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accord et en équilibre', dans ce sens que leur état de souffrance réciproque et de tiraillement sourd peut durer et s’éterniser. Aussi Oberman est-il le vrai type permanent de la situation morale dont René nous figure avec idéalisation un moment.
René a de plus qu’Oberman l’imagination et toutes les conséquences qu’elle entraîne, la rapidité, la mobilité, l’éclat. Il traverse les situations plutôt que de s’y attarder indéfiniment. René a la gloire de la parole, la poésie de l’expression , qui est presque une contradiction avec son état d’âme terne et désolé. Car un homme qui est complètement dans ce vague qu’il nous figure doit n’atteindre à rien, pas même à l’idéal de sa tristesse en la décrivant. Or René se dessine à nos yeux dans son type et se dresse'comme une statue. C’est le beau ténébreux. Il y aura de la fatuité dans Byron ; il y a une haute coquetterie dans René : il n’y en a aucune dans Oberman.
Oberman vit au sérieux dans sa situation; il y habite, il la prolonge; il ne s’y drape pas. Il porte son ennui, son regret précoce dans les petites choses comme dans les grandes. Il ne peut voir une aurore sans regretter l’aube, l’aube sans regretter la nuit, ni une belle nuit sans regretter le tomber du jour. Il se gâte tout et se complaît à se gâter tout. A force d’être ennuyé, Oberman court risque à la longue de devenir ennuyeux. Quant à René il est loin de ce danger, il .n’en a pas le temps ni le don; il a pour cela trop de cordes à son arc et à sa lyre. Il pourra être de mauvaise humeur, il ne sera jamais ennuyeux^jOn sent en le lisant qu’il guérira, ou , du moins qu’il se distraira. M. de Rémusat, que nous citions tout à l’heure, a encore dit spirituellement (il , vient de parler de Werther) :
« Considéré indépendamment du talent admirable qui le
place si haut, René est un ouvrage aussi profond ét plus pur.
rené et werther; par m. de rémbsat 351 »
Ces deux 'romans se ressentent des circonstances différentes dans lesquelles ils ont été composés. La conception de Werther, au milieu d’une société paisible et rangée, a quelque chose de séditieux; mais celle de René, qui porte l’évidente empreinte d’une époque de trouble et d’orage, s’excuse et s'explique par la date de sa naissance. On peut, jusqu’à un certain point, permettre au témoin d’un grand bouleversement politique le découragement et L’incrédulité; en pareil cas, les hommes très-forts ou très-passionnés peuvent seuls s’y soustraire. René n’est donc point un homme aigri comme Werther; il a peu souffert, il cherche à souffrir ; son imagination seule l’a jeté hors des routes battues; sa vanité n’est point vindicative, elle ne hait point, et l’on sent qu’il garde en lui de quoî reprendre aisément aux jouissances de la vie usuelle et même aux petites joies, aux petites émotions qu’elle prodigue. L’éclat, la gloire du monde, les triomphes d’amourpropre le séduiraient encore. Il n’a pris aucun engagement avec lui-même, il reviendrait aisément, il changerait sans peine sa vanité sauvage contre une vanité civilisée; il deviendrait presque un homme frivole ; car il n’a d’excessif que l'imagination ; c’est, pour emprunter l’expression commune, une tète montée; mais il est faible et mobile; un rien peut le consoler et le distraire ; on est sûr qu’il ne se tuera pas*. »
La conséquence en effet serait de se tuer. Mais Oberman qui, en sceptique qu’il est, ne presse pas la conséquence, et qui arrive à la maturité et comme à la sagesse de son état (si l’on peut ainsi dire), ne se tue pas non plus; il continue de rouler indéfiniment dans le môme cercle aride et désenchanté. Il vit et végète jusqu’à la fin sous le poids, sous l’oppression du grand problème qui s’est dressé devant lui dès le premier îjour, et qui , comme cette écrasante montagne dont se couvrit tout d’un coup la ville des Phéaciens , menace à jamais de l’accabler.
M. Vinet, en jugeant Oberman à côté de René , nous parait avoir été bien sévère et injuste pour une produc-
4 Passé et Piésent, mélanges, tome I, page 123.
tion et pour un homme qui n’a d’autre tort particulier qué d’être parfaitement sincère. Il traite Oberman d’homme d’esprit, et il lui oppose, dans le genre, René, l’homme de génie : c’est prononcer cette fois comme le hasard et la fortune*. Je me permets rarement de contredire M. Vinet, et je m’honore toujours de le suivre; mais dans le cas présent quelques mots inconvenants d’Oberman contre le Christianisme n’ont pas laissé au critique son ouverture ordinaire et son impartialité.
M. de Sénancour débuta en 4798 par des Rêveries, où son génie moral contristé et maladif se révèle déjà tout entier, et mieux peut-être que dans aucune de ses productions suivantes :
« J’ai vu, écrivait-il à vingt-six ans *, j’ai vu la nature mal interprétée, j’ai vu l’homme livré à de funestes déviations : j’ai cru entendre la nature, j’ai désiré ramener l’homme. Je pouvais errer moi-môme, mais je sentais profondément qu'il pouvait être modifié d’une manière meilleure. J’interrogeai ensuite mes besoins individuels; je me demandai quel serait l’emploi, l’occupation de ma vie; je portai mes regards sur ce qui est donné aux mortels et sur ce que leurs désirs poursuivent dans les mœurs et les climats opposés : je n’ai rien vu qui déjà ne fût indifférent à mon cœur, ni dans la possession des biens de la vie, ni dans la recherche des illusions difû-
, * « Après tout, est-il donc si nécessaire de réussir? » a dit quelque part Sénancour : ce procédé interne qui est le sien, tout indifférent à l'effet du dehors, est ce qu'il y a de plus contraire au procédé de Chateaubriand, dont la devise serait : Porto est unum necessarium, réussir et plaire avant tout. Mais c’est à M. Vinet moins qu’à un autre qu'il appartenait de se ranger tout entier du côté du victorieux.
2 Rêveries sur la Nature primitive de l'Homme, Paris, germinal an VI, premier cahier. Cette première édition, qui fut interrompue avant la fin, paraissait par cahiers. Je m'attache à en extraire les passages caractéristiques qui n’ont pas été reproduits dans les éditions suivantes, ou qui ne l'ont été que dans la seconde édition de 1802. A dater de l’édilioa de 1809, l’auteur, sous prétexte de corriger, a tout altéré.