LE GÉNIE FAIT DE SOUVENIRS
Avec des citations bien prises on trouverait ainsi dans chaque auteur son propre jugement, et je conçois dans le cas présert un petit chapitre : Chateaubriand jugé par lui-même '.
C'est dans cette partie de son ouvrage, dans l'examen des passions, et à propos d’un chapitre intitulé : Du vague des passions, qu’il avait d’abord placé l’épisode de René : je l’en détache, ainsi que lui-même l’a fait ensuite, et je le mets en réserve pour l’étudier tout à l’heure séparément comme un portrait idéal de l’auteur. Nous en aurons le droit d’après ses propres aveux. Parlant d’une scène de. raccommodement entre Adam et Ève, dans laquelle on prétend que Milton a consacré un événement de sa vie domestique : « î?ous sommes persuadé, dit-il, que les grands écrivains ont mis leur histoire dans leurs ouvrages. On ne peint bien que son propre cœur en l'attribuant à un autre, et la meil- . leure partie du génie se compose de souvenirs. » Et encore : « Les plus belles choses qu’un auteur puisse mettre dans un livre sont les sentiments qui lui viennent, par réminiscence , des premiers jours de sa jeunesse. »
— Aussi, poètes, lorsqu’il nous arrive de ressaisir par l’imagination, par la mémoire du cœur, et de fixer par
le pinceau ces souvenirs de notre fraîcheur première,
Et sur les beautés poétiques recherchées à cet effet, sur les expressions créées, telles que dans Milton tes ténèbres visibles , le silence ravi..., il dira encore : « Ces hardiesses, lorsqu’elles «ont bien sauvées, comme les dissonances en musique, font un effet très-brillant ; elles ont un faux air de génie : mais il faut prendre garde d’en abuser; quand on les recherche, elles ne deviennent plus qu’un jeu de mots puéril, pernicieux à la langue et au goût. » Et qui donc a usé plus que lui du jeu et du cliquetis des mots ? — Il y aurait pourtant à faire remarquer que l'exemple si souvent cité de Milton, les ténèbres visibles, n'est pas aussi absolu dans le texte, mais que l'expression est préparée ( Paradis perdu, liv. I, vers OC et sniv.). En arrachant ces expressions de leur place , on les force toujours un peu.
touchons-les avec discrétion, encadrons-les avec religion, et surtout ne les profanons jamais en les jetant au bas des feuilles publiques parmi les rumeurs des carrefours. O pudeur du poëte, es-tu donc perdue, comme les autres pudeurs, avec la jeunesse !
Le grand résultat de la partie littéraire du Génie du Christianisme, de ces appréciations toutes neuves qui allaient de Bossuet et de Pascal à Montesquieu et à Buffon , ç’a été de remettre à sa place le xvn* siècle et aussi le xviii 0 ; de rétablir les vrais rapports intervertis ' par l’opinion et l’engouement des contemporains : « Il est possible que la somme de talents départie aux auteurs du aviii* siècle soit égale à celle qu’avaient reçue les écrivains du xvii c . Pourquoi donc le second siècle est-il audessous du premier? Car il n’est plus temps de le dissimuler, les écrivains de notre âge ont été en général placés trop haut. » Ces causes d’infériorité, l’auteur les réduit à une seule, l’ irréligion , et en cela il est homme de parti pris et lui-méme de décadence. Mais il dit, chemin faisant, de bonnes vérités :
« Il y a eu dans notre âge, à quelques exceptions près, une sorte d’avortement général des talents... Aussi le xvm c siècle diminuet-il chaque jour dans la perspective, tandis que le xvn® semble s’élever à mesure que nous nous en éloignons : l’un s'affaisse, l’autre monte dans les deux. On aura beau chercher à ravaler le génie de Bossuet et de Racine, il aura le sort de cette grande ligure d'Homère qu’on aperçoit derrière les âges : »
’ On ne saurait dire pourtant d’une manière absolue que lexviu* siècle ait méconnu le xvn* ; tout siècle vivant se flatte un peu , et le xvm® n'échappa point à cette faiblesse; mais elle ne l’empêcha point de rendre justice à presque tous les grands écrivains de l’âge précédent 11 y eut même des renommées, telles que celles de La Fontaine et de Fénelon, qui grandirent singulièrement alors. (Voir dans l'abbé Maury le chapitre xxvi de V Essai sur l’Éloquence de la Chaire, 1827, tome 1, page 146.)