‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 128 sur 194 · PORTRAIT DO CHRIST · texte numérisé non relu

PORTRAIT DO CHRIST

On a beaucoup parlé dans ces derniers temps de Y art chrétien. Loin de moi l’intention de renier au nom du Christianisme les merveilles gothiques ou les vierges de Raphaël 4 î Pourtant, sachons bien que le Christianisme en lui-même se passe d’art, qu’il n’admet et ne considère qu’une sorte de beauté , celle qui vient du dedans. Un savant Jésuite, le Père Vavassor, a fait une dissertation où il discute tous les témoignages qui concernent la figure du Sauveur : il en conclut judicieusement que cette divine figure n’était remarquable ni par la beauté ni par le contraire , mais qu’elle n’offrait aux yeux que cette médiocrité de forme qui avait besoin, pour paraître divine, de shlluminer du rayon du dedans. Une physionomie morale divine , voilà la seule beauté qui importe au chrétien.

L’orateur du Christianisme savait ces choses, et il en est même que je lui emprunte dans ce que je viens de dire. Pourtant, en écrivant et en composant, il a passé outre ; il a tout réclamé, tout accaparé pour le Christianisme , môme la gloire d’avoir fait naître le genre' descriptif; et il semble vraiment, à un endroit, que sans le Christianisme on n’aurait ni Thompson, ni üelille, ni Saint- Lambert. Voye^-vous, le grand malheur que ce

serait! !

Je crois que conçu et touché plus discrètement, selon les conseils qu ? il avait reçüs dans l’origine de Fontanes, son livre serait plus beau, plus vrai, plus durable, etqu’on le relirait aujourd’hui avec plus de charme : mais il n’au» rait pas eu le succès d’enthousiasme et le triomphe qu’il obtint. Qui veut êlre sage, modéré, embrasser et pré-

4 Ceux qui raffinent en fait d'art chrétien ne veulent pas des Vierges de Raphaël, qu'ils trouvent trop païen; ils remontent à celles duPérugin et d’auparavant. Soit ! *

senter avec indépendance tous les aspects d’une cause et d’un sujet, ne s’adresse qu’à un petit nombre d’esprits lT (lléliie, et à l’av enir. C eux qui veulent le succès, l’àpropos, doivent se décider à faire de ces pointes. - M. de Chateaubriand n’eut pas de peine à faire ainsi, et il y était assez poussé par sa nature. S’il n’avait dû être qu’un philosophe, un sage, il n’en était peut-être pas très-loin dans Y Essai. Il se serait apaisé, adouci avec les années; il aurait cuvé son amertume, et ce doute rassis, mêlé de sens ferme, lui aurait composé à la longue un état de pensée supérieur et méditatif, tourné vers la vérité. Il aurait rendu au Christianisme cette justice respectueuse que lui rendait Montesquieu. S’il avait eu le bonheur d’arriver à croire, il aurait parlé des objets de sa foi avec une émotion d’autant plus pénétrante que l’expression aurait été plus contenue, plus appropriée, et n’aurait point dépassé sa conviction... Mais que i dis-je?et pourquoi refaire les rôles? La nature le destinait à être moins et mieux qu’un philosophe et qu’un sage : il était artiste et poète. .■

La natur' 1 . trace en nous, dès la naissance, un certain idéal (quand nous sommes faits pour l’idéal et non pour la vie «vulgaire), lequel jouant ensuite devant notre regard, et se projetant devant nous, devient l’objet confus et constant de notre poursuite, de notre désir. Nos talents ne sont à l’aise , nos facultés ne se sentent dans leur plénitude que quand elles l’ont atteint; et dès qu’elles l’aperçoivent à leur portée, elles ne résistent pas à le saisir.

I II y avait en 1800 un grand rôle à prendre d’avocat poé- \ tique du Christianisme s l'auteur se sentit la force, le j saisit et s’y précipita.

Ainsi désormais il fera en toute chose, se lançant du côté où son talent trouvera carrière et soleil : en 1814 ,

unité d’aktiste 295

il se fera le chevalier du trône, comme en 1800 il s’étail fait l’orateur de l’autel; en 1824, il changera brusquement de rôle et se fera le chevalier de la liberté, — toujours le môme en tout, toujours faisant et -

son éclat, toujours tenant d’une main le b ouclier de diamant , et de l’autre l’épée -flam boyante. C!e st de toutes ces clartés qui n’éclairent jamais à la fois qu’un seul côté, de toutes ces surfaces brillantes juxtaposées en faisceau que se compose ce poème bigarré, le trophée qu’on ap- \ pelle sa vie.

Unité d’artiste, unité factice, car c’est une unité faite de pièces et de morceaux , : une vraie marqueterie.

' Royaliste , républicain pêle-mêle et tour à tour, il est j féal et rebelle, champion de l’autel, champion du trône, aidant à le renverser, et quand il l’a mis à bas, lui de- ] meurant fidèle : le tout selon que l’occasion, le talent ( et le cœur l’y poussent, mais le cœur animé par la co-\ 1ère autant que par une idée de vérité ou de dignité. Oh ! I l’unité en effet unique et singulière! il fraternise avec l’ennemi sans se nuire, il rentre dans son camp de plus belle, et le revoilà tout chamarré de royalisme et de catholicisme^ sans que cela tire le moins du monde à conséquence pour les actes ou pour les sentiments. 11 s’est dit : Je veux avoir de l'unité, et il en a eu, mais toute d’affiche et de montre. Ce n’est pas là Tunité vraie : celle-ci est une harmonie qui naît du fond môme et qui sort de l’ensemble d’une vie et d’une âme , qui s’y répand insensiblement et la revêt d’une égale lumière. On a dit que dans son style il avait tiré parti des brisures mêmes et des irrégularités brusques pour le plus grand effet : de même dans sa vie. C’est un poèmeT] à contrastes, c’est un trophée, je l’ai dit, une panoplie J qui brille au soleil.

Quoi qu’il en soit, son succès fut à ce prix. Car encore

une fois, qui ne chercherait que la vérité générale et applicable à tous, en dehors des partis, attendrait longtemps son triomphe, et ne l’obtiendrait qu’auprès de quelques-uns dans leur chambre, tandis que du premier jour l’orateur brillant du Christianisme se vit porté au Vatican et au Capitole *.

* Sur ce que je viens de dire du royalisme et du catholicisme de M. de Chateaubriand et de leur singulière espèce, j'ai à faire quelques remarques pour montrer que je n’exagère rien :

1° Son royalisme d’abord. — Dans la Préface de la Monarchie selon la Charte (Œuvres complètes, tome XXV, page v, 1827), il disait : « En me frappant, on n’a frappé qu’un dévoué serviteur du Roi, et l’ingratitude est à l’aise avec la fidélité ; toutefois il peut y avoir tels hommes moins soumis et telles circonstances dont il ne serait pas bon d’abuser : l’histoire le prouve. Je ne suis ni le prince Eugène, ni Voltaire, ni Mirabeau; et quand je posséderais leur puissance, j’aurais horreur de les imiter dans leur ressentiment. Mais. .. » Et c'est précisément ce qu’il a fait. Il a tant répété , au sujet des Bourbons de la branche ainée, le mot de bête et de be'tisc , qu’à la fin on l’a cru. — Je sais tout ce qu’on peut dire et tout ce qu’on a dit .pour tâcher de lier ensemble les deux moitiés si disparates de la vie politique de M. de Chateaubriand, la première moitié de politique -ultra (1814-1824), la seconde de politique libérale (1824-1830). On a voulu voir du vrai libéralisme , même dans la première. Sans doute il a de bonne heure compris la nécessité de la Charte ; il a dès l’abord interprété celle-ci dans un sens qui, après tout, était constitutionnel, bien que hérissé de colères et de violences, et tantôt démocratique à l’excès, tantôt aristocratique à outrance. Il a développé des; principes et des théories qui peuvent se faire applaudir, si on les isole des circonstances et du but dans lesquels il les produisait. Mais il y a trois grands faits qui demeurent : la plus mauvaise Chambre de la Restauration, la Chambre frénétique de 1815, il a tout fait pour la maintenir. Le meilleur ministère, le plus sincèrement libéral qu’ait eu la Restauration , le ministère Dessollcs, il a tout fait pour le renverser. Le ministère Villèle enfin, le plus détestable de tous , et le plus funeste, il a attendu , pour le trouver tel, qu'il en fftt sorti; M. de Chateaubriand n’a commencé à désespérer » de la Restauration que quand il a vu qu’il n'en serait jamais le premier ministre.

Chateaubriand disait à La Mennais, qu'il revoyait après des années d'intervalle, et quand l’abbé était déjà passé à la démocratie : <> Je pense comme vous, mais que voulez-vous? je n’ai pu me séparer de cette charogne. » Il voulait parler de la Légitimité. — « Ce sont là de ces

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