MÉPRISES DE L’ABBÉ MORELLET
raille, le houspille : «J’ai reçu hier sa réponse, écritil à M roc d’Épinay (Naples, mai 1770); je ne sais pas me résoudre à croire qu’elle soit effectivement de Morellet; elle ressemble aux badauds et aux ribauds 1 comme deux gouttes d’eau ; et enfin, Panurge 2 a dîné dix ans entiers avec nous, et à moins qu'il n'ait une toile cirée sur la tête, quelques gouttes de bon sens et de philosophie auraient dû percer à travers dans dix ans. » Morellet ne fut pas leste à répondre à ces fines espiègleries.
Eh bienl trente ans après, en 1801 , voilà le môme abbé Morellet, déjà vieux, qui rentre en lice, et qui vient briser une lance contre Atala. Ses Observations critiques présentent des détails qui sont justes ; il n’y a qu’une chose qu’il ne voit pas, qu’il ne soupçonne pas , c’est que dans cetournoi if a affaire à un EnchanteurT’C’ëstlcêt enchantement propre à son adversaire, c ï èst ce talisman ( comme l’a appelé Joubert ) qui lui échappe, et qui fait qu’eût-il cent fois raison dans lé détail, il sera toujours battu, en définitive , d’un coup de revers. Il a affaire à un chevalier qui a une épée ou une lance fée : lui il n’a que les armes courtes du raisonnement; les conditions entre eux ne sont pas égales.
La môme rencontre, la même méprise se reproduit presque tous les fois qu’un homme de génie apparaît en littérature. Il se trouve toujours sur son chemin.
'Allusion à la secte «les Économistes, dont les principaux, après Quesnay, étaient l’abbé Baudcau, l’abbé Rouband.
2 Dans ces petits dîners pantagruéliques où d’Holbach , Grimm, Diderot philosophaient à tue-tète, Morellet avait nom Panurge. — Morellet est l'auteur de l un des livres sortis decette petite Société et dirigés contre les croyances chrétiennes et spiritualistes, Lettres à Eugénie (ou peut-être à Sophie, car les deux existent). M. Daunou, qui le savait de bonne source, m’a assuré le fait.
à son entrée, quelques hommes de bon esprit d’ailleurs et de sens, mais d’un esprit difficile, négatif, qui le prennent par ses défauts, qui essayent de se mesurer avec lui avec toutes sortes de raisons dont quelques-unes peuvent être fort bonnes et même solides. Et pourtant ils sont battus, ils sont jetés de côté et à la renverse : d’où vient cela? c’est qu’ils ont affaire à un Génie.
Ils ne s’en doutaient pas, et c’est par là qu’ils sont battus. La première supériorité du critique est de re- 4- connaître l’avénement d’une puissance , la venue d’un Génie.
/ Jeffrey n’a pas compris Byron. Fontanes a compris * Chateaubriand , et n'a pas compris Lamartine.
L’abbé Morellet donc commence à parler du jeune auteur, comme tout critique d’un certain âge se croit en droit de parler aux jeunes gens, les admonestant sur les fausses beautés dont ils sont dupés. Son épi : graphe est tirée du passage de Pétrone : « Nuper ventosa isthæc et enormis loquacitas Athenas ex Asia commigrâvit , animosque juvenum ad magna surgentes, veluti pestilenti quodam sidéré, adflavit*. » — Il ne se dissimule pourtant pas qu’il va mettre contre lui le monde et beaucoup de belles dames, enthousiastes du nouvel auteur :
« Quoi! dira-t-on, déployer la sévérité de la critique contre un roman où se montrent une imagination brillante et féconde, des intentions estimables, une morale douce et bienfaisante , et dans lequel on ne peut méconnaître des beautés
4 « Depuis peu, cette manie d’enflure et de boursouflure de paroles* passé de l’Asie dans Athènes, et soufflant sur les jeunes esprits qui aspiraient au grand, elle les a frappés comme d’une maligne influence. » ( Satyricon, chap. u.)
RAISONS Dü CŒUR 269
de plus d’un genre ? Il faut pour cela n’avoir point de sensibilité.
« Eh! Mesdames, vous vous trompez. Quoique je critique Atala,
Mon sein n’enferme point un cœur qui soit de pierre ;
je pleure comme un autre, mais ce n’est qu’à bon escient et \ pour de bonnes raisons ; et quand je m’attendris, je veux sa- / voir pourquoi. »
L’abbé, homme positif, qui ne veut être ému qu’à I bon escient , et pleurer qu’après s’être dit le pourquoi , n’est pas 'de l'avis de Pascal, qui disait que « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. » Et cela est vrai aussi de l’imagination.
Ce qui retient ou sèche quelquefois ses larmes à la lecture de l’ouvrage dont il s’agit, «c’est, dit-il, l’affec- / tation , l’enflure, l’impropriété , l’obscurité des termes < et des expressions, l’exagération dans les sentiments, » l’invraisemblance dans la conduite et la situation des personnages, les contradictions et l’incohérence entre les diverses parties de l’ouvrage; enfin,' et en général, ' tout ce qui blesse le goût et'la raison, ingrédients nécessaires de tout ouvrage , depuis là discussion philosophique la plus profonde, jusqu’aux contes de Fées inclusivement^ » — Il y a du vrai , il y a du faux. * — Il compte le goût et la raison pour des ingrédients nécessaires, même^dans les contes de Fées, mais c’est selon ce qu’on entend par raison ; et il oublie toujours l’autre ingrédient qui échappe à son creuset ou à son scalpel, et qui s’envole comme l’air volatil : ce qu’on appelle la vie. A tout ce qu’il peut opposer de raisonnable en apparence, on n’a qu’à lui répondre : Atala , et Chactas vivent, et vous ne le sentez pas.
Toute sa critique est ainsi un tissu d’observations
sensées et justes, mêlées à d’autres qui sont lourdement fausses : c’est un mélange eontinuel de justesse et d’inintelligence. Il y a des moments, des endroits où la tête saine du bonhomme est reprise et recoiffée de cette calotte de toile cirée dont parlait l’abbé Galiani , et qui empêche le sens fin d’y pénétrer.
Ainsi, il a raison quand il relève ce mot de Chactas dans l’orage au milieu de la forêt, lorsque sentant tomber une larme d’Atala , l’amant passionné s’écrie : Orage du cœur , est-ce une goutte de votre pluie ?
« C’est là, dit-il, un exemple parfait de ce que les Italiens appellent freddura, et il n’est guère possible, en effet, d’imaginer rien de plus froid et de plus déplacé, dans un tel moment, qu’une semblable question. Cette apostrophe à l’orage du cœur, mis en contraste avec l’orage du ciel, est une pensée bien étrange, et tout le monde sent que la situation de Chactas ne peut pas lui permettre de faire un tel rapprochement. »
H a raison quand il relève certains traits primitifs du portrait du Père Aubry que l'auteur a eu le bon goût de retrancher depuis; car il y avait dans la première édition d ’Atala bien plus de choses singulières qu’on n’en trouve aujourd’hui. Après d’autres observations moins fondées, il recommence à avoir raison quand il conteste à Chactas l’unité de caractère et la vraisemblance de ton :
« Chactas n’a que vingt ans lorsqu’il est pris par les Muscon-ulges et qu’il fuit avec Atala ; et pendant les trente mois qu’il a passés chez les Espagnols, à Saint-Augustin, où il lui a fallu d’abord apprendre la langue de ses maîtres , il a constamment refusé d’embrasser la religion chrétienne.
« Non-seulement Chactas n’est pas chrétien à l'époque où il rencontre le missionnaire, mais il ne l’est pas encore cinquante-trois ans après, lorsqu’il raconte ses aventures à René, comme il le dit lui-même; et de plus, dans tout son récit, il