GENRE DE BEAUTE DES ANCIENS
Au reste, l’auteur, qui sent si bien l'Antiquité, nous fournirait lui-même, par ses aveux et par ses hommage*, de quoi opposer à certaines prétentions excessives où son entraînement d’avocat l’a poussé. Parlant du Tasse, il fait remarquer que ses idées ne sont [pas d’une aussi belle famille que celles de Virgile :
a. Les ouvrages des Anciens se font reconnaître, nous dirions presque à leur sang. C’est moins chez eux , ainsi que parmi nous, quelques jpensées éclatantes au milieu de beaucoup de choses communes, qu’une belle troupe de pensées qui se conviennent, et qui ont toutes comme un air de parenté : c’est ^44 le groupe des enfants de Niobé, nus, simples, pudiques, rougissants, se tenant par la main avec un doux sourire, et portant pour seul ornement, dans leurs cheveux, une couronne de fleurs. »
J Quand on a une fois ainsi parlé des Anciens, il n’y a plus à se dédire; on les sent trop bien pour jamais se parjurer, même quand on a l’air ensuite de vouloir élever autel contre autel 1 .
f Toute cette partie de l’ouvrage où l’auteur examine les caractères naturels dans l’Antiquité et chez les Modernes : les époux, Adam et Ève de Milton, Ulysse et Pénélope d’Homère; — le père, Prîam si au-dessus de Lusignan; — la mère, l’Andromaque de Racine au con- • traire plus sensible, plus délicate que l’Andromaque
* La comparaison avec les enfants de Niobé (Génie du Christianisme, 2 e partie, liv. i, cbap. 2} se terminait dans la première édition d’une manière un peu différente : « ... et portant , pour seul ornement, une couronne de fleurs dans leurs cheveux bouclés. » Ce dernier trait, bouclés, quoique rendant fidèlement l’expression grecque si fréquente, «ùnXôwipo;, aura paru trop particularisé pour le goût français, et Fontanes l’aura fait effacer à son ami. — (Voir encore dans la 2« partie, liv. ii, chap. 2, une admirable page sur le goût des Anciens opposé à celui des Modernes • « Les Modernes sont en général plus savants, etc. »)
antique; la fille, l’Iphigénie de Racine comparée à celle d’Euripide et déjà un peu chrétienne, nous l’avons dit; — plus loin la reconnaissance d’Ulysse et de Té- J lémaque en regard de celle de Joseph et de ses frères >, les larmes du roi d’Ithaque et celles du fils de Ja- \ cob ; — toute cette partie est riche de beautés fines 'C itJ , ■ de nuances exquises : c’est dé jà , gûande critique litté- \
raire. ~
Le meilleur fonds de la critique française classique doit se chercher en de telles pages. Toute nation livrée à elle-même et à son propre génie se fait une critique littéraire qui y est conformera France , en son beau temps, a eu la sienne , qui ne ressemble ni à celle de i l’Allemagne, ni à celle de ses autres voisins; — un peu 1 plus superficielle, dira-t-on; — je ne le crois pas; mais plus vive , moins chargée d’érudition , moins théo- t rique et systématique, plus confiante au sentiment immédiat du goût. Un peu de chaque chose et rien de l’ensemble , à la françoise': telle était la devise de Montaigne, et telle est aussi la devise de la critique française. Nous ne sommes pas synthétiques, comme diraient les Allemands;’ le mot même n’est pas français. L’imagination de détail nous suffit. Montaigne, La Fontaine, M me de Sévigné, sont volontiers nos livres de chevet. Cette / critique française, dans sa pureté, roulait sur un petit ’ nombre de noms heureux parmi les Anciens; mais c’étaient les auteurs le plus à portée de tous, les plus faciles, ceux qui sont le plus faits pour orner les mœurs et embellir l’usage de la vie. Tout le fonds de la critique littéraire française, en ce qui concerne l’Antiquité , se résumerait en un petit nombre de volumes qui ont peu à peu formé comme notre rhétorique. Arnauld ouvre la voie dans quelques écrits sur les belles-lettres; Boileau continue de la tracer dans ses Réflexions sur le