BELLE AVENUE DE LA PROSE FRANÇAISE
* Non insueta graves Icntabunt pabula fœtas,
. •» Née mala vicini pecoris conlagia lœdent. .
« Il faut savoir aussi, poursuit toujours l’aimable moraliste, qu’en dépit du siècle, il n’y a rien de si docile et de si aisé à ramener au bien et aux anciens pâturages que ces troupeaux et ces bergers. De la fermeté, du bon sens, mêlés d'aménité e l de sourires, font fleurir partout où l’on passe les semences des • bonnes mœurs, de la piété, de la politesse et du bon goût- Tout cela est encourageant, et en voilà peut-être plus qu’il n’en , faut pour décider un honnête homme, un philosophe et ua poète. »
il. Joubert est poète lui-même plus qu’il ne le croit; il embellit, il aplanit ce qu’il touche ; mais quand même l’œuvre devrait être moins facile, et la tâche moins riante qu’il ne la fait , la vue qu’il nous donne a du vrai ; c’est un idéal qu’il n’est pas mal d’avoir devant les yeux et qui repose.
Messieurs, le Cours que j’entreprends de développer devant vous embrassera la littérature française dans toute son étendue. Pour mieux y réussir et pour être plus certain d’atteindre les divers âges de cette vaste culture, d’en traverser, si je puis ainsi parier, toutesles saisons, je diviserai notre étude en deux parties, que j’entamerai simultanément, et que je poursuivrai, si j’en ai la force, d’une marche parallèle. La première partie du Cours, qui s’adressera spécialement à MM. les étudiants, comprendra la littérature française dans son cadre classique et régulier, à la prendre dès scs origines et à la mener aussi avant que possible à travers les grands siècles. La prose française se déroulera pour nous dans une perspective ininterrompue, et comme dans une avenue immense, depuis Villehardouin jusqu’à Buffon. Nous en suivrons le glorieux héritage formé de bonne heure, modifié d’âge en âge, et toujours transmis. La poésie française, moins heureuse que la prose, surtout moins constante, nous offrira, au contraire, bien des vicissitudes et des naufrages, des fuites et des retours, avant *a venue de Malherbe , et nqême depuis. — L’autre portion du Cours, destinée à MM. les étudiants encore et à tous ceux qui
voudront bien y assister, portera sur une époque toute vivante et familière à chacun, ce semble, mais dont l’histoire littéraire est encore à établir; j’essayerai de poser devant vous les fondements de cette histoire à partir de 1800, et pour la première moitié du dix-neuvième siècle. En un mot, j’ouvrirai d’une part mon sujet à'Villehardouin,et de l’autre à Chateaubriand. f Je trouve à" cette division plusieurs avantages, dont un seul p * suffirait pour me décider. Ce n'est pas assez, dans l’étude lit- I téraire, de s’arrêter à considérer le beau, si l’on n’arrive àre- I cevoir, â communiquer le mouvement et la vie. Or, les monuments du passé sont toujours un peu froids; et même quand on sent qu’on a affaire à de grands modèles, il semble, à travers la différence des temps et ce je ne sais quoi d'accompli qu'ajoute la consécration des âges, qu’ils soient d’une autre nature que nous. On n’y entre pas aisément ni tout aussitôt.
. Un critique éloquent l’a dit 1 , les modèles du passé, dans l’admiration traditionnelle qui les environne, ont quelque chose de la splendeur fixe des astres et de la beauté un peu froide des marbres. On peut dire d’eux qu’ils régnent, mais trop souvent qu’ils ne vivent pas. Il n’en est point ainsi des contemporains, ou de ceux qui le sont presque, dont les noms ont lui sur notre enfance, — de ceux dont la gloire nous a vus naître, et que nous avons vus mourir. Ils sont à la fois , pour les jeunes ;\me?, l’objet d’un culte eï d’une espérance; on les voit bien haut, pluê haut souvent qu’ils ne méritent cLètre en effet et qu’ils ne resteront sans doute; mais jusque dans cette illusion même, on se dit qu’il ne serait peut-être pas tout à fait impossible de marcher sur leurs traces et de les atteindre. Ce sont ces images d’hier qui ont animé nos premiers rêves, qui ont éveillé et troublé notre imagination naissante, et auxquelles nous devons le plus souvent d’avoir étéinitiés au monde
de l’esprit*. Chateaubriand! Staël! Lamartine! vous avez fait
1 Coleridge, Biographia literaria, chap. i.
3 Tr,v àoifiriv (j.ôX).ov iniïùeio\ia' avüfw-oi ,
*Uti{ àxoviivreaari vtuiaro àujtiriXïiTai.
[Odyssée, L, 352.)