V.-M. Hugo
Les pressentiments et les craintes qu'exprime la lettre des premiers jours d'avril, allaient être réalisés, dépassés même par l'événement. La correspondance des petits amoureux va être brusquement, et pour des mois interrompue.
Victor avait-il manqué de prudence ? avait-il fait seul des apparitions trop fréquentes et trop peu motivées dans la maison et dans le jardin d'Adèle ? La vigilance en éveil de Mme Foucher s'était alarmée et elle avait averti son mari de ce qui se passait.
M. Foucher ne voulut pas rester dans cette situation équivoque. La mère de Victor ne se doutait toujours de rien ; que penserait-elle des sentiments de son fils ? C'est ce qu'il fallait savoir.
M. Foucher, lui, aurait été plutôt porté à voir sans défaveur l'amour de Victor pour sa fille. Il ne pouvait être question de marier ces deux enfants ; mais, en les séparant pour le moment, on pouvait attendre, laisser passer le temps, s'assurer de leur constance.
M. Foucher, chef de bureau au ministère de la Guerre, estimé, décoré, était tout ce qu'il y a de plus honorable ; mais il avait trois enfants, il n'avait que sa place pour vivre et sa fille était sans dot. La fortune présente de Victor était à coup sûr moins brillante encore ; seulement, il était fils du général Hugo, et les généraux de l'Empire, même dans les milieux royalistes, avaient apparemment gardé leur prestige ; de plus, M. Foucher, grand liseur et plus connaisseur qu'il ne voulait le paraître, était capable d'apprécier le talent de Victor et de prévoir son avenir ; il connaissait le mot de Chateaubriand, il connaissait la lettre où Alexandre Soumet, au nom de l'Académie des Jeux floraux, avait félicité le jeune lauréat des « prodigieuses espérances qu'il donnait à notre littérature ». Peut-être Mme Hugo, sa vieille amie, ne se montrerait-elle pas, de son côté, trop hostile. Mais il fallait en avoir le cœur net, il fallait aller tout lui dire.
Victor connaissait sa mère, et rien ne pouvait l'effrayer plus qu'une telle démarche.
La générale Hugo était pour ses trois fils la mère la plus chérie, mais aussi la plus redoutée. Elle les aimait tendrement et elle les menait rudement. C'est qu'elle était seule pour gouverner ces trois grands garçons. Le général Hugo avait alors à peu près délaissé femme et fils ; à Blois où il résidait, il avait un autre ménage, et le seul rap-
port qu'il eût encore avec sa famille, c'était de lui servir une pension, bien juste pour ses besoins. Mme Hugo, autoritaire de tempérament, tenait donc très sévèrement ses fils ; son système d'éducation était de leur laisser dans leurs travaux la plus large liberté intellectuelle, mais en exigeant d'eux dans la conduite de la vie la plus stricte obéissance. Devant la révélation inattendue des parents d'Adèle, quel arrêt allait-elle rendre ? Victor ne le prévoyait que trop, et d'avance il se sentait lié et subjugué, d'abord parce qu'il connaissait sa mère et surtout parce qu'il l'adorait.
On sait qu'il lui devait deux fois la vie ; on sait qu'il était en venant au monde si frêle et si chétif qu'il semblait « n'avoir pas un lendemain à vivre », et, avant de devenir si robuste, il était resté longtemps faible et délicat ; on se rappelle les vers des Feuilles d'Automne :
Je dirai peut-être quelque jour
Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d'amour, Prodigués pour ma vie en naissant condamnée, M'ont fait deux fois l'enfant de ma mère obstinée.
Et l'amour de la mère pour le fils qu'elle avait sauvé s'était doublé encore de fierté lorsqu'à mesure qu'il croissait en force elle l'avait vu croître en talent. Mais plus elle croyait en lui, plus elle exigeait de lui et le voulait tout à elle. Victor s'en rendait bien compte, et c'est pourquoi son cœur
se serra d'angoisse quand il vit, un matin, M. et Mme Foucher arriver chez sa mère et lui demander d'un air grave un entretien particulier.
Cela se passait le 26 avril 1820, juste un an après le jour où Victor avait dit pour la première fois à Adèle qu'il l'aimait, le 26 avril 1819.
Le premier mouvement de Mme Hugo fut la stupéfaction. Était-ce croyable ? était-ce possible ? Victor, cet enfant hier encore pendu à sa jupe, Victor serait amoureux ? amoureux depuis des mois ? allons ! ce n'était pas sérieux !... — Si, c'était sérieux, elle le sentait bien ! Elle aussi, elle connaissait son fils, elle connaissait ce coeur passionné, et elle ressentait cette vive douleur, la jalousie de la mère. Son fils pouvait aimer, il aimait une autre qu'elle ! il aimait une jeune fille, une bambine ! — Et qui était-elle, celle-là qui lui volait l'amour de son enfant ? Ici, c'était l'orgueil maternel qui se révoltait : Victor était le fils du général comte Hugo ; Victor, par lui-même, avait déjà la célébrité et aurait sûrement bientôt la gloire ; il pourrait alors prétendre aux plus beaux, aux plus riches « partis », et le voilà qui s'amourachait de la fille d'un employé sans dot et sans nom !
Si Mme Hugo avait été préparée au coup qu'elle allait recevoir, elle aurait assurément adouci visà-vis de M. et Mme Foucher l'expression de ses sentiments ; mais, prise ainsi par surprise, elle
ne ménagea pas ses termes : — Proche ou lointain, un tel mariage était impossible ! jamais, jamais, elle vivante, ce mariage ne se ferait ! — M, Foucher, justement froissé dans sa dignité, répliqua très froidement. Il fut convenu des deux parts qu'on cesserait absolument de se voir et que toutes relations seraient rompues. C'était plus que la séparation, c'était la brouille.
On fit venir Victor pour lui signifier la décision prise. Il avait eu le temps de s'armer de force et de courage ; il s'agissait de montrer qu'il était un homme ! Chose étrange, il n'en voulait pas à sa mère, c'était déjà sa nature d'excuser tout chez ceux qu'il aimait ; mais ce père qui s'avisait de vouloir veiller sur la pureté de sa fille, que lui Victor savait si peu menacée, ce père lui semblait souverainement injuste et despotique. « Il n'avait pas le droit, écrira-t-il à Adèle, de pénétrer un secret qui n'appartenait qu'à nous seuls ! j> Il avait donc décidé qu'il garderait vis-à-vis de ce tyran une belle et fière attitude. Il avoua hautement son amour, puis entendit la sentence qui le chassait de son paradis et ne sourcilla pas. Seulement, quand les parents d'Adèle furent partis, quand il resta seul avec sa mère, l'homme s'évanouit, l'enfant reparut, il fondit en larmes. La mère, remuée par la souffrance de son fils bien-aimé, essaya de le consoler. Mais il s'enfuit, s'enferma dans sa chambre, et pleura, pleura tout à son
aise, pleura comme la fille de Jephté et sans doute pour la même raison qu'elle. Si Adèle était perdue pour lui, il ne lui restait plus qu'à mourir !
M. et Mme Foucher, rentrés chez eux, semblent avoir évité de s'expliquer nettement sur la démarche qu'ils venaient de faire. Ils annoncèrent simplement à leur fille que toutes relations avec la générale Hugo seraient désormais interrompues et qu'elle cesserait de les venir voir. — Et Victor ? — Victor ne reviendrait pas non plus ; il refusait de revenir. Ils n'en dirent pas davantage, laissant la pauvre Adèle se livrer aux plus tristes conjectures. Victor ne l' aimait-il plus? Elle ne voulut pas le croire, mais elle vit passer les jours, les semaines, les mois, sans recevoir aucune nouvelle de l'absent. Ses parents tâchèrent de la distraire par des réceptions, des visites, de petites fêtes, et, comme elle était jeune, vivante et gaie, elle les laissait faire et se laissait faire. Il fut même question pour elle d'un autre mariage. Il paraît certain qu'en ce qui la concernait, elle fit tout pour l'écarter. Pouvait-elle désespérer tout à fait, si elle relisait les lettres de Victor, leurs promesses ardentes, leurs engagements sacrés ? Il serait bien invraisemblable qu'elle ne les eût pas relues, puisqu'elle les a conservées.
Quant à lui, après le déluge de larmes, il avait vite retrouvé sa vaillance et son énergie. Mourir ! à quoi bon mourir ! N'avait-il pas voué à son amour
sa vie? Donc, il fallait vivre. Sa mère pouvait exiger de lui qu'il renonçât à voir Adèle ; mais elle n'obtiendrait pas, elle n'obtiendrait jamais qu'il renonçât à l'aimer. Conquérir sa femme, même contre sa mère, ce fut dès lors son idée fixe. Il se rappelait les fermes assurances que, par un singulier pressentiment, il avait mises dans sa dernière lettre, signée, contre son habitude, de son nom tout entier : — « Reçois ici mon inviolable promesse de n'avoir jamais d'autre femme que toi... On peut nous séparer, mais je suis à toi, éternellement à toi ! — V.-M. Hugo. » —
Quel moyen avait-il de tenir sa promesse? Un seul, le travail. Le travail pouvait seul assurer son indépendance et lui permettre, disons le mot brutal, de gagner assez d'argent, d'abord pour augmenter le bien-être de sa mère, puis pour donner au père d'Adèle le gage qu'il serait en état de nourrir sa femme. Et il se mit à l'œuvre, pour employer son expression, avec un courage de lion. Ainsi commença cet infatigable labeur qui va durer toute sa vie ; la forge, allumée, ne s'éteindra plus jamais.
Depuis le mois de décembre 1819, Victor avait fondé, avec son frère Abel, dans le but de venir en aide à leur mère, une revue bi-mensuelle, le Conservateur littéraire. Il avait pris déjà, dans les premiers numéros, la plus grosse part de la besogne ; mais, à partir du mois d'avril, il redoubla de zèle et
d'activité. Le Conservateur littéraire eut une durée de quinze mois ; sur les trois gros volumes dont se compose la collection, Victor, sous huit ou dix signatures, en écrivit bien deux à lui seul. Le jeune journaliste rend compte de tout ce qui intéresse le monde des lettres, livres, poèmes, pièces de théâtre. Il parle, avec une incomparable maturité de jugement, des œuvres de Chateaubriand, d'André Chénier, de Lamennais, de Mme Desbordes- Valmore, de la Marie Stuart de Lebrun, des Vêpres siciliennes de Casimir Delavigne. En même temps,- il s'essaie au roman et donne la première version de Bug- Jargal
Mais la grande affaire du Conservateur littéraire, c'était le combat pour la cause monarchique. Le Conservateur, la grande revue politique de Chateaubriand, Lamennais et Bonald, venait de cesser de paraître. A défaut du vaisseau de haut bord, la petite chaloupe continua vaillamment la bataille. Victor y apportait toute l'ardeur que lui inspirait son amour pour « sa mère vendéenne *. Ses premières poésies furent ses odes royalistes, la Vendée, la Mort du duc de Berry, le Rétablissement de la statue de Henri IV, etc. Rien de plus sincère que cet enthousiasme et rien de plus désintéressé. Une note assez mélancolique du Conservateur littéraire remarque que les encouragements officiels — et matériels, qui ne manquent pas à d'autres publications moins dévouées, font totalement
défaut aux jeunes combattants ; n'importe ! leur zèle ne se refroidira pas.
Mais toute cette polémique, bonne à peine pour remplir les heures, laissait au cœur du pauvre Victor le vide.
Il ne cessait de penser à Adèle et il n'avait personne à qui parler d'elle. C'est alors qu'il conçut l'idée d'un roman H an d'Islande, qui lui serait ce confident douloureux et nécessaire. Adèle s'y appellerait Éthel, et Victor, sous le nom d'Ordener, lui adresserait, sur le papier, toutes les paroles d'amour qu'il ne pouvait plus ni lui dire ni lui écrire. Seulement, elle non plus, avant que le livre fût achevé, elle ne pourrait pas les lire ou les entendre. Alors, Victor pensa au Conservateur littéraire.
M. Foucher recevait la revue et il devait lui être difficile de la dissimuler à Adèle. Dans les nombreux travaux de Victor, nous avons omis ses lectures; il avait déterré dans une chronique du xive siècle l'histoire d'un jeune poëte, disciple de Pétrarque, Raymond d'Ascoli, qui, séparé de celle qu'il aimait, préféra se donner la mort. Victor, sur ce jeune désespéré, composa une élégie, le Jeune Banni, et, en sa qualité de rédacteur en chef, inséra cette lettre détournée dans le numéro de juillet 1820 du Conservateur littéraire. C'était peutêtre au moment où l'on parlait du nouveau prétendant à la main d'Adèle. Raymond d'Ascoli
écrit à Emma, — et Adèle, le cœur palpitant, put lire ces vers (pas très bons, mais s'en est-elle aperçue ?) :
Bientôt... Lis sans retard, lis, ô ma douce amante, Ces mots qu'en frémissant trace ma main tremblante.
J'ose t'écrire ! Hélas, à nos ardeurs naissantes, Qu'eût servi jusqu'ici ce pénible secours ?
Hier... Te souvient-il, fille douce et modeste,
De cet hier déjà si loin de moi ?...
Je souriais; l'amour veillait seul avec nous; Et toi, dans ta gaîté naïve, Tu m'appelais ton jeune époux !
Tu verras, rougissante, étonnée,
Un plus heureux hâter ton réveil matinal, Et, saisissant ta main dans sa main fortunée,
Te conduire au lieu saint
Et puis il cachera ton bandeau virginal
Sous la couronne d'hyménée !
Un autre !... ô douleur ! ô tourment ! Je t'aimais sans délire, et je t'aime avec rage !... Mon Emma, songe à moi ! respecte ton serment !
Adèle a respecté son serment, et Victor a donné à Adèle signe de vie, voilà qui est bien ; mais il n'a pu en même temps éviter le risque qu'il redoute par-dessus tout, le risque d'offenser sa mère. Il est clair que Mme Hugo a saisi, aussi bien qu'Adèle, le sens de cette poésie transparente, et il est certain qu'une scène de reproches et de larmes a dû s'ensuivre et que la dure séparation a dû se faire plus étroite et plus douloureuse entre les amoureux.
C'est encore le bienheureux Conservateur littéraire qui réussira à l'adoucir.
M. Foucher, qui était, nous l'avons dit, chef de bureau au ministère de la Guerre, publia, par chance, vers ce temps-là, un volume intitulé : Manuel du recrutement, livre spécial et technique qui n'avait assurément aucune prétention littéraire. Mais notre amoureux ne l'entendait pas ainsi ; il s'empressa de faire dans le Conservateur , si littéraire qu'il fût, un vif éloge du bel ouvrage qu'avait signé le père d'Adèle. Accorder quelque louange à un ancien ami et à un parfait recruteur n'a rien de répréhensible, et Mme Hugo ne pouvait trouver à y redire.
L'article plut assurément ; mais M. Foucher, retranché dans sa dignité, crut devoir garder le silence. Par bonheur, la Providence s'en mêla, et voulut bien, dans le même temps, donner à la France l'héritier royal qu'elle attendait : le duc de Bordeaux, l'enfant du miracle, naquit. Sur-lechamp, Victor fit une ode, l'imprima dans le Conservateur littéraire d'abord, puis dans une plaquette tirée à part, et envoya cette plaquette à M. Foucher, avec une dédicace dont on peut croire qu'il soigna les épithètes. Cette fois, le bon M. Foucher ne pouvait, sans manquer à la courtoisie la plus élémentaire, se dispenser de répondre, pas fâché d'ailleurs peut-être de cette obligation d'être poli. Cependant, très correct, il n'écrivit pas à Victor,
c'est à Mme Hugo qu'il adressa la lettre suivante :
Paris, 6 octobre 1820.
Madame,
J'avais à remercier M. V. Hugo de son article flatteur sur le Manuel du recrutement. J'ai de nouveaux remerciements à lui faire pour le don d'un exemplaire de son ode sur la Naissance du duc de Bordeaux. Ma femme est de moitié dans cette cette, car elle a pris sa bonne part du plaisir que ces vers nous ont fait.
Les passages : tel un fleuve mystérieux ; oui, souris, orphelin, ont été sentis d'un auditoire qui n'est cependant pas poétique. Vous le savez, personne chez nous ne sait juger les vers.
J'aurai à entretenir ces messieurs de certaines œuvres qui seraient une abondante pâture pour la critique. Je me propose de les voir et de vous renouveler, madame, les assurances de notre respectueux et sincère attachement.
Votre très humble et très obéissant serviteur,