LE RÉGENT ET LE ROI DAVID
de la société. Ce travail que l’auteur du Génie du Chris- , iianisme fait sur la Religion, cherchant à la trouver I belle avant de la sentir vivante et vraie , à lui demander A des sensations et des émotions avant de l’avoir adoptée / comme une règle divine , — ce travail inquiet et plus raisonné qu’il n’en a l’air, René l’a appliqué de bonne heure à tous les objets de la vie, à tous les sujets du sentiment. Avant d’aimer, il a tant rêvé sur l’amour que son désir s’est usé de lui-méme, et que lorsqu’il est en présence de ce qui devrait le ranimer et l’enlever, il ne trouve plus en lui la vraie flamme. Ainsi de tout. Il a tout dévoré par la pensée, par cette jouis- \ sance abstraite, délicieuse hélas! et desséchante, du rêve; son esprit est lassé et comme vieilli ; le besoin j du cœur lui reste , un besoin immense et vague , mais que rien n’est capable de remplir.
Quand on est René, on est double; on est deux êtres d’âge différent , et l’un des deux, le plus vieux, le plus froid, le plus désabusé, regarde l’autre agir et sentir; et, comme un mauvais œil, il le glace, il le déjoue. L’wn est toujours là qui empêche l’autre d’agir tout simplement, naturellement, et de se laisser aller à la bonne nature.
L’auteur a fait de René un contemporain de Louis XV ; c’est là un anachronisme moralement impossible.
Le Régent était déjà ennuyé autant que René peut l’être, mais ce n’était point dans le rêve, j’imagine, qu’il prenait le point de départ et cherchait la fin de son ennui. Le Régent suivait un peu la méthode pratique de Salomon et du roi David, auquel le comparait
ingénument sa mère Les contemporains du maréchal
i « Mon fils a beaucoup de choses du roi David : il a du cœur et de l'esprit; il est musicien, petit, courageux, et il couche volontiers
de Richelieu avaient en général peu de penchant à une mélancolie prolongée. Ce n’était pas à eux qu’H était besoin de dire : « O René! si tu crains les troubles du cœur, défie-toi de la solitude : les grandes passions sont solitaires. »
René est bien venu à sa date, et pas plus tôt qu’il ne fallait; il n’a été précédé et annoncé chez nous que . x par les Rêveries du Promeneur solitaire, c'est-à-dire par \ Jean-Jacques; j’ajouterai, par les Rêveries de Sénancour.
Je parle en vue de la France; car, à remonter plus haut et à voir le mal dans son principe, la mélancolie ' moderne était née bien auparavant. On ne la chercherait pas en vain dans Lucrèce, le poëte de la nature,, Saint Augustin la trouvait déjà dans Virgile , et il en | est lui-même le plus sensible exemple. C’est elle que saint Chrysostome essayait de traiter dans le jeune Stagyre. On la trouverait encore, cette mélancolie croissante, cherchant un refuge dans le cloître aux premiers jours du Christianisme, s’efforçant de s’y guérir, et souvent ne parvenant qu’à s’y nourrir. Qu’était-ce en effet que Yacedia? — Au Moyen-Age un minnesinger célèbre*, laissant tomber sa tête dans sa main, s’écriait : « Cette vie, l’ai-je vécue? l’ai-je rêvée ? » Cette tristesse du Moyen-Age se voit profondément empreinte dans l’attitude et la sombre beauté de la Melancholia d’Albert Durer, assise au milieu des sphères ,• et laissant à ses pieds pêle-mêle les instruments de la science, qu’elle a, comme Faust, épuisée.
avec les femmes. » Cette noble Allemande, quoi qu’elle ait à dite , n’y va pas par quatre chemins.
* Walther van der Vpgelweide. — (Voir De la Littérature provençale, par Émile de Laveleyc, page 113, Bruxelles, 1S45.)