtes le magnifique explicateur; vous écrivez le poème du poème, le mot du sphinx, le cri des profondeurs. Cette grande critique que vous faites est en même temps une grande philosophie; elle marque dans notre temps comme une traînée de flamme au milieu de l'ombre. Vous êtes un des sauveurs de l'idéal. Cette gloire s'attachera à votre nom.

Ce qui échappe à la mer n'échappe pas à la femme; tel est le sujet de ce livre, et comme vous l'avez compris! Et comme vous le faites comprendre! Pour être aimé, Gilliatt fait tout, Ebenezer rien, et c'est Ebenezer qui est aimé. Ebenezer a la beauté de l'âme et du corps, et, avec ce double rayon, il n'aqu'à paraître pour triompher. Gilliatt, lui aussi, a ces deux beautés, mais le masque du travail terrible est dessus. C'est de sa grandeur même que vient sa défaite.

Je me laisse aller à causer avec vous. Je viens de vous lire, et il me semble que c'est un dialogue entamé. Quand vous verrai-je? Quand me sera-t-il donné de serrer cette main qui a écrit tant de pages superbes et profondes et qui fait la critique chefd'œuvre!

Dites-vous que vous êtes un des points d'appui du poète solitaire. Une page de vous est un cordial. Il y a entre vous et moi un mystérieux va-et-vient d'âme à âme. Vous me dites : Courage! et je vous dis : Merci 1

Il me semble voir mes deux pôles marqués par vous

• A orooos de l'article de Saint- Victor sur les Traviilleurs de la

dans vos deux articles sur les Chansons des Rues et des Bois et sur les Travailleurs de la iler. Rien n'échappe à votre puissant esprit. Vous illuminez le diamètre entier d'une œuvre et votre lampe-étoile, après avoir éclairé le sommet, reparait au fond de l'abîme.

A Alfred Asseline'.

H.-H., Havrill86«.

Tu as tout bonnement écrit six pages exquises. La dernière est grande et belle. Tu fais dignement la forte explication du Moïse : « Tu es le génie et tu exprimes Dieu. » Cela est superbe. Et tout ce que tu dis de la langue et du style ! c'est neul, vrai et savant. C'est de la haute critique, de la critique d'artiste et de poète. Le poète est le premier des critiques, de même qu'il est le premier des philosophes ; il sait le fond de l'art et la loi de l'idéal.

Tu as raison de voir en moi plus qu'un poète, un homme, plus qu'un cousin, un ami. Continue à élever vers les choses de la pensée ton cœur et ton esprit. Vois-tu, la pensée, c'est la grande maison, c'est la grande église, c'est 0 erande patrie.

A Théodore de Banville.

Bruiellel, 27 juin [ISC6],

Mon poète, vous avez un grand succès. Comme on sait que j'aime les bonnes nouvelles, c'est la première chose qu'on me dit au débotté. J'arrive, je quitte momentanément Guernesey pour Bruxelles, de Celte je deviens Welche, c'est un progrès ; les Welches sont plus libres penseurs que les Celtes, et ici je suis plus près de la France. Me voilà donc en Belgique pour trois mois. Après quoi, je reprendrai mon vol vers mon écueil en pleine mer. Vous verrai-je? ce serait une grande joie. — Eu attendant, je vous applaudis. Votre Pierre Gringoire a, je le sais, tout ce qui fait l'œuvre accomplie. Vous avez, c'est-à-dire, nous avons, une comédie de plus. Le grand persécuté de notre époque, l'idéal, est le bienvenu chez vous. Vous êtes le poète

• Cousin germain de M*6 Victor Hugo.

doubié de l'artiste. Bravo donc à votre style, à votre verve, à votre grâce, à votre philosophie masquée de antaisie et de gaité ! Je suis heureux de. votre triomphe ; je n'en suis pas jaloux. Que voulez-vous? je suis une ganache, je ne suis plus de mon temps, j'ai toujours cette vieille faiblesse d'aimer mes amis.

Notre bon et charmant Méry est donc mort ! — Je ne consens pas à désespérer de Baudelaire. Qui sait ? Flamma tenax.

A Théodore de Banville.

Bruxelles 17 juillet [1866].

Je viens de lire Gringoire. Vous uous avez fait une œuvre exquise, profondément triste et profondément gaie, comme toute vraie comédie. C'est le sanglot du poète à travers le rire du philosophe. C'est la destinée humaine soulignée par l'ait idéal. Votre Louis XI fait frémir et sourire, et quelle charmante figure de femme entre le roi, ce spectre, et le poète, cette ombre ! Vos deux ballades sont belles et poignantes.

Je vous remercie, mon poète, de tous les services que vous rendez à l'idéal. Continuez-moi ce bonheur de vous voir réussir. Merci pour mon nom à côté du vôtre.

Muchissimas gracias, y no olvidés que tuyo soy.

A Louis Boulanger.

Hautewlle-House, 9 avril 1866.

Je ne suis pas absent, cher Louis, puisque j'ai toujours ma place dans votre cœur.

Votre lettre me charme et m'émeut; j'y sens notre jeunesse. Cette jeunesse, vous l'avez toujours. A petit enfant jeune père, et votre enfant a six ans. Cette aurore se mêle gracieusement à vous-même, et vous en avez la lumière. Soyez heureux. J'ai sans cesse sous les yeux, dans ma masure d'exil, plusieurs œuvres fortes et éclatantes signées Louis Boulanger. Je les regarde, et je songe. Où sont les roses d'antan ? — Vous êtes toujours mou peintre aimé, mon compagnon regretté, un de ces doux frères du commencement, plus précieux et plus chers encore à la fin.

A M. Cuvillier-Fleury.

Hauteville-House, 30 avril ISG6.

Monsieur et cher confrère.

Je me sens, de toutes les manières, si profondément absent de l'Académie, qu'il m'est impossible de ne pas être touché chaque fois qu'un de mes confrères veut bien avoir l'air de croire que j'en suis. L'exil a créé l'académicien in partibus; je suis cet académicien-là. Mais l'exil n'a pu m'ôter mes vieux souvenirs et mes vieilles cordialités. Vous savez, mon honorable et cher confrère, quelle place vous y avez.

Il y a entre vous et moi, et je le regrette, plus d'un dissentiment ; mais nous sommes d'accord en ceci que nous avons, vous et moi, notre conscience pour guide, et la liberté pour but.

Conscience, liberté ; toute la dignité de la vie est là. Nous pouvons donc, à l'Académie et partout, échanger cordialement un serrement de main.

A Marc Fournier, Directeur du Théâtre de la Porte-Sainl-Marlin.

Uauteville-House, 12 avril 1866.

Monsieur et cher confrère,

Votre honorable empressement me touche. J'y sens l'écrivain de talent, en même temps que le directeurartiste. Je m'empresse de mon côté de vous répondre. Pour que le drame écrit par moi cet hiver" pût être joué, il faudrait des conditions de liberté refusées en France à tous, et à moiplusqu'à personne. Je suisdonc contraint d'ajourner. Du reste, ce drame est composé pour la représentation et complètement adapté à l'optique scénique. Mais, tout à fait jouable au point de vue de l'art, il l'est moins au point de vue de la censure. J'attends, et mon drame paraîtra le jour où la liberté reviendra.

Si, à cette époque-là, vous voulez bien encore vous souvenir de moi, nous pourrons reprendre cette conversation interrompue. Le théâtre de la Porte-Saint- Martin, que vous appelez si gracieusement « mon

• Torquemada.

LETTRES DE L'EXIL — 186fi

théâtre », m'est cher, et il n'est pas de scène où je rentrerais avec plus de plaisir.

Recevez, mon honorable et cher confrère, avec l'expression de mon regret actuel, l'assurance de ma vive cordialité.

/ Lacaussade.

Hauteïille-House, SO mai 1866.

Monsieur, je connaissais en vous et j'appréciais hautement le poète ; vous me révélez le critique. L'un est digne de l'autre. On sent en vous la pratique du grand art. Je viens de lire votre belle et profonde étude sur mon œuvre lyrique*. Je suis charmé, touché et par moments ému jusqu'au ravissement de tant de hautes qualités de philosophe et d'artiste déployées par vous dans ces quelques pages.

Vous avez les deux qualités sans lesquelles il n'est pas d'esprit complet, c'est-à-dire le sentiment contemporain et le goût éternel; vous comprenez le dix-neuvième siècle et vous comprenez l'idéal. De là votre puissance de critique et votre pénétration d'artiste.

On parle beaucoup de goût aujourd'hui et ceux qui en parlent le plus sont ceux qui en ont le moins; ils s'absorbent dans un goût local et passager, le goût français au dix-septième siècle, et ils méconnaissent ce que je viens d'appeler le goût éternel.

Ainsi, au nom de Boileau, ils châtient Horace, et au nom de Racine, ils nient Eschyle. Ramener la littérature de ce goût faux au goût vrai, qui va d'AristophaDe à Shakespeare et de Dante à Molière, c'est la fonction d'un esprit tel que le vôtre. Qui dit fonction dit mission, et qui dit mission dit devoir.

Continuez votre grand travail dans le sens de l'idéal. Je vous remercie pour moi et je vous applaudis pour tous.

A Michekt.

. . . Votre Louis XV est un de vos plus beaux livres. Ce roi gisait, pourri. Vous êtes venu, résurrecleur. Vous avez dit à ce cadavre : debout ! et vous avez remis dedans son ànie horrible. Maintenant il

* Les Chansons des Rues et des Boit.

marche, et il fait peur. Et, avec le règDe, vous avez peint le siècle, l'un petit, l'autre grand. Le miasme du passé et le souffle de l'avenir sont dans votre livre ; de là sa menace et sa promesse ; de là l'enseignement.

Je vous remercie ; je ne suis rien que le témoin du dix-neuvième siècle. Je me rends cette justice que je comprends toutes les œuvres de cette grande époque, où vous avez une place si haute. Cette sympathie que je me sens pour mon temps et pour ses hommes est toute ma fierté, et à peu près toute ma joie. Cher historien, cher philosophe, je presse votre main et je salue votre lumière.

A Théodore de Banville.

Bruielles, 8 août [1866]

0 mon cher poète, que de choses belles et que de choses charmantes ! Pas une page qui n'étincelle. Pas un mot qui ne chante et qui ne pense. Car chanter, c'est penser. L'Hymne, c'est le Verbe. Je l'ai, votre livre, cette eau vive si douce au cœur des misérables ; j'y bois, car j'ai souffert, et je suis altéré. J'ai soif. Gloire à vous, poètes, irrigui fontes !

Vous êtes, vous, une des plus pures et des plus exquises sources, et vos gouttes d'eau sont des perles, et vos perles sont des larmes, et vos larmes sont ma joie. Tel est le poète. C'est avec sa douleur qu'il console. On touche sa plaie et l'on est guéri. La magnifique poésie du dix-neuvième siècle, fille de la Révolution et de la liberté éternelle, met sur votre tête nue une de ses plus belles couronnes.

Je vous embrasse, ô doux poète des poètes, ô exilé idéal, ami des Dantes et des Homères. Vous avez tous les torts du cygne ; vous chantez comme lui, mais vous ne mourez pas.

A George Sand.

Bruielles. 14 août 1866.

Le bruit de votre illustre nom m'arrive toujours, quoique, devenu solitaire chronique (ce qui finit par être une surdité), je ne sache plus rien de ce qui se passe. L'idée du don Juan de Village est haute et profonde, comme tout ce qui vient de votre grand esprit. L'immuabilité de l'éternel fond humain, le cœur partout

identique à lui-même, la corruption de la ville accentuée par la sauvagerie du village, le vice poussant dans l'herbe aussi bien qu'entre les pavés, don Juan paysan, cela est vrai de la grande vérité qui est en même temps la grande originalité. Et ce vice dompté par l'amour, ce tigre sur le dos duquel saute l'enfant ailé, le plus doux et le plus puissant des belluaires, c'est encore là de la grandeur charmante, de la grandeur digne de vous.

Regardez à vos pieds. Vous y verrez mon admiration.

A Madame Chenay.

Chauifontaine, 3 septembre [1866].

Tes lettres, chère Julie, nous sont bien arrivées. Ma femme en ce moment ne peut ni lire ni écrire ; mais nous l'entourons, et nous suppléons à ses yeux. Je l'ai amenée ici, parce que le paysage est un rideau vert. L'été, fournaise partout, est ici une simple étuve. On n'y rôtit pas, on y fond. C'est plus doux. Ma femme se trouve bien de cette buée chaude et de cette ombre fraîche. Elle a toute une furet pour abat-jour.

Nous serons à Bruxelles vers le 10 septembre, et, si l'équinoxe ne s'y oppose pas trop, je compte être fin septembre et même plus tôt à Guernesey. Il est grand temps que je me remette au travail. Tout le monde est bien ici; moi, mes spasmes nocturnes m'ont un peu repris, mais je n'en parle pas à ma famille qui s'inquiéterait, et il n'y a pas de quoi. Une simple friction à propos dissipe le symptôme. Je t'envoie les tendresses de tous ceux dont tes lettres nous parlent, plus le joli petit sourire de citoyen Georges. Victor est à Spa. Je t'embrasse sur les deux joues, chère Julie.

Ton frère.

A Paul de Saint-Victor.

H.-H., 20 janiier 1867.

Que vous avez bien fait de réunir ces pages en un •olume"! pages splendides, volume magnifique, poi-

• Bommet et d'eux, par Paul de Saint- Victor.

gnée d'étoiles! Votre éclatant esprit dégage une illumination. Je vous remercie Je cette clarté. On en a besoin ; il fait nuit.

Mais, vous le savez, je suis de ceux que la nuit n'inquiète pas. Je suis sûr du lendemain ; à vrai dire, je ne crois ni à la Duit, ni à la mort. Je ne crois qu'à l'aurore.

Je m'en vais souvent dans mes sentiers le long de la mer, pensif, songeant à la France, regardant hors de moi l'horizon et en moi l'idéal. J'emporte quelquefois un livre. J'ai mes bréviaires. Vous venez de m'en donner un.

Mon nom écrit par votre noble plume me fait l'illusion de la gloire. Vieux et seul, j'ouvre mes mains cordiales devant le foyer de votre pensée et je me chauffe à votre lumineux esprit.

Tuus ex imo.

A H i lame Octave Giraud.

Madame,

Vous me demandez en termes qui me touchent profondément de venir en aide à la mémoire de votre mari ; je le dois et je le puis. Le témoignage que vous réclamez de moi, je tiens à le rendre. Pourtant, me dira-t-on, vous n'avez jamais parlé à M. Octave Giraud, et vous n'avez pas tenu en vos mains son manuscrit. C'est vrai, je n'ai jamais vu l'homme, mais je connais l'esprit; je n'ai point lu le livre, mais je connais la pensée.

Cette pensée, d'ailleurs, dans une certaine mesure, vient de moi. M. Giraud, un jour, me fit l'honneur de me consulter. Il m'avait envoyé quelques-unes de ses œuvres ; je connaissais sa science, son intelligence, ses voyages, ses études aux Antilles, son généreux talent de poète, sa valeur comme écrivain, sa portée comme philosophe. Il me demanda : Que dois-je faire? Je lui dis : Faites l'histoire de l'Homme noir.

L'Homme noir, quel sujet ! Jusqu'à ce jour, l'Homme blanc seul a parlé. L'Homme blanc, c'est le maître ; le moment est venu de donner la parole à l'esclave. L'Homme blanc, c'est le bourreau ; le moment est venu d'écouter le patient. Depuis l'origine des temps, sur ce globe encore si ténébreux, deux visages sont en présence et se regardent lugubrement, le visage blanc et le visage noir. L'un représente la civilisation, l'autre la barbarie, la barbarie sous ses deux formes, la barbarie

voulue, le sauvagisme, et la barbarie souffrante, l'esclavage. L'une de ces calamités vient de la nature, l'autre de la civilisation. Et c'est ici, disons-le et dénonçons-le, le crime de l'Homme blanc.

Depuis six mille ans, Caïn est en permanence. L'Homme noir subit de la part de son frère une effrayante voie de fait. 11 subit ce long meurtre, la servitude. Il est tué dans son intelligeuce, dans sa volonlé, dans son àme. La force humaine qui se meut dans une chaîne n'est qu'une apparence. Dans l'esclave vivant l'homme est mort. Ce qui reste, ce qui survit, c'est la bète, bête de somme tant qu'elle obéit, bête des bois quand elle se révolte.

Toute l'histoire de l'Homme blanc, la seule qui existe jusqu'à ce jour, est une masse énorme de faits, de gestes, de luttes, de progrès, de catastrophes, de révolutions, de mouvements dans tous les sens, dont l'Homme noir est la cariatide lugubre. L'esclavage est, dans l'histoire, le fait monstre.

Sous notre civilisation telle qu'elle est, avec ses difformités magnifiques, ses splendeurs, ses trophées, ses triomphes, ses fanfares, ses joies, il y a un cri. Ce cri sort de dessous nos fêtes. Nous l'entendons à travers les pores de marbre des temples et des palais. Ce cri, c'est l'esclavage. Quelle mission et quelle fonction, faire l'histoire de ce cri !

Le prolétariat en Europe, question tout autre et non moins vaste, touche par quelques-unes de ses ramifications à la servitude. Mais la question humaine, en Europe, se complique de la question sociale qui lui communique une prodigieuse originalité. C'est le tragique nouveau-né de la fatalité moderne. En Afrique, en Asie, en Amérique, l'aspect, non moins navrant, est plus simple. La couleur met son unité sur le déshérité et sur le vaincu. Le grand type funèbre, c'est le nègre. L'esclave a la même face que la nuit.

Vaincre cette nuit fatale, tel est le suprême eflort de la civilisation. Nous touchons à cette victoire. L'Amérique est presque délivrée de l'esclavage. Je l'ai dit plus d'une fois, et je répète volontiers cette pensée d'espérance, le moment approche de l'humanité libre. Qu'importe deux couleurs sous le même soleil ! qu'importe deux nuances, s'il y a sur le visage pâle et sur le visage noir la même lumière d'aurore, la fraternité :

Sous tous ces masques, l'âme est blanche.

Résurrection de l'esclave dans la liberté ! délivrance ! réconciliation de Caïn et d'Abel!

Telle est l'histoire à écrire. L'Homme noir, c'est le titre : l'esclavage, c'est le sujet.

M. Giraud était digne de cette grande œuvre. Pour remuer à fond et scruter dans tous les sens cette matière, il fallait avoir étudié sur place l'esclave et l'esclavage. M. Giraud avait un avantage considérante, il avait vu de ses yeux. L'esclave lui avait dit : Vide pedes, vide manus. L'esclavage est la plaie au flanc de l'humanité. M. Giraud avait mis sa main dans cette plaie.

Ce livre, il l'a entrepris, il l'a presque achevé. Un peu de retard de la mort, et il le terminait. Chose triste, ces interruptions.

Telle qu'elle est, son œuvre est considérable. Les fragments publiés dans les journaux, et que tout le monde connaît, ont placé très haut l'histoire et l'écrivain. Cette histoire poignante a l'intérêt pathétique du drame. Pas de lutte plus douloureuse, pas de débat plus tragique. Tout le litige entre l'Homme blanc et l'Homme noir est là. M. Giraud nous le donne avec les pièces à l'appui. C'est le dossier de l'esclavage tout dressé et presque complet. Jugeons le procès maintenant.

La sentence est rendue, disons-le, par la conscience universelle, et l'esclavage est condamné, et l'esclavage est mort!

A M. Albert Caise'.

Hauteville-House, 30 mars 1867.

... La question posée par l'anonyme dont vous me parlez s'explique de la façon la plus simple. Ces matières sont de bien peu d'importance, mais ce qui est certain, c'est que vous avez raison et que i'anonyme n'a pas tort.

La parenté de l'évêque de Ptolémaïs est une tradition dans ma famille. Je n'en ai jamais su que ce que mon père m'en a dit. M. Buzy, ancien notaire à Épinal, m'a envoyé spontanément quelques documents, qui sont dans mes papiers.

Personnellement, je n'attache aucune importance aux questions généalogiques. L'homme est ce qu'il est, il vaut ce qu'il a fait. Hors de là, tout ce qu'on lui ajoute et tout ce qu'on lui ôte est zéro. D'où mon absolu dédain pour les généalogies.

Les Hugo dont je descends sont, je crois, une branche cadette, et peut-être bâtarde, déchue par indigence et misère. Un Hugo était déchireur de bateaux sur la Moselle. Mme de Graffigny (Françoise Hugo, femme du chambellan de Lorraine) lui écrivait : mon cousin. Le « spirituel et savant anonyme » a raison, il y a dans ma famille un cordonnier et un évêque, des gueux et des monseigneurs. C'est un peu l'histoire de tout le monde. Cela existe très curieusement dans les îles de la Manche. (Consulter les Travailleurs de la Mer. — Tangrouille.. .)

• M. Aiben l'.aise avait publié une généalogie de Victor Hugo, on il attribuait au poète les armes des Hugo de Lorraine. Un anoniiue discuta celte attribution dans le Figure demandant où l'on pourrait placer, dans cette généalogie, Hugo, évêque de Ptolémaï».

En d'autres termes, je ne suis pas Tangroville, je suis Tangronille. J'en prends mon parti. Si j'avais le choix des aïeux, j'aimerais mieux avoir pour ancêtre un savetier laborieux qu'un roi fainéant.

A Georges Sand'.

H.-n., SI avril [1S67].

Oui, je souflre, oui, j'espère. Le vôtre est revenu, le mien reviendra. Je le crois, je le sais. Votre lettre si tendre et si haute me donnerait la foi, si je ne l'avais pas. 0 grande âme, je me réfugie en vous. Les paroles qui tombent de votre sommet de gloire sont douces comme la lumière.

Merci.

.lu Comité du monument de Mickiewicz.

Gueroeaey, Hauteville-House, 17 t

On me demande une parole pour ce tombeau illustre...

Parler de Mickiewicz, c'est parler du beau, du juste et du vrai ; c'est parler du droit dont il fut le soldat, du devoir dont il fut le héros, de la liberté dont il fut l'apôtre et de la délivrance dont il est le précurseur.

Mickiewicz a été un évocateur de toutes les vieilles vertus qui ont en elles une puissance de rajeunissement ; il a été un prêtre de l'idéal ; son art est le grand art ; le profond souffle des forêts sacrées est dans sa Doésie. El il a compris l'humanité en même temps que la nature ; son hymne à l'infini se complique de la sainte palpitation révolutionnaire. Banni, proscrit, vaincu, il a superbement jeté aux quatre vents l'altière revendication de la patrie. La diane des peuples, c'est le génie qui la sonne ; autrefois c'était le prophète, aujourd'hui c'est le poëte ; et Mickiewicz est un des clairons de l'avenir.

11 y a de la vie dans un tel sépulcre.

Apres la mort du pre

i de Charles Hugs

L'immortalité est dans le poëte, la résurrection est dans le citoyen.

Un jour les Peuples-unis d'Europe diront à la Pologne : Lève-toi ! et c'est de ce tombeau que sortira sa grande âme.

Oui, ce sublime fantôme, la Pologne, est conclu' là avec ce poëte. Salut à Mickiewicz ! Salut à ce noble endormi qui se réveillera ! 11 m'entend, je le sais, et il me comprend. Nous sommes, lui et moi, deux absents Si je, n'ai, dans mon isolement et dans mes ténèbres, aucune couronne à donner au nom de la gloire, j'ai le droit de fraterniser avec une ombre au nom du malheur. Je ne suis pas la voix de la France, mais je suis le en de l'exil.

A Jules Clarelie.

5 juin [1667].

Mon jeune et cordial confrère,

Quand un homme fait ou essaie de faire, comme moi, une œuvre utile et honnête en présence et à rencontre de l'immense mauvaise foi, maîtresse du monde, les haines sont acharnées autour de lui, et, point de mire de toutes les fureurs, il sait gré aux intrépides qui viennent dans cette mêlée combattre à ses côtés. Mais lorsque les coeurs intrépides sont en même temps de beaux et radieux esprits, il est plus que reconnaissant, il est attendri. C'est donc mon émotion que je vous envoie.

Vous m'apporte/., dans cette lutte pour le progrès, l'aide de votre pensée inspirée et de votre noble et généreux style où tout ce qui est grand, pur et vrai se reflète. Je vous remercie de cette nouvelle page si éloquente sur les Misérables ; je vous en remercie, non pour moi, non pour ce livre, mais pour les soutirants, dont vous êtes l'ami, mais pour l'idéal dont vous êtes le chevalier.

Vous avez un beau et charmant talent. L'aube d'un esprit est pour moi une chose exquise, et j'aime à sourire à cette lumière-là.

A Henry Boussaye.

ille-House, 55 juin 1867.

Monsieur,

Je viens de lire votre Apelles. Rien n'est plus'doux que de s'oublier dans l'œuvre d'un autre. Votre livre est de ceux qui charment le solitaire. Vous êtes un savant de la jeune science, et il y a au fond de votre érudition cette divine perle, la poésie. Une mer à qui cette perle manque est sombre. Votre science, à vous, est riante, fraîche, lumineuse, ce qui ne l'empêche pas d'être profonde et forte.

Je vous remercie de la belle page de l'Artiste où vous avez enchâssé mon nom dans votre style exquis et robuste. Vous faites bien de m'aimer un peu; vous me rendez ia cordialité que j'ai toujours eue pour le poète et l'écrivain dont vous continuez le beau nom ; vous êtes le jeune ami d'un vieil ami de votre père.

A Champfleury.

Bruielles, 5 août IS67.

Cher confrère, les errants et les absents ont du malheur. Être à Guernesey, venir à Bruxelles, passer deux fois la mer, tout cela est cause que j'ai lu en juillet votre Belle Taule publiée en mai.

J'entre tout de suite en matière. J'aime ce livre, je l'aime parce qu'il est vrai et profond, parce qu'il dédaigne les petits moyens, parce qu'il va droit au grand but de l'art, la création des types par l'observation et l'intuition, parce qu'il est d'un charmant style, parce qu'il est dédié à moi et écrit pour tous, extension qui double l'honneur de la dédicace. Oui, pour tous. Un jour viendra où, grâce à l'enseignement universalisé, grâce à la crue du grand jour dans les esprits, les œuvres d'art seront, avant toutes, les œuvres populaires. Le peuple, au fond, est un délicat. Il aime les poètes, il veut l'idéal, il préfère un astre à un lampion. Les écrivains tels que vous ont une haute fonction près de lui. Le vulgaire n'est point le populaire. Et ne pas être vulgaire, c'est une raison pour être populaire. Il y a dans le peuple un sens exquis et une volonté sévère. Cela aussi est le fond de l'artiste. Donc continuez. Succès invite. Talent oblige.

Votre roman est d'un bout à l'autre vie et vérité. C'est observé, c'est vu, c'est réel; en même temps la touche de l'art relève partout le détail nature ; de là un livre !

A Monsieur Chassagnac, grand commandeur du Rite écossais en Louisiane.

Bruielles, 16 août 1867.

Vous avez raison, Monsieur ; sans appartenir de nom à la maçonnerie, je suis avec elle de cœur. Ma franc-maçonnerie est plus haute encore que la vôtre, c'est l'humanité.

Vous voulez, vous, noble esprit, noble cœur, admettre les noirs, et vous avez raison; moi, je veux la transformation pacifique du prince en homme, et du roi en citoyen. Il faudrait du temps. Soit; Dieu en a.

D'ici là, ne pouvant coudoyer les princes que vous admettez, je n'ai pas dû entrer parmi vous. Mais j'aime votre grand but et votre fraternité magnifique, symbole de la grande fraternité future.

Je vous remercie de m'avoir communiqué le grave et beau progrès que vous venez d'accomplir; l'admission des noirs dans vos rangs commence l'égalité, que l'exclusion des princes consommera.

Au Comité révolutionnaire de Puerto-Rico.

Hauteville-House, Ï4 novembre 1867.

La République de Puerto-Rico a vaillamment défendu sa liberté. Le Comité révolutionnaire m'en fait part, et je l'en remercie. L'Espagne hors de l'Amérique! c'est là le grand but; c'est le grand devoir pour les Américains.

Cuba libre comme Saint-Domingue. J'applaudis à tous ces grands efforts.

La liberté du monde se compose de la liberté d* chaque peuple.

LETTRES DE L'EXIL — le

A Alfred Sirven '.

Hauteville-House, 8 décembre 1867.

... De toutes les prisons, celle que je connais le mieux, c'est l'exil. Voilà seize ans bientôt que je tourne dans celte cage.

Je ne connais Sainte-Pélagie que par le dehors. Enfant, j'allais jouer au Jardin des plantes, je montais sur lelabyrinthe, et j'apercevais ud grand toit platavecune guérite et un soldat flânant, l'arme au bras. Ma mère me disait : C'est une prison !

La prison peut être fort grande. Une chose plate sur laquelle marche le soldat, c'est aujourd'hui l'Europe.

Plus tard, j'ai connu le dedans de Sainte-Pélagie par deux de mes vieux amis, Béranger et Lamennais. Déranger, peu de temps avant sa mort, m'écrivait : — J'ai commencé par la prison et vous finissez par l'exil. Et je lui répondais : Tout est bien ! espérons ! l'avenir est une aube.

A Théodore de Banville.

Hauteville-House, ÎO décembre [1867].

Un poëte exquis, c'est vous; un ami charmant, c'est vous. N'ayez pas peur, les petites variations de l'aiguille mode ne signifient rien; elles ne régissent que le théâtre Scribe et la littérature Feuillet. Là où vous êtes, est le goût; là où vous êtes, est l'art.

Vos exquises, vos belles odes du Charivari font appel à la Voix de Guernesey. La voici. Vous trouverez la chose sous un pli. Mon écho vous répond :

Écho n'est plus un son qui dans l'art retentisse. C'est une voix qui dit : Droit, Liberté, Justice.

J'ai rectifié pour vous, sur l'exemplaire que je vous envoie, une rime fausse, ennemis, amis, qui est dans Voltaire, ce qui achève de la condamner. Cette rime vient d'une erreur du copiste qui a mis un vers raturé à la place du vrai vers. Donnez-moi l'absolutiou.

Où diable avez-vous vu que je ne mettais jamais le nom de mes amis dans mes vers? Vous pourrez bien

• Réponse ù une demande de renseignements Sainte Pélagie.

la prison de

quelque jour apprendre le contraire à vos dépens. Libre à vous de prendre cette menace pour une promesse.

Est-ce que vous ne viendrez pas voir mon océan ? Il est en ce moment terrible, mais sublime. Si vous n'avez pas peur de sa grosse colère, venez donc passer un mois ou deux avec moi. Je vous logerai mal, mais je vous aimerai bien.

A Alfred Asseline,

Hauteville-House, 2i décembre 1807.

Mon cher Alfred, je reçois ta lettre charmante, je fouille énergiquement le pantalon. Rien, rien, rien ! (Desmousseaux de Givré). La poche est vide comme la caboche d'un académicien. Je suis comme Marguerite de Savoie, veuve avant la noce. Je pleure mes étrennes.

Il est probable qu'en emballant le pantalon, on aura fait tomber le petit écrin qui était dans le gousset. Fais faire, je te prie, de fortes recherches.

Mais l'écrin lui-même ne me suffit pas, il nous faut ta femme et toi. Est-ce que vous n'allez pas vous arranger pour venir un peu à Guernesey ? Je n'ai malheureusement pas d'appartement convenable pour Mme Asseline, mais table le matin et table le soir, castanex molles, voilà ce que je vous offre.

Mets-moi aux pieds de ta femme par-dessus le marché, et sois jaloux.

Midi. — Dernières nouvelles. — Comme j'allais fermer cette lettre, arrive la poste, on m'apporte une petite boîte avec stamp ; c'est l'écrin ! Je l'ouvre et j'admire. Rien de plus charmant. C'est un vrai bijou. C'est historique et chimérique. Merci, mon poëte, de cette jolie choses.

Dernière des dernières. — Nombreuse compagnie chez moi à cause du Christmas des petits pauvres. Une foule de femmes charmantes. Ton ravissant écrin a circulé de main en main. Admiration universelle. Chose extraordinaire, on ne l'a pas volé.

A François Coppée.

Hauteville-House, 5 ja

Au moment où je vous envoyais ma poésie irritée, vous m'adressiez votre poésie charmante. La voix de Guernesey rencontrait en chemin votre douce idylle du soldat et de la servante. Mon éclair se croisait avec votre rayon.

Puissance du poète ! voilà le pioupiou et la bonne d'enfants transfigurés. On n'en rira plus. Quelle élégie vous avez tirée de ces silhouettes jusqu'ici grotesques! Melancholia. Il faut toujours en revenir à la grande chauve-souris idéale d'Albert Durer. La tristesse est notre rideau de fond. La vie se joue devant; Dieu est derrière. Espérons.

Voudrez-vous transmettre ce plia M. Paul Verlaine, votre ami et le mien?

A Jules Lermina*.

HauteviIle-Hou.se, 9 ja

Mon jeune et brillant confrère, vous complétez votre œuvre démocratique. A la propagande littéraire vous allez joindre la propagande politique. Vous avez le talent, vous avez la volonté, vous avez le courage, et de plus l'épreuve vaillamment traversée. Je vous applaudis.

Le secret du succès, vous l'avez : Franchise. Vous réussirez.

Tenez vos promesses; tenez-les toutes, et soyez tranquille. Vous vaincrez. Soyez le journal acceptant pleinement la révolution, l'acceptant dans 1789, formule de ses principes, et dans 1830, formule de ses idées; combattant la réaction littéraire comme la réaction politique; signalant dans la critique doctrinaire comme dans la politique absolutiste le même effort rétrograde; dirigeant le socialisme vers les hauteurs, et plutôt du cùté du droit que du côté des appétits ; réclamant en tout la libre pensée, la libre parole, la libre association, la libre affinité, la libre publicité, le libre mouvement, la libre conscience ; exigeant l'enseignement pour tous, parce qu'il importe de remplir de lumière l'homme qui est le travail, la femme qui est la famille et l'enfant qui est l'avenir. Admirez le

• Jules Leimina allait fonder le Globt avec Ranc, Siebecker, etc.

seizième siècle, étudiez le dix-septième, aimez le dix huitième, et soyez le dix-neuvième siècle.

Vous avez les deux leviers, la force individuelle et la force collective. Personnellement vous êtes un homme, chose puissante, et, par vos amis, vous êtes un groupe, chose invincible. Toutes sortes de talents consciencieux, charmants et vigoureux concourent à votre œuvre.

Courage donc. Déployez toutes vos ailes, couvrezvous de l'armure des principes, luttez contre la matière qui s'appelle césarisme avec cette toute-puissance impalpable, la pensée. L'absolutisme vous fait face, confrontez-lui la liberté. Il a les soldats, vous avez les idées; il a son chassepot, vous avez votre àme. Opposez au militarisme le progrès, aux fabrications d'armes l'ascension vers la paix, au papisme la lumière, aux préjugés la volonté de délivrance, au droit divin le droit humain, aux sultans, aux czars, etc., le soleil qui se lèvera demain; aux échafauds, la sainteté inviolable de la vie, aux parasitismes la justice, aux fureurs le sourire, et, devant le Fusil-Merveille, soyez l'Esprit- Légion. Armée contre armée.

A Théophile Gautier.

Cher Théophile, je \1ens de lire vos pages magnifiques sur la Légende des Siècles. J'en suis plus qu'ému, j'en suis attendri. Les douces voix arrivent donc encore dans ma solitude. Notre jeune affection est devenue une vieille amitié. Les gouffres qui sont entre nous n'empêchent pas votre regard de chercher le mien et ma main de serrer la vôtre. Vous me donnez une de vos couronnes, vous qui avez droit à toutes. Comme poëte, vous êtes une voix de l'idéal; comme critique, vous êtes une voix de la gloire.

— Pourquoi donc un laurier a-t-il poussé ici? — C'est que Pétrarque y a parlé.

Ce qu'on disait de Pétrarque, on le dira de vous :

Où votre critique sème sa parole, le laurier pousse.

A François Coppée.

Chaudfontaine, 13 août [1868].

Mon jeune et charmant confrère, j'arrive de la Zélande, et c'est à Chaudfontaine que votre lettre me par-

vient. Oui, oui, je veux vous voir, vous et vos deux excellents compagnons de vacances. Serrer la main de trois poètes, communier avec trois esprits, c'est là pour moi, vieux solitaire, une précieuse occasion, et je ne veux point la perdre. Seulement, je ne serai à Bruxelles que le 15.

Nous causerons de vous, de votre beau livre le Reli-

quaire, de l'art, de l'idéal, de tout ce que nous croyons, de tout ce que nous voulons, de tout ce que nous aimons. Nous mêlerons nos esprits, et votre jeunesse m'apportera la joie, et ma vieillesse vous invitera à la sérénité.

Vous viendrez, le 15, diner tous les trois avec moi à Bruxelles, n'est-ce pas?

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