VIRGILE ET RACINE
même lieu où les Césars, entourés des prétoriens, habiteront un jour leur palais; le jeune Pallas, le beau Lausus, Nisus et Euryale sont des personnages divins.
« Dans les caractères de femmes. Racine reprend la supériorité : Agrippine est plus ambitieuse qu’Amate, Phèdre plus passionnée que Didon.
«Nous ne parlons point d’Athalie , parce que Racine, dans cette pièce, ne peut être comparé à personne : c’est l’œuvre le plus parfait du génie inspiré par la Religion.
« Mais, d’un autre côté, Virgile a pour certains lecteurs un avantage sur Racine: sa. voix, si nous osons nous exprimer ainsi, est plus gémissante, et sa lyre plus plaintive. Ce n’est pas que l’auteur de Phèdre n’eût été capable de trouver cette sorte de mélodie des soupirs; le rôle d’Andromaque, Bérénice tout entière, quelques stances des Cantiques imités de l'Écriture, plusieurs strophes des chœurs d'Esther et d’Athalie montrent ce qu’il aurait pu faire dans ce genre; mais il vécut trop à la ville, pas assez dans la solitude. La Cour de Louis XIV, en lui donnant la majesté des formes et en épurant son langage, lui fut peut-être nuisible sous d’autres rapports; elle l’éloigna trop des champs et de la nature.
«Nous avons déjà remarqué qu’une des premières causes de la mélancolie de Virgile fut sans doute le sentiment des malheurs qu’il éprouva dans sa jeunesse. Chassé du toit paternel, il garda toujours le souvenir de sa Mantoue; mais ce n’était plus le Romain de la république, aimant sort pays à la manière dure et âpre des Brutus : c’était le Romain de la monarchie d’Auguste, le rival d’Homère et le nourrisson des Muses.
« Virgile cultiva ce germe de tristesse en vivant seul au milieu des bois. Peut-être faut-il encore ajouter à cela des accidents particuliers. Nos 'défauts moraux ou physiques influent beaucoup sur notre humeur, et sont souvent la cause du tour particulier que prend notre caractère. Virgile avait une difficulté de prononciation ; il était faible de corps, rustique d’apparence. 11 semble avoir eu dans sa jeunesse des passions vives, auxquelles ces imperfections naturelles purent mettre des obstacles. Ainsi, des chagrins de famille, le goût des champs, un amour-propre en souffrance et des passions
i^ion satisfaites s'unirent pour lui donner cette rêverie qui nous charme dans ses écrits.
« On ne trouve point dans Racine le Dis aliter visum, le Dulces moriens reminiscitur Argos, le Disce, puer, virtutem ex me,... fortunam ex aliis, le Lyrnessi domus a/ta : solo Laurente sepukrum *. 11 n’est peut-être pas inutile d’observer que ces mots attendrissants se trouvent presque tous dans les six derniers livres de 1 ’Ênéide, ainsi que les épisodes d’Évandre et de l’allas, de Mézence et de Lausus, de Nisus et d’Euryale. Il semble qu'en approchant du tombeau, le Cygne de Mantoue mit dans ses accents quelque chose de plus céleste, comme les Cygnesdel’Eurotas, consacrés aux Muses, qui,avant d’expirer, avaient, selon Pythagore, une vision de l’Olympe, et témoignaient leur ravissement par des chants harmonieux. ' «Virgile est l’ami du solitaire , le compagnon des heures secrètes de la vie. Racine est peut-être au-dessus du poète latin parcequ’il a fait Athalie ; mais le dernier a quelque chose qui remue plus doucement le cœur. On admire plus l’un , on aime plus l'autre.
« Le premier a des douleurs trop royales.
« Le second parle davantage à tous les rangs de la société.
« En parcourant les tableaux des vicissitudes humaines tracés par Racine , on croit errer dans les parcs abandonnés de : Versailles : ils sont vastes et tristes ; mais à travers leur solitude on distingue la main régulière des arts et les vestiges des grandeurs :
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,
Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes.
« Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles, ne sont pas bornés à de certaines perspectives de la vie; ils représentent toute la nature : ce sont les profondeurs des forêts, l’as-
1 Voir Énéide, liv. II, vers 428; X, 782; XII, 435, 547. — Ces simples mots cités suffisaient aux gens instruits et de goût ( selon l’ancien goût français) pour leur rappeler les passages qui les avaient émus et pour amener à leur paupière une larme. — 11 ne serait que juste, toutefois , de se rappeler également ce que Virgile a dû à Homère pour plus d'un de ces passages mômes.