‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 161 sur 194 · OBERMAN PRÉCURSEUR DE RENÉ · texte numérisé non relu

OBERMAN PRÉCURSEUR DE RENÉ

« Quand la passion de la vérité a conduit au doute universel, quand le doute a dévoilé les biens et stérilisé les désirs, le silence du cœur devrait du moins régner sur ces ruines éteintes : mais des cœurs mortels nul n’est plus déchiré que celui qui conçoit un monde heureux et n'éprouve 1 qu’un monde déplorable, qui toujours incité ne peut rien chercher, et toujours consumé ne peut rien aimer; qui, refroidi parle néant des choses humaines, est arraché par une sensibilité invincible au calme de sa propre mort. Il s’attache à la nature inanimée pour devenir indifférent comme elle, pour reposer dans sa paix impassible ; il la voulait muette, mais il l’entend encore, il la sent, il l’interprète tout entière, et demande à chacun de ses accents une expression indicible pour des doulcurs inénarrables. il voit la terre agitée dans la vague qui se brise contre le roc, et la destinée humaine dans celle qui vient mourir sur la grève. »

De telles pages se produisaient inaperçues au prin- t temps de 1708, quatre ans avant René. Ce monde de René était donc bien véritablement découvert par celui qui n’a pas eu l’honneur de le nommer. Des trois grands peintres, Jean-Jacques, Bernardin de Saint- Pierre et Chateaubriand, aucun (je l’ai remarqué), malgré son vif entrainement vers la nature, ne va au panthéisme'; chacun reste soi et se distingue du tout, et en distingue Dieu, Oberman seul est plus en proie à la nature; il s’y livre, il s’y plonge, et cherche à n’ê tre qu’une sorte de modification sourdè du grand milieu universel. Son idéal, à lui, est une soirée de la fin d’octobre. Oberman, dans sa physiologie morale toute . morne et déclinant à la mort, est bien le cohtempo- . rain de Lamarck, c’est-à-dire du grand physiologiste

1 Dans les éditions dernières l’auteur a gâté et affaibli cette .expression, en mettant : « Celui qui conçoit un monde heureux, et qui observe un monde déplorable. »

qui ne pense pas que la vie et sou contraire émanent de principes tout différents*.

Épuré et plus religieux en vieillissant , l’auteur d’Oberman arrivera à une sorte d’idéalisme absolu qui n’est pas sans quelque rapport avec le ^système de certains philosophes de l’Inde, se demandant si tout et la nature elle-même n’est pas un rêve, une apparence, une illusion émanée de l’Étre incompréhensible.

M. de Sénancour est décédé le 40 janvier 1846, à Saint-Cloud. Il y est enterré dans le cimetière : là encore il repose presque seul. Cette courte inscription, tirée des Libres Méditations , est gravée sur la pierre de sa tombe : Eternité, deviens mon asyle 2 !

Unseulami, prévenu à temps 3 , accompagna sa dépouille mortelle. Aucun journal n’entonna l’hymne funèbre, et je ne sais même s’il en est un seul qui daigna annoncer sa mort. Ceux qui ne se règlent dans leurs jugements ni sur le renom, ni sur la fortune, et qui, après avoir suivi la foule, savent aussi s’en séparer, mettront tout bas en balance cette lin silencieuse et cette sépulture ignorée avec les pompes retentissantes du rocher de Saint-Malo ; ils se demanderont si c’est là toute la justice. Mais ils ne s’en étonneront point; car, après tout, pour être regretté des hommes, il ne suffit ni de les avoir aimés ni de les avoir voulu éclairer,, il faut les avoir éblouis, amusés, occupés longtemps, insultés quelquefois et fustigés ou flattés, et presque toujours égarés dans bien des voies 4 .

* Lamarek ne voit de différence que dans les circonstances et non dans les causes et dans les lois mêmes qui président tant au règne vir vant qu'au règne inanimé ( voir sa Philosophie Mologiquc).

2 II n'allait pas jusqu'à dire avec Bossuet : « O Éternité, tu n'es qu'cn Dieu, mais plutôt, ô Éternité, tu es Dieu même ! » (Sermon sur l'Ambition, pour le quatrième dimauche de Carême. )

3 M. Ferdinand Denis.

4 On peut se demander quelles ont été les relations de M. de Cita-

CHATEAUBRIAND ET SÈNANCODR

Il m’est venu entre les mains, après sa mort , quelques pensées touchantes ou profondes de cet homme méditatif que rappelle et que n’éclipse point pour moi la gloire de René. Je me contenterai de les offrir ici, en laissant chacun, se former son impression particulière *. Mais

teaubriand et de M. de Sénaneour. Je ne crois pas qu'ils se soient jamais rencontrés. Quand on prononçait par hasard le nom de M. de Sènancour et d’Oberman devant M. de Chateaubriand, celui-ci gardait un süence obstiné. M. de Sénaocour, en 1814, dans de petits écrits politiques fort raisonnables et fort inaperçus, avait combattu avec politesse les exagérations du brillant pamphlétaire : « Ce sont des choses bonnes qu’il nous faut, avait-il dit, plus encore que des choses éclatantes. » M. de Sénaneour croyait à une mauvaise disposition de M. de Chateaubriand contre lui, et il en donnait cette explication ironique . « Je crois bien deviner d’où vient son mauvais vouloir : j'aime les montagnes, et il les déteste. » Il y avait une autre raison plus précise : M. de Sénancour avait publié en 1816 des Observations critiques sur le Génie de Christianisme. Son dessein, disait-il, était de montrer que « si le Génie du Christianisme méritait, comme ouvrage d’agrément, tous les éloges qu’on en avait faits, il ne contenait du reste, excepté deux ou trois chapitres, que des sophismes plus ou moins ingénieusement exprimés, et ne pouvait être lu sans impatience par quiconque veut écouter la raison et désire connaître le vrai ». L’ouvrage y était examiné sur ce 4 pied, chapitre par chapitre, et résistait peu : « Le Génie du Christianisme est un ouvrage $ effet ; une raison trop complaisante y laisse à l’illusion tous ses moyens. Le succès de l’auteur y est beaucoup mieux préparé que le triomphe de sa cause. » Le style, d’ailleurs, était fort loué -. « La manière de l’auteur est large et hardie, très-souvent forte, et quelquefois profonde. Comme peintre, comme poète, M. de Chateaubriand a beaucoup plus que du talent ; il a le génie de l’expression ; il est au nombre des premiers écrivains de la France. » On fit peu d’attention, en 1816, à cette dissertation rétroactive. — Tout adversaire et tout rival qu’il était à bien des égards, si M. de Sénaneour avait été un écrivain populaire et influent, à une certaine heure M. de Chateaubriand serait allé à lui, et il en serait résulté, aux applaudissements de la foule, une paix éclatante. M. de Chateaubriand embrassait quelquefois son adversaire, mais sur le balcon.

1 Voir aussi dans la dernière édition des Portraits contemporains (1870), tome I er , l’article sur M. de Sénaneour, auquel M. Sainte- Beuve a ajouté d’autres fragments inédits; — et dans le discours de M. Sainte-Beuve au Sénal sur, la liberté de la presse (séance du 7 mai 1868), le passage qni concerne Sénaneour.

seulement, je le demande , y a-t-il trace dans tout cela de cet homme d’esprit qu’a cru voir M. Vinet?

• ît ■

« De bonne heure j’ai demandé aux hommes quelle loi il fallait suivre, quelle félicité on pouvait attendre au milieu d'eux, et à quelle perfection les avaient conduits quarante siècles de travaux? Ce qu’ils me répondirent me parut étrange; ne sachant que penser de tout le mouvement qu’ils se donnent, j’aimerais mieux livrer mes jours au silence et achever dans une retraite ignorée le songe incompréhensible. »

« La grandeur humaine est extrêmement vantée ; mais je n’ai pas vu que l’homme pût être très-grand , en sorte que j’ai renoncé sans peine à être grand ; mais j’ai vu que l’homme pouvait être très-bon , et il faut tâcher d’être bon : je crois

que j’eusse pu l’être si j’avais eu des jours moins asservis. »

/ Oberman, celui que j’appelle le vrai René, le René sans gloire, ne peut se flatter, d’avoir eu dans tout le cours de sa vie monotone un seul moment illustre ou grandement désastreux :

« (1810). — Me voici parvenu à trente-neuf ans et demi. Il y a plus de vingt ans que je suis sorti du collège. Dans cette moitié de la vie, car la durée de l’homme n'est que de quarante ou quarante-huit ans entre l’une et l’autre débilité ; dans cette moitié de la vie je cherche vainement une saison heureuse, et je ne trouve que deux semaines passables, une de distraction en 1790, et une de résignation en 1.797, » *

Il aurait pu ajouter : Et je cherche en vain un grand malheur, je ne trouve qu’une longue trace d’ennuis obscurs.

Voici pourtant une pensée, une* seule, qu’on dirait qu’il à, écrite à l’un de ses rares jours de soleil, une après-midi, sous son lilas :

/«. 11 est bon d’être au milieu de la vie : les regrets et les Reproches ont une place arrêtée dans nos souvenirs; nous

l’inaccessible et l’inexplicable

connaissons nos négligences, nos inadvertances, nos tiédeurs, toutes nos faiblesses. La joie nous paraît un peu ridicule, [mais non le contentement. La paix est dans notre âme, et l’in- Jdulgence dans notre cœur. » — •

' ïT'Lêf'sens que mes écrits auraient pu être utiles si je les avais fait connaître davantage; mais faire beaucoup de pas pour le succès me paraît peu digne des Arts mêmes, à plus forte raison de l’Art par excellence, celui d’écrire pour le bonheur des hommes. Vitruve dit dans sa Préface : Geteri architecii rogant et ambiunt ut architectentur, mihi autem a prœceptoribus est traditum oportere eum qui curam alicujus rei suscipit ‘ rogari, non vero rogare. »

Il est peu digne du talent et surtout de la pensée d’aller soi-même s’offrir; mais si elle attend qu’on vienne à elle, elle court risque d’attendre longtemps.

« 11 y a, dit-on, dans mes écrits trop de vague et trop de doute. — Je pense que ce reproche tombera et que c’est précisément par cette sorte de tendance que peut-être mes écrits devancent les temps. C’est par le vague qu’on s’approche de l’universalité; c’est par le doute qu’on s’éloigne moins de la vérité. »

Cependant ce doute lui pèse :

« Cette incertitude universelle m’importune et m’accable. Tout ce qui compose ce monde impénétrable semble peser sur nous. En vain on cherche le vrai, on veut faire le bien, on renonce à d’autres désirs , et on se dévouerait pour lutter contre l’erreur, contre le désordre; en vain on demande à la nature ce qu’on doit être, ce qu’on doit faire; en vain on dit : Sagesse, ne te connaîtrai-je point? — tout est muet, ce silence nous oppresse; les nobles désirs et les grandes pensées nous semblent inutiles ; on ne voit que doute et impuissance, et on sent déjà qu'on va s’éteindre dans les ténèbres où ce qui est reste inexplicable, et ce qui doit être,’ inaccessible. »

Son ciel s’entr’ouvre un moment : quæsivit cœlo lucem, il se donne presque la peine d’espérer ou du moins de former un vœu : ^

Page 1