‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 141 sur 194 · CRITIQUE FRANÇAISE CLASSIQUE · texte numérisé non relu

CRITIQUE FRANÇAISE CLASSIQUE

Traité du Sublime. Fénelon, dans sa Lettre à l'Académie françoise, ouvrage solide sous une forme charmante, a cueilli la fleur des plus beaux passages des Anciens. Rollin dans le • Traité des Études, Racine fils dans ses Réflexions sur la Poésie, ont soigneusement amassé et disposé avec ordre ces exemples choisis d’une application agréable. Voltaire les a semés à profusion dans ses articles de Y Encyclopédie, dans ses lettres, en toute rencontre. Ajoutez les deux premiers disciples de Voltaire,

La Harpe et Marmontel , comme ayant le plus contribué à répandre ce genre de culture moyenne. Il serait injuste de ne pas compter Delille pour sa traduction et ses notes des Géorgiques. N’oublions surtout pas Montaigne, qui le premier, et sans avoir l’air de faire œuvre de critique littéraire , avait commencé ce travail d’abeille. Enfin Chateaubriand et Fontanes, à leur moment, ont rajeuni et renouvelé sans le détruire ce premier fonds acquis. Là se trouvent toutes les cita- . tions, les souvenirs d’Horace, de Virgile, d'Homère* r -' qui devaient orner la mémoire et composer le trésor d’un homme de goût fidèle à l’esprit français. Il en résultait une sorte de circulation courante à l’usage des gens instruits. J’avoue ma faiblesse : nous sommes devenus bien plus forts dans la dissertation érudite, mais j’aurai un éternel regret pour cette moyenne et plus libre habitude littéraire, qui laissait à l’imagination tout son espace et à l’esprit tout son jeu; qui formait une atmosphère saine et facile où le talent respirait et se mouvait à son gré : cette atmosphère-là je ne la trouve plus, et je la regrette.

t Pas assez d'Homère pourtant , c’était le côté faible : on ne remontait pas assez à la crémière et à la olus grande originalité poétique naturelle. . ,

Pourquoi les Grecs furent-ils si heureux, si légers d’esprit et d’imagination? C’est aussi qu’ils n’étaient pas obligés de tant apprendre, et que le poids du passé ne les surchargeait pas.

Quelle plus excellente, quelle plus vive et plus pénétrante comparaison que celle qu’on va Kre de Virgile et de Racine

« Puisque Virgile et Racine reviennent si souvent dans nôtre critique, disait Chateaubriand, tâchons de nous faire une idée juste de leur talent et de leur génie. Ces deux grands poètes ont tant de ressemblance, qu’ils pourraient tromper jusqu’aux yeux de la Muse, comme ces jumeaux de Y Enéide, qui causaient de douces méprises à leur mère.

« Tous deux polissent leurs ouvrages avec le même soin, tous deux sont pleins de goût, tous deux hardis, et pourtant naturels dans l’expression, tous deux sublimes dans la peinture de l’amour; et comme s’ils s’étaient suivis pas à pas. Racine a fait .entendre dans Esther je ne sais quelle suave mélodie % dont Virgile a pareillement rempli sa seconde Églogue, mais toutefois aveo la différence qui se trouve entre la voix de la jeune fille et celle de l’adolescent, entre les soupirs de l’innocence et ceux d’une passion criminelle.

«Voilà peut-être en quoi Virgile et Racine se ressemblent; voici peut-être en quoi ils diffèrent.

« Le second est en général supérieur au premier dans l’in—

, vention des caractères : Agamemnon , Achille, Oreste, Mithridate, Acomat, sont fort au-dessus des héros de YÉnéide. Énée et Turnus ne sont beaux que dans deux ou trois moments; Mézence seul est fièrement dessiné.

« Cependant, dans les peintures douces et tendres, Virgile retrouve son génie : Évandre, ce vieux roi d’Arcadie, qui vit sous le chaume, et qqe défendent deux chiens de berger, au

1 « Une fraîche mélodie, une voix de quinze années, dont, çtc... « ( Première* édition ). — En comparant le texte de ce morceau, tel qu’on le lit actuellement , avec ce qu'il était dans la première édition, on est initié à tous les scrupules de goût par lesquels a passé l’auteur.

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