‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 126 sur 194 · HOMMAGE IRRÉSISTIBLE · texte numérisé non relu

HOMMAGE IRRÉSISTIBLE

Ainsi donc l’historien Raynal avait grand tort de s’écrier, il y a moins de trente ans, d’un ton si prophétique : « Il est passé « le temps de la fondation, de la destruction et du renouvel- « lement des empires! Il ne se trouvera plus l’homme devant « qui la terre se taisait ! On combat aujourd’hui avec la foudre « pour la prise de quelques villes; on combattait Autrefois « avec l’épée pour détruire et fonder des royaumes. L’histoire « des peuples modernes est sèehe et petite, sans que les peuci pies soient plus heureux. »

« Avant la fin du siècle, il a pourtant paru cet homme dont la force sait détruire, et dont la sagesse sait fonder! Les grands événements dont il est le moteur, le centre et l’objet, semblent si peu conformes aux combinaisons vulgaires, qu’on ne devrait point s’étonner que des imaginations fortement religieuses crussent de semblables desseins dirigés par des conseils supérieurs à ceux des hommes.

Plutarque, dans un de ses traités philosophiques, examine si la fortune ou la vertu firent l’élévation d'Alexandre ; et voici, à peu près, comme il raisonne et décide la question :

« J’aperçois, dit-il, un jeune homme qui exécute les plus « grandes choses par un instinct irrésistible, et toutefois avec • « une raison suivie. Il a soumis, à l’âge de trente ans , les peu- « pies les plus belliqueux de l’Europe et de l’Asie. Ses lois le « font aimer de ceux qu’ont subjugués ses armes. Je conclus « qu’un bonheur aussi constant n’est point l’effet de cette « puissance aveugle et capricieuse qu’on appelle la Fortune : « Alexandre dut ses succès à son génie et à la faveur signalée « des Dieux. Ou, si vous voulez, ajoute encore Plutarque, que « la Fortune ait seule accumulé tant de gloire sur la tète d’un « homme , alors je dirai , comme le poète Aleman , que la Force tune est fille de la Providence. »

» On voit par ces paroles combien étaient religieux tous ces graves esprits de l’Antiquité. L’action de la Providence leur paraissait marquée dans tous les mouvements des empires, et surtout dans lame des héros, a Tout ce qui domine et excelle « en quelque chose, disait un autre de leurs sages, est d'origine

« céleste *. »

1 Puisqu'il était en veine de citer les Anciens , Fontanes aurait nu

Est-ce là de la flatterie? — Pas encore. C’était un hommage irrésistible, une admiration digne encore de l’objet.

Mais quel dommage que l’homme qui rappelait ainsi à ses débuts l’idée des grands fondateurs de l’Antiquité y ait joint quelque chose de violent, de gigantesque et d’effréné, et que le Solon et le Numa en lui, si l’on peut dire , ait été comme enchaîné dès le premier jour au cheval de Mazeppa! Je crains un peu qu’il n’en ait été pareillement autrefois de cette vertu d’Alexandre.

- — Quoi qu’il en soit, les pages de Fontanes , lues Jainsi en leur lieu, sont admirables, mais elles le sont comme tant de choses admirables en ce monde, qui tirent une partie de leur beauté des circonstances mômes et de la situation. Le cadre les rehausse et fait plus que doubler leur prix. Écrivez cette page ou l’équivalent, dans un autre moment, dans un autre lieu, nul ne s’en souviendra. *

Heureux à son tour le critique favorisé du rayon, qui peut ainsi voir le début de ce qui va être une simple analyse devenir une page durable , éloquente , et à qui il est donné d'atteindre sans effort jusqu’aux hauteurs ou du moins jusqu'aux bas-reliefs de l’histoire! Je ne comparerai pas ce début à un exorde de Démothène ( il y a des accents de liberté , il y a des tonnerres dans la voix de Déraosthène) , mais à un exorde du panégyriste de Trajan.

rappeler encore ce mot de Pindare , si applicable à toutes les époques de révolution : « Il est facile d'ébranler un État, fût-ce même aux •derniers des hommes ; mais de le rasseoir sur sa base , c'est une œuvre de haute lutte, à moins qu'un dieu tout d'un coup ne se mette à la tâte des gouvernants et ne devienne le pilote. » ( IV* Pythiq. ) Pindare , les anciens lyriques, et les tragiques dans les choeurs, sont pleins de telles pensées. — Mais comment, de nos jours , peut-on traduire si bien Pin • dare, et ne pas mieux profiter de ces pensées-là ?

. PLUS d’éclat que d’onction

Ce sont là les vraies préfaces du Génie du Christianisme, et j’ai dû vous les dire. J’y ai insisté avec d’autant plus de complaisance peut-être que nous sommes plus à même de les apprécier, aujourd’hui que les conditions de la société ont été remises en question, et que les fondements de l’édifice ont été de nouveau exposés à nu. Il est beau et consolant toujours de voir replacer la pierre de l’autel , quand elle est replacée d'une main ferme avec modération et sagesse, et quand la foi des peuples ébranlée, mais subsistante, n’a pas cessé encore de s’y rattacher. C’est un Ancien, c’est Phocion, je crois, qui a dit : «Il ne faut arracher ni l’autel du temple, ni la pitié du cœur de l’homme. »

Redescendant du héros à l’écrivain, Fontanes baissait doucement le ton et disait avec une insinuation persuasive :

« On accueillera donc avec un intérêt universel le jeune écrivain qui ose rétablir l'autorité des ancêtres et les traditions des âges. Son entreprise doit plaire à tous, et n'alarmer personne; car il s’occupe encore plus d’attacher l’àme que de forcer la conviction. Il cherche les tableaux sublimes plus que les raisonnements victorieux; il sent et ne dispute pas ; il veut unir tous les cœurs par le charme des mêmes émotions, et non séparer les esprits par des controverses interminables : en un mot, on dirait que le premier livre offert en hommage à la Religion renaissante fut inspiré par cet esprit de paix qui vient de rapprocher toutes les consciences. »

En parlant ainsi , il caractérisait l’ouvrage tel qu’il l’avait autrefois conseillé à son ami , si nous nous en souvenons bien mais non pas tel tout à fait que celuici l’avait exécuté en bien des points : l’esprit de douceur €t de paix n’y respirait pas avant tout, et il y avait plus d’éclat que d’onction.

4 Voir à la (in de la Leçon deuxième.

L’ouvrage se compose de quatre parties, divisées ellesmêmes en livres :

La première partie traite dés Dogmes et doctrine ;

La seconde développe la Poétique du Christianisme ;

La troisième continue l'examen des Beaux-Arts et de la Littérature dans leur rapport avec la Religion ;

La quatrième traite du Culte , c’est-à-dire de tout ce qui concerne les cérémonies de l’Église et de tout ce qui regarde le Clergé séculier et régulier.

La première et la dernière partie se divisent chacune en six.livres; la deuxième et la troisième , qui se tiennent, formaient aussi six livres chacune, dans le premier plan, lorsqu’Ata/a et René, que l’auteur en a depuis détachés, y étaient compris.

L’ordonnance extérieure du monument a donc une certaine régularité, une symétrie satisfaisante à l’œil, ï’ S’il y a à dire, c’est plutôt à l’esprit d’u nité intér ieure 'Jet à l’enchaînement des idées.

Dans son premier chapitre, l’auteur définit très-bien le genre d’apologie qu’il entreprend. L’Église , dans sa longue carrière, a subi diverses sortes de persécutions et essuyé bien des guerres : dans les siècles de sa formation , sous Julien , a elle fut exposée à une persécution du caractère le plus dangereux. On n’employa pas la violence contre les Chrétiens, mais on leur prodigua le mépris. On commença par dépouiller les autels; on défendit ensuite aux fidèles d’enseigner et d’étudier les Lettres... Les sophistes dont Julien était environné se déchaînèrent contre le Christianisme. » Dans les temps modernes, au lendemain de Bossuet, « tandis que l’Église triomphait encore, déjà Voltaire faisait renaître la persécution de Julien. Il eut l’art funeste , chez un peuple capricieux et aimable , de rendre l’incrédulité à la mode. Il enrôla tous les amours-propres

MONDAIN CONTBE MONDAIN

dans cette ligue insensée ; la Religion fut attaquée avec toutes les armes, depuis le pamphlet jusqu’à l’in-folio, depuis l’épigramme jusqu’au sophisme... Ainsi cette fatalité 1 qui avait fait triompher les sophistes sous Julien se déclara pour eux dans notre siècle. Les défenseurs des Chrétiens tombèrent dans une faute qui les avait déjà perdus : ils ne s’aperçurent pas qu’il ne s’agissait plus de discuter tel ou tel dogme, puisqu’on rejetait absolument les bases... Il fallait prendre la route contraire : passer de l’effet à la cause , ne pas prouver que le Christianisme est excellent , parce qu’il vient de Dieu ; mais qu’il vient de Dieu, parce qu’il est excellent. »

C’est contre ce genre tout mondain de persécution que l’auteur vient opposer sa manière d’apologie un peu mondaine elle-même. Lui, il ne cherchera pas à démontrer la vérité du fond, mais la]vraisemblaace, par la morale qui en sort, par les beautés qui en rayonnent. Cet ■orateur du Christianisme va s’attacher à faire voir « que de toutes les religions qui ont jamais existé, la Religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux Arts et aux Lettres; que le monde moderne lui doit tout, depuis l’agriculture jusqu’aux sciences abstraites; depuis les hospices pour les malheureux jusqu’aux temples bâtis par Michel-Ange et décorés par Raphaël ; qu’il n’y a rien de plus divin \ que sa morale ; rien de plus aimable , de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte ; qu’elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses , donne de la vigueur à la pensée , offre des formes nobles à l’écrivain, et des moules parfaits à l’artiste ; qu’elle se prête merveilleusement aux élans de

* Fatalité , le mot est assez singulièrement choisi en pareille matière.

l’âme , et peut enchanter l’esprit aussi divinement que les Dieux de Virgile et d’Homère ; qu’il n’y a point de honte à croire avec Newton et Bossuet , Pascal et Racine :

« Enfin, s’écrie-t-il, il fallait appeler tous les enchantements de l’imagination et tous les intérêts du coeur au secours de cette même Religion contre laquelle on les avait armés. Ici le lecteur voit notre ouvrage...

« Nous osons croire que cette manière d’envisager le Christianisme présente des rapports peu connus : sublime par l'antiquité de ses souvenirs qui remontent au berceau du monde, ineffable dans ses mystères, adorable dans ses sacrements, intéressant dans son histoire, céleste dans sa morale, riche et charmant dans ses pompes, il réclame toutes les sortes de tableaux. »

, Son livre va donc se composer d’une suite de tableaux, ce qui est pourtant un peu long, durant quatre * ou cinq volumes. Dire pendant cinq volumes à chaque point de vue : C’est beau! il y a de quoi lasser l’admiration la plus déterminée. Il fallait son talent pour j y suffire.

L’inconvénient sera aussi (s’il n’y prend garde), dans des parties non essentielles oh môme essentielles au Christianisme , de ne présenter qu’un seul aspect, toujours l’aspect lumineux et brillant , en dissimulant le côté sombre, et de tirer tout à soi dans des accessoires que la Religion chrétienne] peut accepter, tolérer, ou emprunter en les animant un moment de son rayon, mais dont elle saurait aussi se passer très-bien.

Car enfin , si la poésie n’est pas absente du Christianisme, ni surtout des pompes catholiques que l’Église étale dans ses jours de fête et de triomphe, ce n’est pas à cela qu’elle vise sur la terre : elle a d’autres fins sévères auxquelles au besoin tout se sacrifie. Advienne que pourra de la poésie et de la littérature , du moment

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