‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 156 sur 194 · RENÉ ET VOLTAIRE · texte numérisé non relu

RENÉ ET VOLTAIRE

Comment qualifier Hamlet sous son pâle éclair, 6inon le plus sublime malade de cette maladie sacrée, sachant tout, devinant tout, revenu de tout, grand par l’intelligence, infirme de caractère, sage dans la folie?

M. Vinet a dit admirablement : « Le Christianisme, partout où il n’a pas pénétré la vie, a fait un grand ■ vide autour d’elle, et l’homme qui, au sein de la Chrétienté , n’est pourtant pas chrétien , porte partout avec lui le désert. » Est-ce bien là pourtant toute l’explication? C’en est du moins une partie. Il faudrait peutêtre chercher l’autre dans les souvenirs instinctifs et les habitudes originelles de ces races sorties des forêts de Germanie; les petits-fils demeurent atteints à leur insu et sont repris par accès de la nostalgie paternelle. Quoi qu’il en soit, le Breton René est le premier type tout à fait expressif et achevé que présente en ce genre . la nation française : voilà sa gloire.

Le type , jusque-là le plus brillant dé cette nation, Voltaire, ce Français si jeune à tout âge, lui qui prenait goût et intérêt à toutes Choses, et qui était le moins adonné au rôve, Voltaire parlant de ces passions qu’il ne faut ni supprimer, ni assouvir, ni encore moins sophistiquer à force de raisonnement, avait dit avec charme :

Je ne conclus donc pas, orateur dangereux,

Qu'il faut lâcher la bride aux passions lmhiaines ;

De ce coursier fougueux je veux tenir les rênes ;

Je veux que ce torrent, par un heureux secours.

Sans inonder nos champs les abreuve en son cours :

Vents, épurez les airs , et soufflez sans tempêtes ;

Soleil, «ans nous brûler, marche et luis sur nos têtes.

Dieu des êtres pensants, Dieu des cœurs fortunés,

Conservez les désirs que vous m’avez donnés.

Ce goût de l’amitié, cette ardeur pour l’étude, t Cet amour des beaux-arts et de la solitude :

Voilà mes passions

* Cinquième Discours en vers sur l’Homme.

Voltaire , dans ces vers, les plus charmants peut-être qui lui soient échappés, donnait la main à La Fontaine, alors que l’aimable auteur de Pysché, adressant à la Volupté un hymne, une invocation à la Lucrèce y rassemblait tous ses penchants :

Volupté , Volupté, (pii fus jadis maîtresse Du plus bel esprit de la Grèce,

Ne me dédaigne pas -, viens-t'en loger chez moi :

Tu n’y seras pas sans emploi .

J’aime le jeu. l’amour, les livres, la musique,

La ville et la campagne, enfin tout : il n’est rien Qui ne me soit souverain bien ,

Jusqu'au sombre plaisir d’un cœur mélancolique.

Cette mélancolie de La Fontaine n’est pas encore une maladie, ce n’est qu’un charme,

Quantà Voltaire, nui écrivait et sentait avec cette fraîcheur, il n’était pas fils de son siècle, il l’était du siècle précédent. Quand le siècle de Voltaire à son tour eut passé sur la France , il porta ses fruits amers , et René put naître.

M. de Rémusat, parlant de cette analyse anticipée de toutes choses, et lui-môme l’un des plus habiles analystes, a dit bien finement :

« ... Il en résulte quelquefois que, devinant ce qui 1 attend, et persuadé qu’il ne lui peut rien arriver que de prévu, l’homme est peu tenté de vérifier les faits, et ne se soucie guère d’impressions qu’il connaît d’avance, rassasié sans avoir goûté, blasé sans avoir joui. On a vu dans cet état des nations entières. .

« Cette disposition n’est pas rare au siècle où nous sommes. Ceux qui en sont atteints, lassés avant le temps, dégoûtés par prévoyance, sont travaillés d’une secrète et vague inquiétude qui ressemble au regret; on dirait qu’ils pleurent les llusious qu’ils n’ont jamais eues. Pleins de dédain pour ce qui est, ds repoussent tout ce que le monde leur ordonne de penser ou de sentir, parce que cet ordre suffit pour leur faire regarder comme factice ce que peut-être, livres à eux-mêmes, ils

• Digitiz

Page 1