MARQUA CNE ÈRE NOUVELLE
Messieurs (et elle est grande), serait que, même aux époques les plus consacrées et les plus solennelles, cette étude que nous ferons en commun nous intéressât, et (tranchons le mot ), sans rien perdre de sa gravité, nous amusât; car, on l’a trèsbien dit, là où il n’y a pas d’agrément, là il n’y a pas, dans le beau sens, de littérature.
En abordant la seconde partie du Cours , nous trouverons d’abord et tout directement la langue arrivée à la période extrême de son développement et à la veille de se corrompre. / i Cette corruption, déjà commencée et très-avancée au sein du dix-huitième siècle, était recouverte et corrigée par de magnifiques exemples, par des ouvrages empreints de génie, et par des habitudes encore exquises de langage dans la bonne société. Après dix années de révolution, de désastre et de mélange, où la confusion, la dégradation de toute chose s’affichait avec impudeur et menaçait de se fixer dans la langue même, il s'agissait de réparer. 1802 marqua une ère nouvelle;
J il y eut renaissance, retour à l’antique esprit ou du moins à de nobles formes de la tradition , en même temps que reprise du mouvement littéraire extrême du dernier siècle. La décadence fut de nouveau voilée. En un mot, l’automne continua, mais il y eut un air de reprise du printemps. Chateaubriand ressaisit et renouvela ave c génie l’œu v re pitto féiquè'dc Bernardin de Saint-Pierre, de Buffon et de Jean-Jacques; la forêt dans son feuillage immense se revêtit de teintes de plus en plus riches et belles, en même temps qu’un souffle plus doux faisait croire à je ne sais quel retour impossible de la fraîcheur. Messieurs, ç’a été là l’inspiration et l’honneur de la littérature française des trente premières années du siècle : elle s’cst crue jeune et, par conséquent, elle l’a été ; elle a eu espérance et vie; elle a conçu de vastes pensées, elle s'était fait de <
hautes, de généreuses promesses; elle en a tenu quelquesunes : c’est assez, malgré bien des déceptions et des mécomptes, pour que son renom ne reste pas sans écho dans l’avenir, pour que cette période brillante se détache sur le penchant des âges entre celles qui l’ont précédée et celles qui la suivront; c’est assez pour mériter une histoire.
Vous me verrez toujours en parle r,' Messieurs, comme d’une période tout à fait accomplie et terminée. Elle n’est véritablement close que d’hier, mais elle l’est véritablement, je le crois, t J On peut dire avec certitude que le mouvement littéraire ouvert ' / en 1800 par Chateaubriand et par M mo de Staël, continué de-\ (puis par d’autres presque aussi glorieux, est entièrement épuisé aujourd’hui.! Depuis ces dernières années, ce mouve-' ment, à vrai dire, n’en était plus un; il ne marchait plus, il traînait. Mieux vaut pour son honneur, peut-être, avoir été coupé nettement, que de s’être prolongé outre mesure, si ralenti et si affaibli. Quoi qu’il en soit, la brèche a été faite; un flot impétueux s’est précipité. Le monde, aujourd’hui, appartient manifestement à d’autres idées, à d’autres sentiments, à d’autres générations qu’il serait encore prématuré de définir. Ceux mcine qui, après avoir le plus marqué dans la période précédente, se posent résolument comme les guides et les oracles du mouvement présent, du mouvement futur inconnu, ne réussissent à le faire que parce qu’ils ont totalement rompu avec leur passé, avec leurs souvenirs, leurs idées, leurs inspirations premières, — avec tout, excepté avec leur talent. Ce sont désormais des hommes nouveaux, et nous pouvons parler d’eux au passé tout à notre aise, avec le seul respect qu’on doit à d’illustres morts ; car cela ne les concerne plus aujourd’hui.
Depuis 1800, la période littéraire se partage et se coupe exactement en trois portions distinctes, et comme en trois étages, en trois terrasses successives, le long d’une pente que nous descendrons : 1° Le Consulat et l’Empire; 2° la Restauration; 3° enfin ces dix-huit dernières années. Ces dix-iiuit années, j’ai hâte de le dire, ne deviendront jamais pour nous l’objet d’un Cours spécial et détaillé ; elles se rapprochent trop sensiblement de nous, elles tiennent à trop d’intérêts et d’amours-propres tout récents et tout vifs; la libre critique pourrait y ressembler à de la polémique, ce que l’enseignement ne doit jamais faire. Il nous suffira de bien déterminer les caractères généraux de la littérature qui y a prévalu : les applications seront ensuite faciles à chacun. Mais l’Empire, mais la Restauration, voilà de riches et neufs sujets littéraires.