CHRISTIANISME I)E JARDIN ANGLAIS
autres bonnes grâces de venir bien tard et d’avoir été couvée durand neuf ans ( 1802-1 8M ).
Il n’y a rien là, d’ailleurs, qui doive trop étonner ni même scandaliser. L’opinion de M. Daru parliculièrement se, fondait sur des critiques très-judicieuses , très-saines, mais négatives; elle nous représente dans l’exacte mesure l’opinion conservatrice. Quand un ouvrage est une révolution en littérature, il n’a qu’à s’adresser tout droit au public, et on ne peut raisonnablement espérer qu’il obtienne privilège et approbation du Sénat. — Et puis neuf ans, c’est trop peu; il faut bien vingt ans avant qu’un Sénat littéraire sanctionne une révolution et couronne un novateur \
1 Parmi les critiques un peu tardives, et qui ne vinrent que quinze ans après, il est quelques pages qui méritent d’être remarquées et qui surlent tout à fait du commun : le Génie du Christianisme et son influence sont fort bien jûgés dans un chapitre du livre intitulé Les Quatre Concordats, par labbé de Pradt( tome III, page 234). Le spirituel abbé sait très-bien relever ce qui est chrétien dans le Génie du Christianisme et ce qui ne l'est pas : « On pourrait dire que de tous les ouvrages dans lesquels la Religion est entrée comme objet principal, le Géniedu Christianisme estle moins fondamentalement chrétien. » Et il n’a pas de peine à le prouver, en même temps qu'il explique très-bien les causes du succès dans le monde : « C’était un Muséum religieux dans lequel le plaisir entrait, pour ainsi dire, par les sens, comme il entre par les yeux dans un Salon de peinture. » Il dit encore : « Le Génie du Christianisme est une métaphore continuelle, une corbeille de tleurs... » Parlant du genre descriptif qui, depuis les Jardins de l'abbé Delille, avait fait introduire des ruines de chapelles, des semblants de cloîtres jusque dans les parcs : « Le Génie du Christianisme , ajoute-t-il, a complété l'invasion faite dans le monde par le mélange des rapports religieux arec les choses du monde. A mesure que la Religion se retirait des esprits , on la mettait dans les objets extérieurs ; moins on la faisait servir à l’épuration et à la direction de la vie, plus «n la faisait entrer dans sa décoration -, et, dans le fait, il était plus commode de la placer dans ses jardins que dans sa règle de vie. Delille a contribué à cette invasion par tout ce qu'il a répandu dans scs poésies. Depuis ses Jardins, aucun lieu de plaisance n'aurait osé se montrer sans étaler quelque ruine religieuse : toujours il fallait entendre ou rencontrer
; J’arrive à René, c’est-à-dire au portrait de l’auteur lui-même dans'sa jeunesse et sous le rayon le plus' j idéal. C’est un type d’où relève plus ou moins tout ce ! qui fut jeune durant ces cinquante dernières années. Je h crois la maladie un peu passée pour le moment : la ? jeunesse parait plutôt disposée à se jeter dans le positif ( de la vie, et dans ses chimères mêmes elle trouve j moyen encore d'avoir pour objet ce positif *.
Atala finit par une très-belle parole , et que j’ai relevée déjà comme faisant la transition à René : « Homme ! tu n’es qu’un songe rapide, un rêve douloureux; tu n’existes que par le malheur ; tu n’es quel que chose que par la tristesse de ton âme et l'éternelle mélancolie de ta pensée ! » C’est de cette mélancolie poétique et séduisante qu’est éclos René. Mais qu’a-t-elle de particulier et d’essentiel entre toutes les tristesses? C’est ce qu’il nous faut définir.
René commence par où Salomon finit, par la satiété j et le dégoût. Vanité des vanités! voilà ce qu’il se dit avant d’avoir éprouvé les plaisirs et les passions; il se le redit pendant et après : ou plutôt, pour lui, il n’y a ni passions ni plaisirs; son analyse les a décomposés d’avance, sa précoce réflexion les a décolorés. Savoir trop tôt, savoir toutes ' choses avant de les sentir, c’est là le mal de certains hommes, de certaines générations presque entières, venues à un âge trop mûr
quelque Héloïse, et contempler la demeure de quelque habitant des cloîtres et des déserts. Il s’en est suivi que la Religion a été mise en fabriques el que l'on a eu un Christianisme de jardin anglais. » Tout ce chapitre de l’abbé de Pradt est dans le même sens, mais va plus à fond et pénètre plus au vif que le Rapport de M. Daru.
1 Fouriérisme, Saint-Simonisme , etc., etc.; et les diverses Écoles qui rêvent sur la terre le règne absolu du bien-être et le triomphe illimité de l’industrie.