‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 100 sur 194 · JAMBONS D’OURS ET TRIPES DE ROCHES · texte numérisé non relu

JAMBONS D’OURS ET TRIPES DE ROCHES

Chan tas aux femmes muscogulges et dans tout ce que lui X répondra Atala : « Je leur disais : Vous êtes les grâces du jour, et la nuit vous aime comme la rosée... » Puis il ajoute :

« Ces louanges faisaient beaucoup de plaisir aux femmes; elles me comblaient de toutes sortes de dons ; elles m’apportaient de la crème de noix, du sucre d’érable, de la sagamité, des jambons d’ours, des peaux de castor, des coquillages pour me parer, et des mousses pour ma couche. Elles chantaient, elles riaient avec moi, et puis elles se prenaient à verser des larmes, en songeant que je serais brûlé. »

Je ne saurais pourtant laisser passer sans réilexion ces jambons ^d'oyrs qui peuvent être de la couleur locale , mais où i e ne v errai jamais une beauté. Cette espèce de tatouage dans le style n’est, selon moi, que singulier et manque son effet; loin de faire illusion, il nous avertit queTâu teur .est là derrière, qui n’est pas lâche TIe nous étonner sous prétexte d’être exact et fidèle, et cela aussi nous empêche d’être touchés sérieusement si nous en étions tentés.

C’est comme plus loin, quand il dira racontant sa traversée du désert avec Atala :

« Chaque soir nous allumions un grand feu, et nous bâtissions la hutte du voyage, avec une écorce élevée sur quatre piquets. Si j’avais tué une dinde sauvage, un ramier, un faisan des bois, nous le suspendions devant le chêne embrasé , au bout d’nne gaule plantée en terre, et nous abandonnions au vent le soin de tourner la proie du chasseur. Nous mangions des mousses appelées tripes de roches, etc., etc. »

Je ve ux bie n qu’on soit CNilct eniait de couleur locale!, et même je le désire; mais il faut qu’alojs le nar-

* Et encore on m’assure qu’il n’est pas exact en cela. Ce maigre lichen qu’on appelle tripfs de roches n’appartient pas aux contrées que

rateur, surtout si c’est une aventure de sentiment et de passion qu’il nous raconte , soit exact d’u n air natpr pl, sans paraître y viser et sans se piquer de trop faire attention à des hors-d’œuvre ; il faut gu*jl nous do nne p es dé tails accessoires -comme invoiontairement , com me étant plein de ses souvenirs et de tout ce qui s’y rattache, et non pas qu’il aille choisir exprès dans ces mêmes souvenirs et dans leur expression je ne sais quoi qui nous étonne, qui nous déconcerte, et qui ressemble toujours à une niche d’auteur qu’il nous fait.

Je touche là un des points les plus essentiels de la Poétique naturelle. Jamais Homère, jamais les grands poètes naturels n’ont de telles préméditations : quand un détail singulier ou même bizarre se mêle chez eux à l’expression d’un sentiment, c’est qu’il leur vient involontairement à la bouche, c’est que le trait sort de soi et que l’auteur n’y a pas songé. Jamais il ne s’arrêtera au milieu d’une émotion pour vous indiquer du doigt un tel détail.

Hélène, à un endroit touchant de l'Odyssée, s’appelle impudente et chienne mais ce mot lui échappe naturellement, et alors il ne choquait pas. Il choquerait aujourd’hui à bon droit, si un auteur mettait exprès un tel mot au milieu d’un passage pathétique pour faire preuve [de couleur locale.

/ T A la seconde époque , les Sophocle, les Virgile sur- ' tout, et ceux chez qui Pétude et la méditation se combinent au génie sont plutôt attentifs' à éviter ces sortes de détails qu’à les rechercher; les grands poètes primitifs ne les évitent ni ne les recherchent; les seconds

sont censés traverser Chactas et Atala , mais seulement à l’extrême nord et au Canada. Ayant lu ce détail dans quelque récit de voyageur, Chateaubriand aura cru que ces tripes de roches, transportées et plaquées là chemin faisant, seraient d’un effet merveilleux 1 Odyssée, livre iv, vers 145.

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