‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 115 sur 194 · DU RÈGNE DE LA PHRASE · texte numérisé non relu

DU RÈGNE DE LA PHRASE

Des aigles, des aurores boréales, des autans / Bernardin de Saint-Pierre, dépaysé et jeté hors de sa sphère, ne peut pourtant se passer de ses termes de comparaison habituels, mais il les force. Que nous sommes loin de ce discours si approprié, si convenable et si éloquemment décent de Buffon! — J’en dirai autant de la prose de Chateaubriand lorsqu’elle s’applique à l’histoire, à la politique. Je sais que c’est la mode de dire qu’il est parfait en ce dernier genre. Il excelle dans la polémique ; il a des traits qui percent, il emporte la pièce. Mais son style politique manque trop souvent de suite , d’enchaînement, de calme, de sang-froid et de gravité. Il est à tout instant à la merci de la pointe et de l’image. Rien qu’à son mouvement saccadé on y sent la violence. A côté de. développements justes, vrais, dignes d’un historien et d'un publiciste du premier ordre, il y a tout j d’un coup des parades chevaleresques et françaises. Ce • style est tout rempli de panaches blancs et de fanfares d’honneur qui, pour tout bon esprit , en gâtent les vé-, rités *. Le plus sûr donc, et je le conseille à" ceux~quile . peuvent, c'est encore d’avoir une prose comme celle de Jean-Jacques et de Buffon.

Chaque langue a son génie, sa portée, ses limites ; il est périlleux d’en vouloir déplacer le centre, d’en oser transférer la capitale , fût-on Cpnstantin. Chateaubriand a un peu fait comme ce grand empereur qu'il a célébré :

1 Enfin, M. de Salvandy, un jour, dans ce fameux article sur les funérailles de Louis XVIII, a pu paraître à tout Paris (sauf à trois oo quatre personnes) du pur Chateaubriand, et du meilleur. — Le bon Ballanchc me disait un jour à propos des dernières brochures politiques de M. de Chateaubriand (vers 1832-1833) : « Monsieur, que vous en semble ? ne croyez-vous pas que le règne de la phrase est passé ? » En disant cela Ballanche croyait que le règne de l'idée, de sa propre idée, allait venir. Il ne voyait pas que, le règne d’une phrase cessant, c’est le règne d’une autre phrase qui commence.

il a transporté le centre de la prçse de Rome à Bysance, et quelquefois par delà Bysance, — de Rome à Antioche ou à Laodicée. C’est de lui que date dans la prose française le style bas-empire. Ce style a bien du brillant, et ajoutons que , manié par une forte imagination , il est loin d’être sans grandeur”: le style de saint Augustin" n’est autre que du style bas-empire. Mais quand on en est là, le pur style romain est à jamais perdu , et le retrouvât-on par hasard en écrivant, il paraîtrait désormais trop nu et trop simple. En un mot, la Capitale d’une langue, ainsi rejetée à une extrême frontière, est bien voisine des Barbares. — Nous reprenons les funérailles d’Aiala.

( p.nc f.jpAraülpg, si el les ont quelque apprêt, sont d'ailleurs d’un effet e xtrao rdinaire "et d’ u.ae. perfection suprême. Quelles que soient les ' objections qu’un goût simple puisse y faire même au nom du cœur, un sentiment plus fort les repousse , les ajourne et les fait oublier :

« Vers le soir, raconte Chactas, nous transportâmes ses précieux restes à une ouverture de la grotte , qui donnait vers le nord. L’ermite les avait roulés dans une pièce de lin d’Europe, filé par sa mère; c’était le seul bien qui lui restât de sa patrie, et depuis longtemps il le destinait à son propre tombeau. Atala était couchée sur un gazon de sensitives de montagnes ; ses pieds , sa tête , ses épaules et une partie de son sein 1 étaient découverts. On voyait dans ses cheveux une fleur de magnolia fanée..., celle-là même que j’avais déposée sur le lit de la vierge pour la rendre féconde. Ses lèvres, comme un bouton de rose cueilli depuis deux matins, semblaient lan-

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Son beau sein semblable à celui d'une statue 1 (Euripide, dans Hécvbe, récit de la mort de Polyxène.)

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