LES PLUS IRRÉGULIERS SONT LES PLUS CHERS
■verser plus de pleurs, vous avez excité plus de pensées, en nos jours, que ne l’auraient pu de plus anciens que vous et de plus sévères. Ainsi Jean-Jacques, ainsi Voltaire parlaient à la jeu-# nesse d’alors un peu plus vivement, je pense, qu’Homère et que Platon, ou môme que Racine et Malcbranche. J’étudierai donc avec vous, Messieurs, les derniers grands contemporains, ces grands séducteurs; je prendrai sur moi de les apprécier réellement en les comparant à leurs devanciers, et de les mesurer sans les réduire. C’est par cette double étude menée de front, et comme mise en regard, que je chercherai à concilier la régularité et l’émotion, l’enseignement positif et la vie.
Dans la première partie du Cours, ce que j'appelle la vie, c’est-à-dire lé sentiment vif et varié, le sentiment continu de notre sujet ne nous manquera pas non plus, je l’espère. A commencer par la prose, nous aurons à parcourir bien des diversités piquantes et des renouvellements avant d’arriver à une régularité qui n’a jamais existé qu’à un moment trèscourt, et encore pas aussi absolument qu’on l’a cru. Quoi de plus riche en contrastes que la série de ces premiers Historiens, Villehardouin, Joinville, vos compatriotes Froissart et Commvnes, celui-ci déjà politique profond et raffiné, avec un reste, dans le parler, des grâces de l’enfance! Le seizième siècle s’ouvrira pour nous par un grand écrivain en prose, Rabelais y— un écrivain si ample, si complet pt si maître en sa manière de dire (pour ne le prendre que par cet endroit), qu’il y aurait vraiment à le comparer à Platon , si l’on ne voyait en lui que la forme, et non ce qu’il y a mis, et que l’on pourrait avancer sans blasphème que la langue de Massillon (encore une fois , je parle de la langue uniquement) n’est , par rapport à celle de Rabelais, qu’une langue plutôt de corruption», de mollesse déjà commençante et de décadence. Qu’aurai-^e à dire sur Montaigne, que vous ne sachiez déjà? Comme La Fontaine, on le retient, on le cite à tout propos, on l’aime; en fait de style aussi, quand ils réussissent, les plus irréguliers sont les plus chers. Nous arriverons de la sorte , en allant de nom en nom, jusqu’à Balaac^jt à l’établissement classique proprement dit, non sans avoir reconnu toute une formation
bien antérieure . Mais, pour avoir ainsi parcouru ces premiers âges comme à vol d’oiseau et en ne nous posant que sur les clochers, nous ne croirons pas. Messieurs, avoir épuisé notre étude, ni avoir conquis tout le pays; nous l’aurons effleuré seulement. La vraie langue d’une époque ne doit pas se chercher exclusivement chez les écrivains célèbres, chez ceux dont le génie ou le talent la frappe d’un cachet individuel, qui peut être rare ou même unique, et qui a droit de passer pour une exception. La langue moyenne d'une époque se rencontre plus sûrement chez les écrivains qui ne songent pas à l’être, ou qui le sont sans grande distinction originale , chez les traducteurs, les arrangeurs de romans en prose, — chez un bourgeois de .Paris dont on retrouve par hasard le registre qu’il tenait pour son plaisir ou pour son ménage. De tels exemples fortuits ne bous feront pas tout à lait défaut ; et les indiquer, les laisser de loin apercevoir, là même où l’on n’a pas le loisir de s’y arrêter, c’est déjà redresser la vue et tracer la voie. Ainsi je ferai pour les âges reculés; ainsi encore aux époques si belles du dix-septième siècle et du dix-huitième, à travers les intervalles des chefs-d’œuvre , je serai attentif à vous faire sentir le vrai ton, la vraie saveur de la langue, non pas seulement chez les Pascal, les Bossuet, les Scvigné, c’est-à-dire aux lèvres des souverains génies, mais autour d’eux, chez ceux qui ne sont autetors que par accident, chez un gentilhomme qui écrit au débotté sur ses négociations ou sur ses guerres , chez un religieux qui dresse des instructions pour ses moines, ou encore, comme le disait Paul-Louis Courier, chez la moindre femmelette de ce temps-là. Les petits billets de ces dames du grand siècle et du siècle dernier trouvaient moyen d’être à la fois safts beaucoup d’orthographe et du français le plus excellent. La qualité générale d’une langue (toute part légitime faite aux chefs-d’œuvre) se saisit mieux dans ces exemples tirés du milieu de la société ; on y prend sur le fait la langue parlée toujours différente de la langue écrite, et l’on voit aussitôt ce qui est sain dans la circulation et ce qui est déjà en train de se gâter. Grâce à cette façon d’envisager l’arbre avec toutes ses branches et selon tous les jeux de sa sève, ma prétention.