‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 99 sur 194 · LE RAFHAEL DANS THÉOCRITE · texte numérisé non relu

LE RAFHAEL DANS THÉOCRITE

créateur du genre bucolique, mort si jeune et dévoré d’une passion funeste , — voulant retracer cette enfance encore heureuse ét simple de l’Orphée des bergers, a trouvé des traits et des couleurs qui me rappellent involontairement les noms de Bernardin de Saint-Pierre et de Raphaël , de ces peintres célestes qui ont excellé à nous rendre de chastes ou divines enfances. Chacun des deux petits bergers chante à son tour, etDaphnis qui doit être le vainqueur dit, entreautres couplets, celui-ci que Paul pourrait également chanter à Virginie en vue de cette mer si belle î

« Je ne souhaite point d'avoir la terre de Pélops, je ne souhaite point d’avoir des talents d’or, ni de courir plus vite que les vents; mais sous cette roche que voilà, je chanterai t’ayant entre mes bras , regardant nos deux troupeaux confondus , et devant nous la mer de Sicile ! » — Voilà ce que j’ai appelé ailleurs le Raphaël dans Théocrite : trois lignes simples et l’horizon bleu qui couronne tout. Si Paul avait cherché pour Virginie un chant digne de leur amour, un même couplet à répéter éternellement dans leur bonheur, où aurait-il trouvé mieux que celui-là?

Revenons à un grand peintre qui n’est pas Raphaël , à z Chateaubriand dans Atala. Nous arrivons à l’action.

Chactas commence son récit : il est bien vieux , il a soixante-treize ans : « A la prochaine lune des fleurs, il y aura sept lois dix ^neiges, et trois neiges de plus, que ma mère me mitau monde sur les bords du Meschacebé. » Ilraconleà René la grande aventure de sa jeunesse, quand il ne comptait encore que dix-sept chutes de feuilles. Son père, le guerrier Outalissi, delà nation desNalchez alliée aux Espagnols, l’a emmené à la guerre contre les AÏuscogulges, autre nation puissante des Florides. Son père a succombé dans le combat, et lui , resté sans protecteur à la ville de Saint-Augustin, il courait risque d’être enlevé

pour les mines de Mexico, lorsqu’un vieil Espagnol, Lopez, s’intéresse à lui, l’adopte et essaye de l’apprivoiser à la vie civilisée. Mais après avoir passé trente lunes à Saint- • Augustin, Chactas fut saisi du dégoût de la vie des cités : « Je dépérissais à vue d’œil : tantôt je demeurais immobile pendant des heures à contempler la cime des lointaines forêts ; tantôt on me trouvait assis au bord d’un fleuve que je regardais tristement couler. Je me peignais les bois à travers lesquels cette onde avait passé, et mon âme était tout entière à la solitude. » — Ce sont de ces accents vrais et profondément sentis, qui rachètent les endroits moins simples

Un matin, il revêt ses habits de Sauvage et va se présenter à Lopez, l’arc et les flèches à la main, en déclarant qu’il veut reprendre sa vie de chasseur. Il part, s’égare dans les bois, est pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles; il confesse hardiment, et avec la bravade propre aux Sauvages, son origine et sa nation : « Je m’appelle Chactas, fils d’Outalissi, fils deMiscou, qui ont enlevé plus de cent chevelures aux héros muscogulges. » Le chef ennemi Simaghan lui dit : « Chactas, fils d’Outalissi, fils de Miscou, réjouis-toi ; tu seras brûlé au grand village. »

Il y a bien dans tout c gci une légère parodie du lang age ^d’IIomère, de la forme épiqu e primitive. Ce Chactas

1 Je reviens au texte consacré par les dernières éditions. Si cela n’avait dû mener trop loin, j'aurais aimé pourtant à reprendre , pour le citer, le texte de la première édition d 'Atala, toutes les fois que je le trouve aussi bon et plus naturel que l’autre. Un grand nombre , en effet, des corrections qu’a faites l’auteur ne portent que sur des vétilles réputées très- importantes dans l’ancienne école classique : éviter . un mot répété (fût-il le mot propre) ; éviter la conjonction et deux fois répétée , etc., etc. Ces corrections ont quelquefois nui au premier jet et changé un peu l’allure de la phrase. Elle est devenue plus nette , plus dégagée , mais elle a perdu en liberté et en naturel.

PORTRAIT DO MüSCOGULGE 225

qui a vécu non-seulement chez l’Espagnol Lopez , mais qui plus tard a visité la Cour de Louis XIV, n’en a guère profité, dira-t-on; ou s’il a profité des conversations de Fénelon, ç’aété pour apprendre de lui la diction homérique, et pour la transporter après coup , à l’iroquoise , dans ses déserts. Il y a dans le langage de Chactas , à la fois des prétentions an style sauvage et des réminiscences’singuTïères de l’homme civilisé. AurësT.ë'c’est là le défaut du genre, et C*est une^oneession qu’il faut faire une fois pour toutes à l’auteur. Atnla pourrait se définir un drame de caractère exécuté par des personnages en qq i la c ouleur locale est ïïnpeii une convention.

Tout à côté, des observations charmantes, vives, naturellement exprimées et couronnées de fraîches images , demandent grâce pour ce qui a pu sembler une prétention par trop naïve :

« Tout prisonnier que j’étais , je ne pouvais, durant les premiers jours, m’empêcher d’admirer mes ennemis. Le Muscogulge , et surtout son allié le Siminole, respire la gaieté , l’amour, le contentement. Sa démarche est légère , son abord ouvert et serein. 11 parle beaucoup et avec volubilité ; son langage est harmonieux et facile. L’âge même ne peut ravir aux Sachems cette simplicité joyeuse : comme les vieux oiseaux de nos bois, ils mêlent encore leurs vieilles chansons aux airs nouveaux de leur jeune postérité. »

Les femmes surtout témoignent un intérêt aimable pour ce jeune captif qui compte au plus dix-neuf printemps. Ici encore l’imagination heureuse de l’auteur se joue. Il y aura à tout moment dans ce récit un travestissement, un rajeunissement en Sauvage, des pensées, des sentiments, des choses tendres et gracieuses qui commencent à s’user si on leur laisse leur expression civilisée : c’est comme une beauté trop connue qui se déguise pour reparaître nouvelle et plus piquante. Il y a,

en un mot, dans Atala de l’Homère et du Théocrite traduits en siminole. Pour opérer une telle transposition avec charme, il fallait une imagination à la fois forte et souple, capable de soutenir la gageure sans trahir la gêne. M. de Chateaubriand y a réussi à ravir, de manière par moments à enchanter et à mériter qu’on l’applaudisse : je dis qu'on l’applaudisse. h dessein, ear on sent le jeu, même quand on est séduit et charmé. * v

« Les femmes qui accompagnaient la troupe témoignaient pour ma jeunesse une pitié tendre et une curiosité aimable. Elles me questionnaient sur ma mère , sur les premiers jours de ma vie ; elles voulaient savoir si l’on suspendait mon berceau de mousse aux branches fleuries des érables, si les brises m’y balançaient auprès du nid des pfetits oiseaux. C’était ensuite mille autres questions sur l’état de mon cœur : elles me demandaient si j’avais vu une biche blanche dans mes songes, et si les arbres de la vallée secrète m’avaient conseillé d’aimer. »

Quelle h armonie de ton ! quel nombre ! C’est par cette harmonie, non moins que par PëcIiitTres couleurs, que M. de Ghateaubriand est grand poëte et grand magicien. A l’aide des sons et de certains mots bien placés, il produit des effets d’enchantement. Quand on sait tirer de tels effets de la prose, on a presque le droit de dédaigner les vers*. /

Cette douceur de chant respire dans tout ce que dira

1 « Il oe faisait aucun cas des vers contemporains-, il a un mépris profond pour tout ce qui est vers, » assure Chênedollé, et je le crois. — Ce qu’on vient de dire de sa magie d’harmonie est vrai.de son premier style et de son second-, mais qu’il y a loin delà à son troisième et dernier style, à celui des Mémoires d’Outre-tombe qui sent quelque peu son bas-breton et qui ressemble parfois à du Sidoine Apollinaire, tant c’est martelé ! « Je ne sais, disait ud admirateur judicieux, mais je croirais que certaines pages qui portent la date de 1822 ont reçu une couche de 1836. » ...

Page 1