HYMNE A L'AUTOMNE 3Ü
altérations passagères de l'être qui sent profondément et ne végétera qu’un jour.
« Le Printemps seul se revêt d’un charme indicible : nulle saison ne peut lui paraître comparable, aux yeux qui ne sont pas désenchantés : aux plaisirs qu’il donne, l’attente de l’Été ajoute encore ceux qu’elle promet; mais je sens que je lui préfère déjà la mélancolique Automne, reste épuisé de la splendeur des beaux jours , dernier effort de vie mêlé d une sorte de langueur qui déjà repose et bientôt va s’éteindre sous les frimas ténébreux...
« Douce et mélancolique Automne ! saison chérie des cœurs sensibles et des cœurs infortunés , tu conserves et adoucis le sentiment triste et précieux de nos pertes et de nos douleurs; tu nous fais reposer dans le mal même, en nous apprenant à souffrir facilement sans résistance et sans amertume. Tes ombres, tes vapeurs, tes feux qui s’éteignent, et ce revêtement antique que tu commences à dépouiller ; tout ton aspect délicieux et funèbre attache nos cœurs aux souvenirs des temps écoulés, aux regrets des impressions aimantes. Émus, attristés, navrés, nous t’aimons, nous te bénissons, car tu nous ramènes au charme aimable des illusions perdues, tu reposes à demi le voile consolateur sur nos yeux fatigués d'une imprudente lumière. Douce Automne , tu es la saison chérie des cœurs sensibles et des cœurs infortunés! *
« Tes jours plus courts et ton soleiL plus tardif semblent abréger nos maux en abrégeant nos heures. A travers tes brouillards portés sur les prairies, l’aurore elle-même suspend sa lumière douteuse. Le voile vaporeux laisse au matin le silence de la nuit et la paix des ténèbres, et nous nous éveillons libres du poids des heures écoulées, et incertains même s’il' faut déjà vivre ou si nous reposons encore. Automne ! doux soir de l’année, tu soulages nos cœurs attendris et pacifiés, tu portes avec nous le fardeau de la vie!...
« Que le jeune cœur avide d’amours et d’illusions se livre dans son enthousiasme aux erreurs du Printemps, je ne veux pas le détromper; l’ombre du bonheur s’est retirée sous le voile ; il ignore la vie et s’ignore lui-même ; qu’il jouisse longtemps ! pour moi je t’aime, douce et mélancolique Automne , tu es douteuse et fugitive comme la vie de l’homme : si belle
encore et pourtant si voisine des frimas nébuleux, tu apprends à son cœur détrompé que du moins le présent peut s’écouler doucement dans l’oubli des maux que la crainte anticipe...
« Et toi disciple de la vérité, tranquille Solitaire, qui aimes et plains l’humanité souffrante , toi à qui on insulte par un nom qui fait ta gloire, vrai Philosophe, homme éclairé, vertueux et aimant, malheureux parce que tu es sensible, plus malheureux parce que tu es détrompé, dis-moi, car je suis digne de t’entendre, comme toi j’aime la vérité et les hommes,
— dis-moi quelle est des modifications annuelles celle que tu chéris davantage ? L’Automne n’a-t-elle pas surtout entretenu tes méditations, inspiré tes pensées et ramené ton cœur? Dans le silence des soirées d’octobre, n'as-tu pas connu une justice plus naturelle, senti plus d’impassibilité philosophique, et pénétré dans une profondeur plus sublime?...
« Vous à qui les touchantes soirées d’octobre conviennent davantage qu’un matin du mois de mai, comptez que la vie a déjà perdu pour vous son illusion fugitive, que les regrets seront vos seuls plaisir, et qu’il n’est plus d’autre habitude du cœur qu’une mélancolie qui consume et que l’on aime. Le charme une fois dissipé ne revient jamais. Vous êtes dans le soir de la vie, et son couchant se prépare. Descendez doucement vers la nuit de la tombe : il n’est plus pour vous d’aurore; vos yeux fatigués ne verront pas même l’éclat du midi, et le seul espoir qui vous reste est celui d’un sommeil paisible.
— Mais ce repos, ce sommeil funèbre, aura-t-il aussi son réveil? Non , il ne l’aura point... Cependant reposez du moins. »
Dans son dégoût sincère de la vie, il conclut à rétrograder lentement vers tout ce qui l’éteint et la glace; il aime à sentir les premiers frissons de l’hiver et la venue des timbres; il voudrait rentrer peu à peu dans le sein de la nature muette d’où il est ^éclos, non pas s’y précipiter par un coup violent, mais s’y glisser et s’y couler pas à pas par une sorte de métamorphose qui le rendrait semblable à elle. Mais au moment où il s’y confond , il la trouve encore trop vivante pour lui :