‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 118 sur 194 · EXPRESSION DIRECTE DE LA NATURE · texte numérisé non relu

EXPRESSION DIRECTE DE LA NATURE

fosse; j’y plaçai l’idole de mon cœur après avoir pris soin de l’envelopper de tous mes habits pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l’avoir embrassée mille fois avec toute l’ardeur du plus parfait amour. Je m’assis encore près d’elle; je la considérai longtemps ; je ne pouvais me résoudre à fermer sa fosse. Enfin , mes forces recommençant à s’affaiblir, et craignant d’en manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise, j’ensevelis pour toujours, dans le sein de la terre# ce quelle avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et , fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais , j’invoquai le secours du Ciel, et j'attendis la mort avec impatience. »

Le visage tourné vers le sable... Mouvement admirable, mais admirable comme la nature, en geste, en action, en attitude ( effusus)\ Rien de l’art, rien de la statuaire antique, mais le sentiment pur.

« Ce qui vous paraîtra difficile à croire, c’est que pendant tout l’exercice de ce lugubre ministère il ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir de ma bouche. La consternation profonde où j’étais, et le dessein déterminé de mourir, avaient coupé le cours à toutes les expressions du désespoir et de la douleur. Aussi ne demeurai-je pas longtemps dans la posture où j’étais sur la fosse sans perdre le peu de connaissance et de sentiment qui me restaient. »

Quand on rencontre le beau ou le vrai de la passion sous quelque forme que ce soit, il n’y a pas à préférerni à choisir; il faut savoir tout comprendre, tout sentir et admirer. Nous n’avons donc pas à nous décider entre * les deux tableaux. Disons seulement que des récits vrais, simples, courants, d’une limpidité de source, comme celui de Ménon Lescaut, sont de ces bonheurs qui ne se rencontrent pas deux fois : il est plus aisé de diversifier les beautés de l’art que de recommencer une telle expression directe de la nature.

T/F.pilngne A' A tala couronne dignement le poëme : c’est l’auteur lui-mème, Chateaubriand , qui reprend la parole et qürraconie la suite de la destinée des personnages survivants (le Père Aubry, Chactas), telle qu’il l’a apprise dans ses voyages aux terres lointaines. Il y a bien encore quelque trace dè manière : « Quand un Siminole me raconta cette histoire (transmise de Chactas à René, et des pères aux enfants), je la trouvai fort instructive et parfaitement belle, parce qu’il y mit la fleur du désert, la yrùce de la cabane, et une simplicité à conter la douleur que je ne me flatte pas d’avoir conservée. » Ce ton-ci, en effet, est bien moins de la simplicité que de la simplesse. Mais à côté se trouve le touchant tableau de la jeune mère indienne ensevelissant et berçant son enfant mort parmi les branches d’un érable. La description de la Cataracte de Niagara qui vient à cet endroit pourrait, dit-on, ne pas perdre en grandeur et offrir plus de vérité.. Enfin, après le récit, qui lui est fait par la jeune Indienne , du massacre de Chactas et du Père Aubry dont elle lui montre les cendres, le voyageur s’éloigne à grands pas en s’écriant :

« Ainsi passe sur la terre tout ce qui fut bon, vertueux, sensible ! Homme ! tu n’es qu’un songe rapide, un rêve douloureux; tu n’existes que par le malheur; tu »’es quelque chose que par la tristesse de ton âme et l’éternelle mélancolie de ta pensée ! »

Nous reconnaissons l’accent pénétrant, le cri d’aigle blessé (comme je l’ai dit ailleurs de Pascal), — blessé de la blessure que certains cœurs apportent en naissant. Ce cri va se prolonger et retentir dans tout René.

Il y aurait bien encore quelques remarques à faire au sujet d ’ Atala : par exemple, sur ce côté d’Antiquité, de génie antique , qui s’y retrouve déguisé trop souvent et comme parodié sous des costumes sauvages , mais

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