LE TALISMAN D’EUGÈNE DELACROIX
de vous expliquer tout cela , et de vous le faire sentir, pour chasser vos poltronneries ; mais je n’ai qu’un moment à vous donner aujourd’hui, et je ne veux pas différer de vous dire combien vous êtes peu raisonnable dans vos défiances. Le livre est fait, et, par conséquent, le moment critique est passé. Il réussira, parce qu’il est de .l’Enchanteur. S’il y a laissé des gaucheries, c’est à vous que je m’en prendrai *; mais vous m’avez paru si rassurée sur ce point, que je n’ai aucune inquiétude. Au surplus, eût-il cent mille défauts, il a tant de beautés qu’il réussira : voilà mon mot. J'irai vous le dire incessamment. »
Le mot de M. Jonbert est aussi le dernier mot de la postérité 2 .
Irai-je maintenant revenir et m’arrêter sur les critiques qu’essuya le livre dans le temps de son appari-
un talisman particulier que je comparerais à ces métaux inestimables formés de l’alliage de mille métaux précieux et qui rendent des sons ou charmants ou terribles suivant les proportions diverses des éléments dont ils sont formés. » — Pour qu’il y ait cliarme, il faut qu’il y ait talisman, et quand celui-ci manque, il peut y avoir travail, effort, mérite, tout ce qui est de la critique, il n’y a ni magie ni poésie. — Et pour appliquer cela à la peinture, je dirai -. Sans le talisman il y a du Delaroche, il n’y a pas de Delacroix.
* Par gaucheries (et il en était resté quelques-unes en effet) il entend ce qui tient à la situation délicate des deux amants dans le désert et qui pouvait prêter à la plaisanterie. Sur ces points-là les femmes ont le tact plus fin et plus sûr que les hommes.
* Pensées et Maximes de M. Joubert, tome II, p. 273. — Il faudrait citer aussi la lettre suivante du t* r août 1801, par laquelle M. Joubert fait dire à sou ami de ne pas trop céder aux conseils soi-disant classiques, et de ne pas trop se corriger ; « Recommandez à l’auteur, écrit-il à M”* de Beaumont, d’être plus original que jamais, et de se montrer constamment ce que Dieu l’a fait. Les étrangers, qui composent les trois quarts et demi de l’Europe , ne trouveront que frappant ce que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire bizarre dans le premier moment. L’essentiel est d'être naturel pour soi :on le parait bientdt aux autres. Que chacun garde donc avec soin les singularités qui lui sont propres , s’il en a de telles... L’accent personnel platt toujours. Il n’y a que l’accent d’imitation qui déplaise, quand il n’est pas celui de tout le monde. »
266 CHATEAUBRIAND ET SON GROt’FE LITTÉRAIRE
tion, toutes critiques que l’auteur a pris soin de recueillir el de réimprimer à la suite de son œuvre comme un triomphateur enchaîne des vaincus à son char 1 ? J’ai déjà cité Chénier qui passait pour très-piquant et que je n’ai trouvé qu’inintelligent sur ce point. Voulezvous une autre critique qui résumera pour nous toutes les autres, car elles roulaient toutes sur les mômes phrases à peu près? voici un philosophe du xvm e siècle, •^l’abbé Morellet, qui passe pour mordant ( l’abbé mordsles, disait Voltaire ) et qui vient essayer sa dent usée sur cette œuvre forte et jeune, mais sans parvenir à l’entamer : Offendet solido... Il ne va pas au delà de l’écorce.
L’abbé Morellet était un homme d’esprit et de bon sens, mais sa vue en toute CîïOSïréfcrit restreinte par beaucoup de borties et barrée par des systèmes. Il avait eu affaire bien des années auparavant et sur un tout autre terrain, sur le terrain de l’économie politique, à un dangereux adversaire , l’abbé Galiani. Celuici, qui avait plus d^esprit que de dignité , mais autant d’esprit certainement qu’il est possible d’en avoir, avait publié ses Dialogues sur le Commerce des Grains qui s’étaient fait lire un moment malgré la nature du sujet, et qui avaient été à la mode auprès du beau monde parisien, presque comme en leur temps les Provinciales. Vers 1770, en effet, le vent ayant tourné, le beau monde et les belles dames s’étaient mises à raisonner et à raffoler du Commerce des grains, comme au xvn* siècle on raisonnait sur la Grâce. Galiani trouva un contradicteur imprévu dans son ami Morellet.
Mal en prit à ce dernier. Il faut voir comme Galiani le
* Ajoutons pourtant qu’il ne les a pas mises au complet ni dans tout leur avantage ; il ne les a enchaînées qu’en les estropiant.