ANTIQUE ET LÉGITIME HÉRITAGE
qu’elle vient à la traverse de la voie étroite de la Croix ! Dieu sans doute est le plus grand des poètes : mais à l’égard de l’homme, sa créature ici-bas, il est bien autre chose encore. Qui dit poésie et vérité exprime deux choses différentes, sinon|opposées. M. Joubert a consacré cette distinction par un mot charmant et durable : « Dieu, ne pouvant pas départir la vérité aux Grecs, « leur donna la poésie. » j^e même excellent critique a dit encore, en faisant la part de chacun et en spécifiant la dot poétique de chaque peuple :
« Aux Grecs, et surtout aux Athéniens, le beau littéraire et civil ;
« Aux Romains le beau moral et politique ;
« Aux Juifs le beau religieux et domestique ;
« Aux autres peuples l’imitation de ces trois-là. »
Il est très-vrai que les Chrétiens peuvent remonter à la poésie des Hébreux, et presque y rentrer de plainpied comme dans un antique et légitime héritage : voilà déjàune grande poésie. Ifest très-vrai encore que le Christianisme a ouvert de nouveaux horizons dans le monde moral intérieur. Selon le mot de Pascal, avec Jésus-Christ le nouveau modèle d'une âme parfaitement héroïque a été présenté aux hommes. La poésie , en tant qu’elle conçoit de nouveaux caractères, ne saurait s’empêcher d’en tenir compte. C’est ainsi que les Andromaque, les Iphigénie, les Phèdre de Racine sont, à quelques égards , des personnages à demi chrétiens. « Racine avoue luimême qu’il n’aurait pu faire supporter son Andromaque si, comme dans Euripide, elle eût tremblé pourMolossus, le fils de Pyrrhus, et non pour Astyanax, le fils d’Hector: On ne croit point, dit-il très-bien, qu’elle doive aimer un
autre mari que le premier » Virgile qui, dans l’ordre
4 Ces remarques et celles qui suivent sont de Fontanes, dans son se- TO.VF, I. % , * 17
des sentiments, est quelquefois à mi-chemin et comme sur le seuil du Christianisme, l’avait déjà senti confusément; et dans le troisième livre de YÉnéide, il cherche à sauver autant qu’il peut l’honneur d'Andromaque. C’est elle que tout d’abord Énée rencontre en mettant le pied sur la terre d’Épire : elle est occupée à offrir un sacrifice aux mânes d’Hector. Son premier mouvement à la vue du guerrier troyen est de s’évanouir ; sa première pensée au réveil est pour s’écrier : Hector ubi est? Aux questions que le héros lui adresse, elle rougit et baisse les yeux :
Gejecit vultum, et demissa voce locuta est
Elle explique d’une voix embarrassée comment le fils d’Achille, en la quittant pour Hermione, l’a fait épouser au Troyen Hélénus; elle porte avant tout envie au trépas de Polyxène. Mais Racine a rejeté ces embarras et ces subterfuges indignes d’une chaste et touchante figure; il a dégagé celle-ci dans une pureté suprême.
« Chez lui , Andromaque ressemble précisément à ces veuves des premiers siècles chrétiens, où l’idée d’un second mariage eût semblé profane et presque coupable , à ces Paule et à ces Marcelle , qui , retirées dans un cloître , indifférentes à tous les spectacles du monde et toujours yêtâes de deuil, » ne vivaient plus qu’en vue d’un tombeau et dans l’espoir d’une réunion au sein de Dieu*. — Le Père Brumoy, plein d’Euripide, a remar- , »
cond article sur le Génie du Christianisme. M. Saint-Marc Girardin , dans son Cours de Littérature dramatique (tome I, ch&p. xrv), a reproduit ou retrouvé quelques-unes de ces vues sur les diverses Andromaque; il a été devancé ici par . Chateaubriand et par Fontanes qu’il développe à son tour avec bonheur.
1 Je ne prétends pas établir par tous ces rapprochements que Racine soit supérieur aux grands tragiques qu'il imite ; mais si ces tragiques
l’iphigénie païenne et chrétienne
qué que l’Iphigénie grecque , plus effrayée de la mort , est plus conforme à la nature. C’est le propre des vierges tragiques de l’Antiquité, des Antigone, des Ismène : elles regrettent tout haut la douce clarté du soleil et de mourir si jeunes avant l'hyménée. Mais le Père Brumoy oublie que l’Iphigénie de Racine est déjà la fille chrétienne', soumise, obéissante après que son père et le Ciel ont parlé. Il y a un peu d’Isaac en elle. Elle est mieux que nature. On dirait qu'elle a reçu , comme Télémaque , quelques gouttes du baptême de Fénelon.
On trouverait à faire de pareilles distinctions au sujet de Phèdre. Mais il n’en reste pas moins vrai (et c’est à quoi j’en voulais venir) que pour tout ce qui ne se rattache pas directement à son id éal moral, le Christia- (. nisme ne s’enquiert poin t de la poésie 3 . Le style chré-
lui sont supérieurs par bien des endroits, comme l’a démontré Schlegel pour la Phèdre, il est juste de faire valoir les excuses de Racine, les nuances et les combinaisons morales par lesquelles il rachète souvent les beautés premières et plus naturelles qu’il n'a pas.
1 Génie du Christianisme, seconde partie, liv. h, chap. 8.
2 Là même où, à la réflexion , la beauté morale l’emporte, notez que la poésie naturelle n’y gagne pas toujours. En voici un exemple qui me vient à l’esprit et qui est frappant. C’est au IV* livre de 1 Odyssée, dans cette admirable scène de l’arrivée de Télémaque chez Ménélas , quand tout le monde pleure , les uns et les autres au souvenir des malheurs qu’ils ont soufferts; Hélène, plus particulièrement, en repentir de ceux qu’elle a causés. Le fils de Nestor, à son tour, Pisistrate , se met à pleurer en pensant à son frère Antiloque tué devant Troie ; mais il fait naïvement remarquer qu’il vaudrait mieux remettre au lendemain les larmes et ne pas s'affliger au milieu du festin : demain il sera bon de pleurer, car enfin, dit-il, le seul hommage que nous puissions offrir aux malheureux morts, c’est de couper notre chevelure et d'inonfier nos joues de larmes. Conclusion touchante et naturelle, qui exprime à la fois la vivacité et l'impuissance de la douleur humaine ! — Que dit Pascal, au contraire , au sujet de la mort de son père ? « La prière et les sacrifices sont un souverain remède à loirs peines ; mais une des plus solides et des plus utiles charités envers les morts est de faire les choses qu'ils nous ordonneraient s'ils étaient encore au monde , et de nous mettre pour eux en l'état auquel ils nous
lipnj s ’il est telle chose qu’un semb lable st yle , ne saura it ê tre autre qu’un style de vé rité. Si l’éclat du talent s’y môle , il l’accepte , il le tolère , il le voudrait tempérer parfois. Réduit à lui seul , à ses propres moyens , à ce qu’il affectionne, il est humble, modeste, le plus souvent négligé , élevé seulement par le fond , médiocre par la forme; aisément méprisé des docteurs, sublime aux cœurs simples; tel qu’on le peut voir dans le Sermon sur la montagne, dans les Évangélistes, dans saint Paul , dans l 'Imitation de Jésus-Christ : voilà le style chrétien pur. Si je l’osais, je dirais que dans saint Augustin le professeur de rhétorique offusque quelquefois le chrétien. Quelque chose de trop éclatant et de trop glorieux l’effarouche. Le chrétien, chez Bossuet, n’est si haut d’aspect que parce qu’il se revêt et se redouble du prophète hébreu; Bossuet a en lui du Moïse. Dans tous les cas , ce s tyle chrétien ne recherche ni la métaphore ni l’antithèse; il mortifie la gloire, i l repousse l’effet. C’est, après tout, la parole de celui qui , îe jour de son triomphe, voulut entrer dans Jérusalem monté sur une ânesse. Un style qu i a l’air dé monter à cha que phrase sur le char d u trio mphateur n’est pas le sien. Pascal l’a fait remarquer : «Jésus-Christ a dit les choses grandes, si simplement qu’il semble qu’il ne les a pas pensées; et si nettement néanmoins qu’on voit bien ce qu’il en pensait. Cette clarté jointe à cette naïveté est admirable. » L’auteur du Génie du Christianisme s’est-il assez dit cela?
souhaitent à présent. Par cette pratique nous tes faisons revivre eu nous. » — L’aulre mot n’étaitque touchant, celui-ci est d'une tout aulre valeur, mais dans l’ordre moral, remarque/.-le,;uon pas dans l'ordre poétique. 11 n’y a rien là qui émeuve tout d'abord et de premier mouvement. 11 faut, pour en sentir la beauté, être déj^soi-même une âme plus que naturelle , une âme travaillée par le Christianisme.