SÉNANCOUR
ciles; j'ai trouvé que tout était vain, même la gloire ei la volupté, et j’ai senti que ma vie m’était inutile. Voyant qu’elle ne contenait nul bien pour compenser ses douleurs, je l’ai seulement tolérée comme un fardeau nécessaire. Il y a trois années environ (j’en avais vingt-trois alors), je m’appuyai sur la sagesse des Stoïciens, et sa fi ère indifférence me soutint contre les afflictions; mais elle n’eut à opposer, contre le sentiment du néant de la vie, que de spécieuses chimères. Je trouvai que par la sagesse on était moins malheureux ; je trouvai qu’elle pouvait beaucoup contre les maux ; mais lors- • que je cherchai par quel bien positif elle pouvait rendre la viô heureuse, et sur quelle vérité inébranlable s’élevait son sublime édifice, je dis avec découragement : La sagesse ellemême est vanité. Que faire et qu’aimer au milieu de la folie des joies et de l’incertitude des principes? Je désirai quitter la vie, bien plus fatigué du néant de ses biens qu’effrayé de tous ses maux. Bientôt, mieux instruit par le malheur, je le trouvai douteux lui-même, et je connus qu’il était indifférent de vivre ou de ne vivre pas. Je me livrai donc sans choix, sans goût, sans intérêt, au déroulement de mes jours. Au milieu des dégoûts et de l’apathie , où ma raison détrompée retenait mon cœur aimant, mes plus fréquentes impressions étaient la réaction sur moi des misères de mes semblables. Je cherchai leurs causes et je vis qu’à l’exception de quelques douleurs instantanées, tolérables ou mortelles, qui dès lors ne pourraient constituer un état de malheur, tous les maux de l’humanité découlaient d’erreurs locales, accidentelle*; qu 'ainsi le sort de l'homme pouvait être amélioré ; et que s’il était une destinée irrévocable, cette destinée même contenait sans doute un temps meilleur, puisque là versatilité des opinions funestes semblait montrer que les habitudes malheureuses ne faisaient point partie de la nature essentielle de l’homme. J’osai donc concevoir un grand dessein : soit sensibilité, soit génie, èoit orgueil, je voulus tenter de ramener l’homme à ses habitudes primitives, à cet état facile et simple composé de ses vrais biens et qui lui interdit jusqu’à l’idée des maux qu’il s’est faits. Je vou lais montrer cet état si méconnu et indiquer cette route de rétrogradation, devenue si nécessaire et que l’on croit si difficile. »
Mais à peine ce dessein, formé, il va le révoquer en doute:
« Je ne me suis jamais dissimulé combien un pareil dessein était au-dessus de mes moyens, et peut-être du génie dun homme. Que l’on ne m’accuse point d’être le jouet des vanités de la vie en méprisant ses prestiges. L’espoir de servir le genre humain n’aura été pour moi qu’une illusion, sans doute, mais l’illusion est nécessaire à la vie, et celle-là seule restait à la mienne : voilà ma réponse. Il faudrait trop longtemps parler de mot pour l’expliquer à ceux qui n’entendront pas d’abord tout ce qu’elle contient. »
Tel il se montre an moment de son plus jeune effort et de sa plus vive espérance. Le remède de l’auteur, si on l’acceptait, tendrait, en supprimant tout ce qu’il appelle illusions, à arrêter la nature, rhumanij,é , à lui retirer toute chance de renouvellement, toute jeunesse, et à fixer partout au moral la froide saison du dernier automne. C’est ce qui ressort de la seconde de ses Rêveries et de la suite des passages , si pénétrants d’ailleurs et si sentis, qu’on va lire; il faut l’entendre sur le ton de l’hymne protester contre le printemps :
« Doux Printemps, jeunesse toiqours nouvelle de l’inépuisable nature , tous les cœurs ont. aimé tes premiers beaux jours, tous les poètes les ont chantés : tu soutiens et consoles notre vie, tu fais fleurir l'espérance sur tes traces annuelles, et vivifies nos jours flétris durant le sommeil de la nature. Tu la montres toujours jeune à nos yeux vieillis , et son immuable durée semble éloigner le terme de nos jours rapides; comme s’il nous était donné de nous renouveler avec elle, comme si chaque printemps n'abrégeait pas notre vie passagère , comme si nous n’étions pas des parties mortelles d’un tout impérissable...
« Et" moi aussi j'ai aimé le Printemps; j’ai observé le bourgeon naissant , j'ai cherché les primevères et le muguet, j’ai cueilli la violette. J’ignore sî ces temps se reproduiront encore. Je n’ai point perdu les goûts primitifs, niais leurs impressions ont changé lorsque mon cœur a perdu les désirs,