‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 124 sur 194 · ONZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

ONZIÈME LEÇON

Le Génie du Christianisme. — Circonstances et préambule. — Jour de Pâques de 1802. — Page de M. Thiers. — Bonaparte metteur en scène. — I'qutancs au moniteur. — Gloire de b critique. — L’ouvrage en lui-même. — Apologie religieuse d’un genre nouveau. — Mondain contre mondain. — Abus. — Christianisme et poésie , choses très-différentes. — Chateaubriand passe outre. — Procédé de son talent en tout. — Unité factice.

Nous en sommes au grand moment de la gloire de M. de Chateaubriand, au Génie du Christianisme.

Atala avait été comme la colombe avant-courrière, la colombe qu’on envoie hors de l’Arche; elle avait rapporté le rameau.

Le Génie du Christianisme fut plutôt comme l’arc- t en-ciel, signe brillant de réconciliation et d’alliance/ entre la religion et la société française.

Cet ouvrage célèbre parut au printemps de 1802. Les retards avaient été propices à l’auteur. Le Traité d’Amiens venait d’être signé', et la France jouissait avec ivresse des premiers bienfaits d'une paix glorieuse. La réorganisation de la société se poursuivait sous toutes les formes et dans tous les ordres, à la parole d’un génie puissant. Mais ce qui lui tenait le plus à cœur dans ce moment, c’ ét^enL -la^-fcstfmration du culte ^ catholi que , l’organisation de l’éducation publique, le ^ rappel des émigrés, en un mot, tout ce qui renouait la chaîne sociale et pouvait rattacher l’avenir au passé, r Le premier des projets présentés au Corps Législatif dans la session extraordinaire convoquée pour le 5 avril fut le Concordat, c’est-à-dire une convention en

d’autres temps toute politique et peu faite de sa nature pour enlever les cœurs, mais qui en ce moment devenait le pacte de réconciliation formelle de la France et du Saint-Siège. Le Premier Consul avait pensé avec raison, dit M. Thiers que la proclamation de la paix définitive était le moment où l’on pourrait, à la faveur de la joie publique, donner pour la première fois le spectacle du gouvernement républicain prosterné au pied des autels: le mécontentement de : quelques-uns devait s’y perdre et disparaître dans l’enthousiasme de tous. Le jour de Pâques fut assigné pour cette solennelle action de grâces qui rouvrait une Ère sociale nouvelle. Les quinze jours qui précédèrent ce grand acte ne furent ni les moins critiques ni les moins laborieux. Il avait fallu , sur une quantité de questions de détail, vaincre la ténacité, enveloppée de douceur, du cardinal Caprara, cett e inflexible douceur (comme l’appelle M.-Villemain ) qui caractérisait à cette époque de déclin la politique romaine. Les difficultés ne furent levées que dans la dernière nuit. Enfin le 18 avril , jour de Pâques, un Te Deum solennel fut chanté à Notre-Dame pour célé- I brer en même temps la paix générale et le rétablissement du culte. Le Premier Consul s’y transporta en pompe; mais laissons parler l’historien de ce grand moment : •

« Le lendemain , jour de Pâques, le Concordat fut publié dans tous les quartiers de Paris, avec grand appareil, et par les principales autorités. Tandis que cette publication se faisait dans les rues de la capitale, le Premier Consul, qui voulait solenniser dans la même journée tout ce qu’il y avait d’heureux pour la France, échangeait aux Tuileries les ratifications du Traité d’Amiens. Cette importante formalité accomplie, il

1 Histoire du Consulat et de P Empire, tome III, p. 429 et suir.

Digitlzed by Googl

JOtra DE PAQUES DE 1802 277

partit pour Notre-Dame, suivi des premiers corps de l’État et d’un grand nombre de fonctionnaires de tout ordre, d’un brillant état-major, d’une foule de femmes du plus haut rang/ ' qui accompagnaient M mo Bonaparte. Une longue suite de voitures composait ce magnifique cortège. Les troupes de la première Division militaire, réunies à Paris, bordaient la haie depuis les Tuileries jusqu’à la métropole. L’archevêque de Paris vint processionnellement recevoir le Premier Consul à la porte de l’Église, et lui présenter l’eau bénite. Le nouveau chef de l’État fut conduit sous le dais, à la place qui lui était réservée. Le Sénat, le Corps Législatif, le Tribunat étaient \ rangés des deux côtés de l’autel. Derrière le Premier Consul se trouvaient, debout, les généraux en grand uniforme , plus obéissants que convertis, quelques-uns même affectant une / contenance peu décente. Quant à lui, revêtu de l'habit rouge s des Consuls, immobile, le visage sévère, il ne montrait ni la distraction des uns, ni le recueillement des autres. H' était calme, grave, dans l’attitude d’un chef d’Empire qui fait un grand acte de volonté, et qui commande de son regard la soumission à tout le monde. »

C’est au milieu’, c’est au sortir de cette cérémonie même que le Génie du Christianisme apparaît, et qu’il fait entendre ses accents demi-religieux et demi-profanes , comme l’accompagnement extérieur de lq, fête r comme l’orgue du dehors :

« Pour compléter l’effet que le Premier Consul avait voulu produire dans ce même jour, M. de Fontanes rendait compte, dans le Moniteur, d’un livre nouveau, qui faisait grand bruit en ce moment : c’était le Génie du Christianisme. Ce livre, composé par un jeune gentilhomme breton, M. de Chateaubriand, allié des Malesherbes, longtemps absent de sa patrie, décrivait avec un éclat infini les beautés du Christianisme, et relevait le côté moral et poétique des pratiques religieuses, livrées j vingt ans auparavant aux plus» amères railleries. Critiqué violemment par MM. Chénier et Ginguené , qui lui reprochaient des couleurs fausses «t outrées, soutenu avec passion par les Toac i. 16

fi

278 CHATEAUIiRIAND ET SON GROUPE LITTÉRAIRE

partisans de la restauration religieuse, le Génie du Ch'istiamsme, comme toutes les œuvres remarquables, fort loué, fort attaqué, produisait une impression profonde, parce qu’il exprimait un sentiment vrai, et très-général alors dans la société française : c’était ce regret singulier, indéfinissable de ce qui n’est plus, de ce qu’on a dédaigné ou détruit quand on l’avait, de ce qu’on désire avec tristesse quand on l’a perdu. Tel est le cœur humain ! ce qui est, le fatigue ou l’oppresse; ce qui a cessé d’être, acquiert tout à coup un attrait puissant. Les coutumes sociales et religieuses de l’ancien temps, odieuses « et ridicules en 1789, parce qu’elles étaient alors dans toute leur farce, et que de plus elles étaient souvent oppressives, maintenantquele xvm e siècle, changé vers sa fin en un torrent impétueux, les avait emportées dans son cours dévastateur, revenaient au souvenir d’une génération agitée, et touchaient son cœur disposé aux émotions par quinze ans de spectacles tragiques. L’œuvre du jeune écrivain, empreinte de ce sentiment profond, remuait fortement les esprits, et avait été accueillie avec une faveur marquée par l’homme qui alors dispensait toutes les gloires* Si elle ne décelait pas le goût pur, •la foi simple et solide des écrivains du siècle de Louis XIV, elle peignait avec charme les vieilles mœujrs religieuses qui n’étaient plus. Sans doute on y pouvait blâmer l’abus d’une belle imagination; mais après Virgile, mais après Horace, il est resté ; dans la mémoire des hommes , une place pour l’ingénieux Ovide, pour le brillant Lucain, et, seul peut-être parmi les livres de ce temps, le Génie du Chiistimisme vivra, fortement lié qu'il est à une époque mémorable : il vivra , comme ces frises sculptées sur le marbre d’un édifice vivent avec le monument qui les porte. »

Un ouvrage littéraire a rarement le bonheur d'une telle mise en scène. M. de Chateaubriand, qui arrange si bien les choses, lors même que son 'imagination eût été ici la maîtresse , ne les aurait pas mieux arrangées ni avec un art plus grand *.

* U avait oublié cela le jour où, dans son pamphlet furibond de 181*

TlUBCT AU .NOUVEAU CYRUS

Il avait d'ailleurs assez bien pressenti le rôle que son œuvre pouvait remplir, en faisant appel au génie môme qui lui répondait en ce moment; la première Préface de son livre se terminait par ces mémorables paroles :

« Je pense que tout, homme qui peut espérer quelques lec- 1 teurs rend un service à la société en tâchant de rallier les esprits à la cause religieuse; et dût-il perdre sa réputation comme écrivain, il est obligé en conscience de joindre sa force, toute petite qu’elle est, à celle de cet Homme puissant qui nous a retirés de l’abime. I ' /

« Celui, ditM. Lally-Tollendal , à qui toute force a été don- « née pour pacifier le monde, à qui tout pouvoir a été confié « pour restaurer la France, a dit au Prince des Prêtres, comme « autrefois Cyrus : Jéhovah , le Dim du Ciel, m’a livré les royau- « mes de la terre, et il nia commis 'pour relever son temple. Allez ;

« montez sur la montagne sainte de Jérusalem, rebâtissez le ternis pie de Jéhovah. »

« A cet ordre du Libérateur tous les Juifs, et jusqu’au moindre d’entre eux, doivent rassembler des matériaux pour v hâter la reconstruction 'de l’édifice. Obscur Israélite , j’apporte aujourd’hui mon grain de sable. »

Voilà ce que Yobscur Israélite, encore obéissant, disait en présentant son tribut au nouveau Cyrus, et Cyrus de son côté l’entendit

( De Buonaparte et des Bourbons), voulant prouver que Buonaparte est un faux grand homme, il a écrit : « Enfant de notre Révolution, il a des ressemblances frappantes avec sa mère : intempérance de langage , goût de la basse littérature , passion d’écrire dans les journaux. Sous le masque de César et d’Alexandre on aperçoit l’homme de peu, et l'enfant de petite famille. » Quoi qu’il en soit, Bonaparte, ce jour-là, pour son coup d’essai, n’eut pas si mauvais goût en littérature en faisant préconiser dans son Journal officiel l’œuvre de Chateaubriand.

— On regrette aussi qu’obéissant à la haine politique. Chateaubriand ait tracé dans ses Mémoires un portrait noirci de M. Thiers, sans se souvenir de cette belle page de l’historien dans laquelle le Génie du Christianisme est apprécié à son vrai point de vue.

* M. de Chateaubriand n’a pas reproduit intégralement ce texte de sa première Préface, au tome XV, page xix de ses Œuvres complè-

Séparer le Génie du Christianisme de cet ensemble de circonstances sociales auxquelles il se lie, et de cet àpropos unique et grandiose, c’est vouloir être injuste, et ne le plus comprendre./le livre en lui-même n’est sans doute pas un grand livre ni un vrai monument, -run monument comme l’eût été l’ouvrage de Pascal si l’auteur des immortelles Pensées eût vécu : que dis-je ? à l’état de simples fragments où nous avons les Pensées aujourd’hui, ce serait presque, à mon sens, un sacrilège que de venir leur comparer l’œuvre brillante,, à demi frivole. Mais ce que cette œuvre fut véritablement, nous le voyons déjà : ce fut un coup soudain, un coup de théâtre et d’autel, une machine merveilleuse et prompte jouant au moment décisif et faisant fonction d’auxiliaire dans une restauration sociale d’où nous datonsy^Heureux les littérateurs qui, par une rare rencontre, peuvent voir ainsi leur nom et leur œuvre unis, ne fût-ce qu’un moment, aux actes mémorables ou mieux aux époques de l’histoire ! Leur nom continuera de se transmettre et de vivre , alors même qu’on ne les lirait plus. Il est à jamais gravé aux tables de pierre.

Le Génie du Christianisme faisait donc essentiellement partie de la décoration de ce Te Deum, de cet Alléluia de renaissance auquel répondait le vœu d’alors ; et ce n’en était la partie ni la moins magnifique ni la moins touchante. M. de Bonald , voulant caractériser sa propre manière et celle de Chateaubriand, s’est comparé lui-même à un guetrier revêtu de son armure et qui combat, tandis que chez M. de Chateaubriand la religion est plutôt comme une reine qui apparaît un jour de fête, revêtue de tous ses joyaux et dans toutes ses pompes.

tes (1827) ; et quand on y dit, page vi, que « l'éditeur n’y a pas changé ■un seul mot, » on ne dit pas la vérité.

Page 1