FAUT GOÛT DES JURYS ACADÉMIQUES
décennaux, avait d’abord négligé le Génie du Christianisme. Le choix du Jury spécialement commis pour la présentation des ouvrages s’était porté, dans cet ordre de compositions, sur des écrits qu’on n’aurait guère devinés, par exemple Y Examen critique des Historiens d’Alexandre par Sainte-Croix, et un livre vieux et moribond en naissant, le Catéchisme universel de Saint- Lambert. Les Jurys académiques, s’ils n’y prennent garde, sont sujets à ces choix-là La Classe delà
4 On lit à la fin du cinquième volume du Génie du Christianisme (édit, de 1827, page 436) un petit récit de cette procédure académique , mais un récit légèrement inexact, comme tout ce qu'a écrit cette agréable plume de Charles Nodier. Voici un résumé des faits moins piquant et plus fidèle. Parmi les grands prix décennaux, il y en avait deux pour lesquels le Génie du Christianisme aurait pu être assez convenablement désigné : le 12® grand prix de première classe desliné, disait le. Programme, à l'auteur du meilleur ouvrage de littérature qui réunira au plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et l'élégance du style; ou bien encore, en aidant un peu à la lettre, le \¥ grand prix de première classe destiné à l’auteur du meilleur ouvrage de philosophie en général, soit de morale, soit d’éducation. Le Jury spécial, tiré du sein de l’Institut et chargé par l’Empereur de lui présenter ses vues et scs observations sur les ouvrages les plus distingués, proposa comme digne du 12* grand prix l 'Examen critique des Historiens d’Alexandre, par Sainte-Croix; et comme digne du 13® grand prix, le Catéchisme universel, de Saint-Lambert. Non content de ce Rapport, et peut-être mécontent, l’Empereur chargea la Classe de la langue française de faire à son tour un Examen critique des ouvrages de poésie , de littérature et de philosophie présentés au concours ; c’était lui demander pour ces branches la contrepartie et le contrôle du travail déjà fait par le Jury. Revenant sur les deux jugements du Jury concernant le 12* et le 13® grand prix, la Classe conclut à les réformer. Quant au 12° grand prix, qui était celui de littérature, Marie-Joseph Chénier, rapporteur, disait . « La Classe a vu avec surprise Y Examen critique des Historiens d'Alexandre désigné comme digne du prix... » Et il proposait avec plus de justice le Cours de Littérature de La Harpe. En ce qui était du 13® grand prix, celui de philosophie, la Classe concluait, bien qu'à regret, à exclure le Catéchisme de Saint-Lambert, publié antérieurement à l’époque déterminée par le Décret, et elle proposait à son tour deux ouvrages : le Cours d'instruction d’un Muet de naissance, par l'abbé Sicard, et les
langue, il est vrai ( autrement dite Académie française), proposa de son côté de substituer d’autres ouvrages à ceux qu’indiquait le Jury, mais sans songer pour cela plus [que lui au Génie du Christianisme. L’Ëmpereur étonné voulut savoir pourtant ce que pensait la Classe sur l’ouvrage célèbre qu’elle honorait si hautement par son silence; il imposa, a dit Nodier, ce pensum à l’Académie. Les Rapports et opinions des académiciens se produisirent en 1811. M. Daru disait des choses justes et unu.peu dures; l’abbé Sicard en dit d'assez justes et de généreuses * : les autres nageaient dans l’entre-deux. Mais, en tout, c’était bien l’opinion d’une Classe sur une œuvre originale et neuve ; l’addition des fautes était effrayante, et l’ouvrage y fondait tout entier. Tout compte fait, on y jugeait que l’ouvrage, tel qu’il est, poivrait mériter une distinction, comme qui dirait un accessit. Cette conclusion solennelle joignait à ses
Rapports du Physique et du Moral de l'Homme, par Caban». C’est là qu’en étaient et c’est là qu’en restèrent, dans la ligne qui nous touche ici, ces projets de prix décennaux.
4 11 ne faut rien exagérer. L’abbé Sicard, en louant certaines parties du Génie du Christianisme, ne croyait sans doute pas se distinguer si fort de scs autres confrères ; c’est ce que semble indiquer le petit billet suivant qu’il adressait^ Ginguené: — « L’abbé Sicard souhaite mille bons jours à son aimable et cher collègue M. Ginguené, qui lui a donné tant de marques de bienveillance et d’amitié dans les temps les plus difiicilcs. Il le prie en grâce de vouloir bien lui indiquerai! il trouverait une petite brochure contenant des Observations précieuses qu’il publia dans le Mercure, il y a quelques anuées, sur le Génie du Christianisme. Étant obligé de relever les défauts et les beautés de cet étrange ouvrage, l’abbé Sicard sera enchanté de pouvoir profiter des excellentes réflexions de sou collègue, à qui il renouvelle l’assurance de son tendre et inaltérable attachement. —Ce 3 janvier 1811. « — A;côté de la phrase où l’abbé Sicard rappelle d’un ton de reconnaissance les marques d'amitié que Ginguené lui a données dans les temps les plus difficiles de la Révolution , Ginguené a, de sa main, ajouté eü note : « il me les a bien rendues depuis, ce prêtre torticolis 1 »