CRÉATION DANS L’EXPRESSION
Remarquons aussi ces expressions créées : Sa cheve lure bleue, embaumée de la senteur des pins... Quand on en est là en prose dans une littérature, on est arrivé à saisir aussi près que possible et à égaler les nuances pittoresques les plus indéfinissables : il n’y a plus un seul progrès à faire qui ne soit un excès;
Et plus loin, parlant toujours des promenades à deux dans ces solitudes enchantées , il montre Atala s’appuyant sur sa foi religieuse pour l’opposer au torrent des passions, « lorsque, dit-il, tout les favorise , et le secret des bois et l’absence des hommes, et la fidélité des ombres. » La fidélité des ombres, c’est encore ce que j’appelle une expression créée, — un reflet moral mêlé dans une môme teinte et faisant nuance avec l’obscurité qu’il, s’agissait de peindre.
Cette création dans l’expression est particulière àM. de Chateaubriand, et aussi à Bernardin de Saint-Pierre ; ce sont les premiers dans notre littérature qui s’en soient avisés expressément. Si grands peintres que puissent paraître Tpfln-.i.a/.qnpg fl' ïfloDf Je ne leur trouve pas cette
qualité] originale à un haut degré. Ils onUla£$££&&k>n l arge ^sim ple n naturotig nu pr^pp^icn t q U i répond à son objet, mais une expression géné r ale : ils ne sè donnent pas beaucoup de peine pour^ëntrèr dans les nuances et pour exprimer les reflets*. J’en prendrai tout de suite un exemple, et je l’emprunte au plus beau passage de Rousseau en fait de rêverie : il raconte dans sa cinquième Promenade les deux mois délicieux qu’il a passés dans la petite île de Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne, ou-
*M. Cousin s’est amusé à donner d’après un manuscrit les différentes leçons par lesquelles Rousseau passa avant d’atteindre à la perfection de son style dans le fameux épisode du Vicaire savoyard. A travers ces corrections diverses on voit que ce qu’il recherche surtout , c’est la propriété dans l’expression.
bliant les hommes et les livres, herborisant, décrivant la Flore du pays, découvrant avec des transports de joie les cornes de la brunelle. M. de Chateaubriand s’est fort souvenu de ces pages touchantes dans le chapitre de l’Essai dédié Aux Infortunés.
« L’exercice que j’avais fait dans la matinée, nous dit l’éloquent promeneur, et la bonne humeur qui en est inséparable, me rendaient le repos du dîner très-agréable; mais quand il se prolongeait trop , et que le beau temps m’invitait, je ne pouvais si longtemps attendre, et pendant qu'on était encore à table, je m’esquivais et j’allais me jeter seul dans un bateau que je conduisais au milieu du lac, quand l’eau était calme; et là, m'étendant tout de mon long dans le bateau , les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver lentement au gré de l’eau, quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille rêveries confuses, mais délicieuses, et qui, sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant, ne laissaient pas d’être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j’avais trouvé de plus doux dans ce qu’on appelle les plaisirs de la vie. Souvent averti par le baisser du soleil, de l’heure de la retraite, je me trouvais si loin de l’île, que j’étais forcé de travailler de toute ma force pour arriver avant la nuit close. D’autres fois, au lieu de m’écarter en pleine eau, je me plaisais à côtoyer les verdoyantes rives de l’ile, dont les limpides eaux et les ombrages frais 1 m'ont souvent engagé à m’y baigner. Mais une de mes navigations les plus fréquentes était d’aller de la grande à la petite île, d’y débarquer et d’y passer i’après-dinée, tantôt à des promenades très-circonscrites au milieu des marceaux, des bourdaines, des persicaires, des arbrisseaux de toute espèce, et tantôt m’établissant au sommet d’un tertre sablonneux, couvert de gazon, de serpolet, de fleurs, mêmed’esparcetteet de trèfles* qu’on y avait vraisemblablement semés autrefois, et très-propres à loger des lapins «•
* Il se contentedc dire qüe les rives sont verdoyantes, les eaux limpides et les ombrages frais. C’est ce qui apparaît à première vue; la nuance n’y est pas encore. * •
2 Ce que j’appelle la nuance se fait sentir ici dans cette curiosité de
JEAN-JACQl’ES AU LAC DE BIENNE 239
qui pouvaient là multiplier en paix sans rien craindre, et sans nuire à rien. Je donnai cette idée au receveur, qui fit venir de Neufchâtel des lapins mâles et femelles, et nous allâmes en grande pompe, sa femme, une de ses sœurs, Thérèse et moi, les établir dans la petite île, où ils commençaient à peupler avant mon départ, et où ils auront prospéré sans doute, s'ils ont pu soutenir la rigueur des hivers. La fondation de cette petite colonie fut une fête. Le pilote des Argonautes n’était pas plus fier que moi, menant en triomphe la compagnie et les lapins de la grande île à la petite, et je notais avec orgueil que la receveuse, qui redouta l’eau à l’excès, et s’y trouvait toujours mal, s'embarqua sous ma conduite avec confiance, et ne montra nulle peur durant la traversée.
« Quand le lac agité ne me permettait pas la navigation, je passais mon après-midi à parcourir l’île, en herborisant à droite et à gauche, m’asseyant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus solitaires pour rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant 1 coup d’œil du lac et de ses rivages , couronnés d’un côté par des montagnes prochaines, et, de l’autre, élargis en riches et fertiles plaines, dans lesquellesla vue s’étendait jusqu’aux montagnes bleuâtres plus éloignées, qui la bornaient.
« Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l’île, et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là, le bruit des vagues et l’agitation de l'eau fixant mes sens, et chassant de mon âme toute autre agitation , la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes * que la rêverie éteignait
description botanique qui est propre à Rousseau, et qui dorme une physionomie , une gaieté particulière au paysage.
1 Superbe et ravissant, il en reste à l’expression et à l’impression générale, un peu commune.
2 Internes, le mot est un peu dur, il sent la nomenclature psychologique et détonne avec la mollesse de la rêverie. M. de La Mennais aime beaucoup ce mot- là et l’emploie très- habituellement.
en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l’instabilité des choses de ce monde, dont la surface des eaux m’offrait l’image ; mais bientôt ces impressions légères s'effacaient dans runiformité du mouvement continu qui me berçait, et qui, sans aucun concours actif 1 de mon âme , ne laissait pas de m’attacher, au point qu’appelé par l'heure et par le signal convenu je ne pouvais m’arracher de là sans efforts. »
Voilà d’admirables pages, simples et tout à fait neuves à leur moment; le coup de pinceau y est large , plein, facile, grave encore et ferme, bien que souple et gracieux ; il semble qu’il n’y ait rien à désirer. — Rien en effet qu’un je ne sais quoi de velouté qui y, manque, le lumen purpureum du poëte.
Mais un autre coloriste s’avance : disciple pieux de Rousseau, mais disciple original et doué d’une certaine * manière particulière de regarder la nature et de la peindre , il va faire un pas de plus , lever un nouveau voile avec lenteur et nous initier par sa douce magie aux nuances du mystère. Prenons-le dans une des scènes où il est en précence de son maître et de son premier modèle, en pèlerinage au tombeau de Jean- Jacques; les différences de pinceau vont à l’instant se faire sentir :
« Les feuilles et les fleurs de la plupart des végétaux, dit Bernardin de Saint-Pierre, reflètent les rayons de la lune comme ceux du soleil... J’ai éprouvé une nuit un effet enchanteur de ces reflets lunaires des végétaux. Quelques dames et quelques jeunes gens de mes amis firent un jour avec moi la partie d’aller voir le tombeau de Jean-Jacques à Ermenonville : c’était au mois de mai. Nous prîmes la voiture publique
* Ici encore on sent quelque manque de mollesse dans le tour et dans le son.
BERNARDIN Aü TOMBEAU DE JEAN-JACQUES 24i
deSoissons, et nous la quittâmes à dix lieues et demie de Paris, une lieue au-dessus de Damraartin. On nous dit que de là à Ermenonville il n’y avait pas trois quarts de lieue. Le soleil allait se coucher lorsque nous mimes pied à terre au milieu des champs. Nous nous acheminâmes par le sentier des guérets, sur la gauche de la grande route, vers le couchant. Nous marchâmes plus d’une heure et demie dans une vaste campagne sans rencontrer personne. Il faisait nuit obscure , et nous nous serions infailliblement égarés, si, par bonheur, nous n’eussions aperçu une lumière au fond d’un petit vallon: c’était la lampe qui éclairait la chaumière d’un paysan. Il n’y avait que sa femme qui distribuait du lait à cinq ou six petits enfants de grand appétit. Comme nous mourions de faim et de soif, nous la priâmes de nous faire participer au souper de sa famille. Nos jeilnes dames parisiennes se régalèrent avec elle de gros pain, de lait, et même de sucre dont il y avait une assez ample provision. Nqjis leur tînmes bonne compagnie. Après avoir bien reposé netre âme et notre corps par ce festin champêtre , nous primes congé de notre hôtesse , aussi contente de notre visite que nous étions satisfaits de sa réception. Elle nous donna pour guide l’aîné de 6es garçons, qui, après une demi-heure de marche, nous conduisit à travers des marais dans les bois d’Ermenonville. La lune vers son plein était déjà fort élevée sur l’horizon, et brillait de l’éclat le plus pur dans un ciel sans nuages. Elle répandait les flots de sa lumière sur les chênes et les hêtres qui bordaient les clairières de la forêt, et faisait apparaître leurs troncs comme les colonnes d’un péristyle. Les sentiers sinueux où nous marchions en silence traversaient des bosquets fleuris de lilas, de troènes, d’ébéniers, tout brillants d'une lueur bleuâtre etcéleste. Nqs jeunes daines vêtues de blanc, qui nous devançaient, paraissaient et disparaissaient tour à tour à travers ces massifs de fleurs, et ressemblaient aux Ombres fortunées des Champs-Elysées. Mais, bientôt émues elles-mêmes par ces scènes religieuses de lumière et d’ombre, et surtout par le sentiment du tombeau de Jean-Jacques, elles se mirent à chanter une romance : leurs voix douces, se mêlant aux chants lointains des rossignols, me firent sentir que, s’il y avait des harmonies entre la lumière de l’astre des nuits et les forêts, il y en avait encore de plus tome i. 14
touchantes entre la vie et la mort, entijf la philosophie et les amours 1 . »
Enfin , après ce divin coloriste , nous avons MM. de Chateaubriand et de Lamartine , ce dernier tenant plus directement de Bernardin de Saint-lierre par une certaine douceur facile et abondante/ — disons mieux, une douceur céleste, qui se joue aux ondulations et aux harmonieuses mollesses. De nuit, voguant sur les flots, entendez-vous la jeune Napolitaine qui chante du rivage en s’adressant au pêcheur qu’elle aime :
Vois : la mousse a pour nous tapissé la vallé^;
Le pampre s’y recourbe en replis tortueux, %'■
Et l'haleine de fonde , à l’oranger mêlée,. a' •
De ses fleurs qu’elle effeuille embaume m^cMgiix.
A la molle clarté de la voûte sS^kit; \
Nous chanterons ensemble assis “ous le jasrnte. Jusqu’à l’heure où la lune , en glissant vers i^isènc , Se perd en pâlissant dans les feux du matin;
Jamais l’harmonie musicale n’a versé plus d’enchantement dans une parole humaine. — Hélas ! que sont-ils devenus ces dons d’un coloris céleste? qu’est-elle devenue cette lune du golfe de Baïa et du cap Misène? Dans bien des pages de l’énervante et coupable Histoire des Girondins, elle est allée se jouer dans des flaques de sang *.
Nous avons donc en présence les quatre manières comme couleur et harmonie. La manière de Jean-Jac-
1 Hartuonies végétales du soleil et de la lune.
2 O noble Muse du poète , je ne vous l’ai point encore pardonné ! pourquoi s’êlre allée faire dangereuse et raccolcuse des masses , sous prétexte de pouvoir un jour, quand tout sera à bas , devenir utile ? La Muse de poésie , telle que je la conçois , est si à part et si au-dessus de ces choses , qui même , quand elles semblent immenses aux contemporains , ne sont que des choses d’un jour !