LA VALLIÈRE ET ATALA
parle en idolâtre, comme lorsqu’il dit que les Natchez et les Espagnols furent vaincus, parce qu’Areskoui , le dieu de la guerre chez les Sauvages américains, et les Manitous ne leur furent pas favorables...
« Cela pose, je demande, comment Chactas, à l’âge de vingt ans, idolâtre et Sauvage, a pu entendre un seul mot des discours admirables que le missionnaire fait sur Dieu et sur le bonheur des justes ;
« Comment il a pu comprendre le langage mystique de la religion catholique dans la bouche du prêtre, disant à Atala :
« Que les plaisirs de la chair révoltée ne sont que des dou- « leurs 1 ; que la couronne des vierges se prépare pour elle, et « que la Reine des Anges l’appelle pour la faire asseoir sur un « trône de candeur, etc., etc. »
« Je demande comment Chactas, idolâtre et demeurant tel, a pu apercevoir que « toute l’humble grotte était remplie de y' « la grandeur d’un trépas chrétien, » et comprendre ce que c’est qu'un trépas chrétien, etc., etc.
« Les conteurs doivent avoir bonne mémoire, s’ils veulent mettre d’accord toutes les parties de leur récit, et s’ils ne veulent pas que leurs caractères se démentent, ni qu’un fait soit en, contradiction avec un autre fait. »
Mais tout à côté, l’honnête critique ne comprend rien aux plus beaux endroits , ,et les signale comme ridicules. L’excIamation„de Chactas : « Superbes Forêts qui agitiez vos lianes... » , lui parait tout à fait déraisonnablel: il n’entbe pas dans la passion qui a en effet son délire, et’ ne voit que la situation matérielle de Chactas assis dans l'eau contre un trqnc d’arbre. Peu s’en faut qu’il ne le fasse taire er^Iui disant : <( Prenez garde, vous allez vous enrhumer! »
Il n’entend rien aux paroles du prêtre ; « Est-ce
1 Le Père Aubry dit cela à un endroit où il rappelle par allusion la retraite de M m ' de La Vallière abjurant les délices des Cours pour l’austérité du cloître. La Vallière et Atala! et l'allusion nous revenant par Chactas 1
votre amour que vous regrettez? Ma fille, il faudj&it autant pleurer un spnge... » Il se révolte surtout de l’entendre dire : J/si un homme revenait à la lumière arç^ès sa mort, je doute qu’il fût revu 1 avec joie par ceux-là même qui ont versé le plus de 1 larmes à son trépas : tant notre yie est peu de chose , \ même dans le cœur de nos amis 1 j> Il se scandalise de V, cette autre parolë'sïïT'îa misère du cœur de l’homme, ^ \ en qui les jilus grandes douleurs elles-mêmes et les plus légitimes ne sauraient être durables*.
En tous ces endroits Panurge cesse de comprendre : sa calotte de plomb le reprend.
Il voudrait que le Père Aubry parlât comme le Las Cazes des Incas, ou le curé de Mélanie, lesquels sont en effet des curés quelque peu philosophes , aussi bien que le Fénelon de Chénier, — tous cousins du Vicaire savoyard.
Enfin il demande ce que c’est que le grand secret de mélancolie que la lune raconte aux chênes :
« Un homme de 6ens, dit-il, en lisant cette phrase recherchée et contournée, en reçoit-il quelques idées nettes ? Delille, Saint-Lambert, Lemierre, Malfilàtre, ont fait de la nuit des descriptions pleines de charme, qui nous font éprouver cette » douce mélancolie, qu’inspire et nourrit l’aspect de l’astre de la nuit, poursuivant son cours paisible sur un ciel pur; mais aucun n’a dit que cette mélancolie était un secret ; et si la lune le raconte, comment est-ce un secret? et comment le ra- «
1 Fontenelle , bien que sur un autre ton, ne dit pas autre chose dans son petit Traité du Bonheur : « Nous ne sommes pas assez parfaits pour être toujours affligés : notre nature est trop variable, et cette imperfection est une de ses plus grandes ressources. » — }Ju époux chrétien devenu veuf et s’écriant dans le premier déchirement de sa perte": « O Dieu ! je ne vous demande qu’une chose : ôtez-moi mon désespoir, mais laissez-moi ma douleur, » formait un bien touchant et noble vœu, mais demandait une chose impossible.