PRIÈRE POUR LE NOUVEAU SIÈCLE
liant par une prière. Cette prière, un peu emphatique de ton, aura paru choquante au goût, puisque les amis de l’auteur la lui ont fait supprimer; mais elle répondait à d’autres convenances; elle se ressentait des dernières inspirations de l’exil. Elle a dû être écrite à Londres le dernier jour du siècle, le 31 décembre 1799 1 , au coup -i de minuit, dans une effusion mêlée de larmes. Si étrange qu’elle paraisse, elle a un accent de sincérité qui nous rappelle la lettre à Fontanes du 25 octobre 1799 2 , et y l’auteur s’est montré plus docile que juste en la supprimant. Elle mettait le cachet à la dernière page de son livre :
« Créateur de la lumière, pardonne à nos premières erreurs.
Si nous fûmes assez infortuné pour te méconnaître dans le siècle qui finit, tu n’auras pas roulé en vain le nouveau siècle sur notre tête. 11 a retenti pour nous comme l’éclat de ta foudre. Nous nous sommes réveillé de notre assoupissement, et, ouvrant les yeux, nousavons vu cent années, avec leurs crimes et leurs générations, s’enfoncer dans l’abîme : elles emportaient dans leurs bras tous nos amis! A ce spectacle nous nous sommes ému; la rapidité de la vie nous a troublé. Nous avons senti combien il est inutile de vouloir se défendre de toi. Seigneur, nous te louerons désormais avec le Prophète ! Daigne recevoir ce premier hymne que nous t’adressons sur l’aile de ce siècle, qui rentre dans ton Eternité. »
C’était, d’ailleurs, une illusion de l’auteur de croire en finissant, comme il l’a dit , qu’il avait suivi la route ' et rempli jusqu’à un certain point le plan de Pascal. Ce dernier plan n’a pas le moindre rapport avec le sien. La partie morale est l’essentielle chez Pascal; c’est sur elle que porte principalement tout l’ouvrage qu’il médi-
’ Dans fa chronologie rigoureuse le siècle n’a commencé qu'au l* r janvier 1801, mais vulgairement on le commence avec l'année îsuo.
2 Voir ci-dessus, sixième Leçon , page 177..
tait. Elle est la plus faible chez M. de Chateaubriand. Dans cette première partie du Génie du Christianisme , qui est censée consacrée aux Dogmes et à la Doctrine, et où il est question, sous ce prétexte, de tant d’objets qui se suivent arbitrairement, de la Cosmogonie de Moïse et du chant des oiseaux , le livre qui traite des Vertus et Lois morales se distingue pour être des plus tronqués et des plus insuffisants. Et puisqu’il vient d’être parlé du plan de Pascal, l’exposer ici en abrégé comme contre-partie, serait véritablement la seule critique qui me resterait à faire du Génie du Christianisme : et ce serait, j’ose le dire, la plus fondamentale. Mais j’ai expressément traité de ce plan ailleurs
Qu’il suffise de rappeler que Pascal , dès le premier instant, saisit l’homme au sein de la nature extérieure et en lui-même. Il le saisit en flagrant délit de contradiction, de grandeur et de bassesse, de noble essor et de cupidité ; il le convainc, par une impitoyable analyse, de l’impossibilité de se satisfaire et à la fois de l’impossibilité de s’étourdir; il lui enfonce au cœur l’aiguillon, et le force à chercher partout le remède en gémissant. C’est alors qu’il le conduit aux philosophies, elles fait s’entre-choquer devant ses yeux jusqu’à ce qu’elles se détruisent les unes les autres. La Religion tout d’un coup élève la voix : mais laquelle entre les religions? Il faut chercher. Pascal les fait toutes parcourir à son pèlerin de vérité, et le convainc qu’aucune ne répond aux besoins de son cœur et à la double marque de sa nature , — aucune , hormis une seule qui se trouve satisfaire, par son explication historique et par ses prescriptions morales, aux signes secrets qu’il porte en soi et dont il cherche partout les divines correspondances. Rien qu’à voir ces premiers caractères
* Port-Royal , tome III, livre troisième, cliap. xxt.
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