ERREURS DE PARTI PRIS
rante ni Pergolèse au xvm®, eux qui ont tant de lois dans des solennités religieuses touché, transporté les cœurs et fait couler de pieuses larmes, ni aucun de leurs rivaux ou de leurs plus fameux élèves, ne se sont jamais avisés de faire de pareilles études, et que si on leur avait conseillé, pour composer leur Miserere, leur Messe des Morts ou leur Stabat , d’aller écouter le bruit des eaux , celui des vents , ou les murmures de l’herbe du cimetière de leur paroisse, ils auraient pris cela pour une mauvaise plaisanterie »
Au reste, sur tous ces points en bloc , l’auteur s’est jugé lui-même plus sévèrement qu’on ne le pourrait : « Tout ce que j’ai dit des arts dans le Génie du C/u'istianisme est étriqué ou souvent faux; à cette époque je n’avais vu ni l’Italie, ni la Grèce, ni l’Égypte 2 .»
Cette précipitation , cette immaturité de jugement s’étend encore à d’autres sujets. L'auteur n’hésite pas à voir dans le rusé Coramynes un chrétien simple qui croit à l’Évangile et aux ermites, et à l’associer à Roilin ; il en fait une espèce de Joinville. C’est tout bonnement un contre-sens. Évidemment il ne l’avait pas lu à cette date 3 .
On lui passerait peut-être de poser comme un axiome, à propos de Buffon : Sans religion point de sensibilité! On ne saurait le suivre quand il va jusqu’à affirmer «que sans religion on peut avoir de l’esprit , mais qu’il est
4 Gcs endroits solides de la critique de Ginguené ont été soigneusement retranchés de l’extrait informe qui en est donné au tome V du Génie du Christianisme (1827), page 79.
2 Au tome II, page 208, des Voyages (édit, de 1827).
3 Plus tard, après lavoir lu, il a dit dans ses Études historiques : « Philippe de Commynes , homme complaisant, qui a laissé des Mémoires hardis. » Le jugement est plus concis que juste; Commynes, dont le caractère personnel a des taches, a fait mieux que des Mémoires hardis -. il a fait des Mémoires tins et naïfs Aensés , profonds , parfois éloquents, bréviaire des politiques, chers à Montaigne et à tous les bous esprits.
difficile d’avoir du génie. » Je le renvoie à Byron , à Goethe et à Lucrèce'. Rappelons-nous que Daunou disait précisément la môme chose dans le sens républicain : « Il n’y a de génie que dans une âme républicaine. » Chacun ainsi prêche pour son saint et pour son clocher. Si haut que soit le clocher, sachons en sortir. Voyons les choses naturelles dans toute leur étendue et avec une plus généreuse indifférence.
A travers ces propositions de parti pris il laisse échapper des vérités littéraires qu’il est piquant de lui appliquer à lui-même. Ainsi, sur le style des Tacite et des Montesquieu , il ose dire :
« Tacite, Machiavel et Montesquieu ont formé une école dangereuse, en introduisant ces mots ambitieux, ces phrases sèches, ces tours prompts qui, sous une apparence de brièveté, touchent à l’obscur et au mauvais goût. — Laissons donc ce style à ces génies immortels qui, par diverses causes, se sont créé un genre à part, genre qu’eux seuls pouvaient soutenir, et qu’il est périlleux d’imiter. Rappelons-nous que les écrivains des beaux siècles littéraires ont ignoré cette concision affectée d’idées et de langage. Les pensées de Tite-Live et de Bossuet sont abondantes et enchaînées les unes aux autres : chaque mot chez eux naît du mot qui l’a précédé, et devient le germe du mot qui va le suivre. Ce n’est pas par bonds, par intervalles et en ligne droite que coulent les grands fleuves (si nous pouvons employer cette image) : ils amènent longuement de leur source un flot qui grossit sans cesse; leurs détours sont larges dans les plaines; ils embrassent de leurs orbes immenses les cités et les forêts, et portent à l’Océan agrandi des eaux capables de combler ses gouffres. »
L’auteur des Études historiques, qui ne va que par sauts et par bonds, savait donc ce qu’il fallait éviter. *
' Et Molière, et Rabelais, et Shaksgeare, et André Chénier et Shelley. J'en assemble exprès de toutes les sortes.