SIGNES NATURELS EMPRUNTÉS A L’ORDRE MORAL
parfois aussi dans toute la beauté d’un véritable rajeunissement. Ainsi, quand Chactas raconte cette heure suprême où, captif, à la veille de son supplice, le soir de l’orgie du camp, il se croyait sans ressource et abandonné d’Atala :
# La nuit s’avance : les chants et les danses cessent par degrés; les feux ne jettent plus que des lueurs rougeâtres, devant lesquelles on voit encore passer les ombres de quelques Sauvages; tout s'endort; à mesure que le bruit des hommes s'affaiblit, celui du désert augmente, et au tumulte des voix succèdent les plaintes du vent dans la forêt. C’était l’heure où une jeune Indienne qui vient d’être mère se réveille en sursaut au milieu de la nuit, car elle a cru entendre les cris de son premier-né , qui lui demande la douce nourriture... »
Ces signes naturels empruntés à l’ordre moral ajoutent l’émotion à la réalité. On se rappelle les beaux vers de Virgile :
Nox erat, et placidum carpebant fessa soporem Corpora per terras , silvæque et sæva quieraat Æquora : cum medio volvuntur sidéra lapsu,
Cum tacet omnis ager, pecudes, pictæque volucres...
Mais cette mère indienne est mieux ici que le pecudes et le volucres. Elle me rappelle , dans l’épisode de la Médée d’Apollonius, cette autre mère que Virgile a, je ne sais pourquoi, oubliée : « C’était déjà l’heure où tout voyageur et tout gardien aux portes des villes commence à désirer le sommeil ; un assoupissement profond s’emparait même des mères dont les enfants sont morts... » La mère qui se réveille en sursaut, et celle qui succombe au sommeil, sont diversement belles, et Chateaubriand ici a égalé l’antique.
La conclusion que j’ai à offrir sur Atala après une J si longue étude me sera facile, et je l’emprunterai à ■ M. Joubert, le plus délicat des amis et des juges. Avec
/ M. Joubert , remarquons-le, nous entrons dans une X critique plus raffinée , plus subtile que celle du xyiii 8 siècle , et toute d’accord avec la nouveauté de son objet. La critique de Marmontel et de La Harpe est dépassée i elle n’eût pas suffi pour pénétrer cette œuvre de création nouvelle , pour la saisir et la démêler dans ses mystères. M. de Chateaubriand eut ce bonheur, au début, d avoir d un côté Fontanes , le critique classique pur, mais dans tout son feu et sa ferveur ; et de l’autre côté M. Joubert, le critique-initiateur, aussi hardi que délicat : il marchait éclairé, soutenu, retenu tour à tour ou excité par chacun d’eux.
■ M. 'Joubert écrivait donc le 6 mars 1801 à M me de
A' BeaiynoaL^qui mettait au succès de l’auteur tout l’intérêt et toute l’anxiété qu’y pouvait apporter le cœur de femme le plus dévoué et le plus aimant :
>1/ « Je ne partage point vos craintes, car ce qui est beau ne <
peut manquer de plaire j et il y a dans cet ouvrage une \ énus, céleste pour les uns, terrestre pour les autres, mais se faisant sentir à tous.
* « Ce livre-ci n’est point un livre comme un autre. Son prix ne dépend point de sa matière , qui sera cependant regardée par les uns comme son mérite, et par les autres comme son défaut ; il ne dépend pas même de sa forme, objet plus important, et où les bons juges trouveront peut-être à reprendre, mais ne trouveront rien à désirer. Pourquoi ? Parce que, pour être content, le goût n’a pas besoin de trouver la perfection.
Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l’ouvrier.
Jl l’aura mis partout, parce qu’il a tout manié, et partout où sera ce charme , cette empreinte , ce caractère , là sera aussi un plaisir dont l’esprit sera satisfait '. Je voudrais avoir le temps
* Je lis quelque chose de tout semblable chez un écrivain très-spixitnel, qui est, dans un autre art, un.talent extraordinaire et puissant, dans les Questions sur le Beau par Eugène Delacroix ( Revue des Deux-Mondes , 15 juillet 1834 ) : « La nature a donné à chaque talent