‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 162 sur 194 · TOUE I · texte numérisé non relu

TOUE I

« (1820).' — Avoir une propriété dans un site favorable; — imprimer tout ce qu’on peut avoir à dire en trois volumes ou peut-être deux ; y travailler pendant quinze ans; venir les faire imprimer à ses frais dans la capitale ; en déposer deux cents exemplaires dans les Bibliothèques publiques ou chez quelques libraires ; en emporter deux dans sa retraite ; — ne plus penser à son livré; ne s’occuper que de ses enfants, de ses amis et de la paix des campagnes, ce serait du moins végéter en homme ! Mais la vie que je mène est celle d’un esclave à

qui la mort est refusée. » • *

Veut-on sur lui la vérité finale? Il va nous la dire r il se retrouve tel à la fin qu’il était au commencement (c’est l’image de la plupart des hommes), — tel de disposition et de nature , sinon tout à fait d'opinion et de doctrine. Il écrivait à la fin d’août 1837 à une femme qui avait elle-même plus de distinction d’âme que de douceur de vie et que de fortune :

« Enfin, Madame, vos heures vont être plus libres. Quant à des heures vraiment heureuses , on les dit assez rares ; ni la raison, ni l’inspiration ne vous les donneront, mais c’est quelque chose d’écarter les mauxinsensés, et d’adoucir souvent ou d’ennoblir les autres. Que dire en cela que vous ne sachiez très-bien? Notre meilleure ressource, c’est peut-être cette réflexion toute simple, et commune en un sens . « STun grancH « avenir suit la vie présente , ce qu’elle renferme dé maux a « peu d’importance; s’il en est ainsi, cette vie n’est rien : s’il i

en est autrement, nous ne sommps ripn^ p j ^-mêmes.^ » i *Cela est sans réplique et soutient la pensée jusqu’à un certain point ; mais des consolations positives, il n’y en a pas. — Il y en a bien peut-être dans la foi naïve; mais si l’œuvre sublime du monde n’est pas une œuvre absurde, il faut chercher le vrai et non pas les consolations, bailleurs, il ne dépend plus de nous de croire aux paroles des hommes. L’incertitude étant partout, on ne croit, pour ainsi dire, qu’à ce qui est grand et perpétuel, et l’on ne se remue guère que par nécessité ou pour adoucir quelque grande infortune, non méritée surtout. — Dans le trouble où nous sommes sur la terre quand nous ne

SENANCOUR SDK LA TRIÈRE 363

sommes pas crédules, qui est-ce qui aurait le bonheur de servir d’appui lorsque viennent les afflictions de la pensée? Ce ne serait pas moi si troublé, si triste, et si peu détaché des choses de la vie, excepté de celles dont je ne me suis jamais soucié. On 1 est toujours ainsi, impatient ou morne, agité ou fatigué, selon l'heure, la minute et même le régime, mais pas selon l’âge; découragé parce que tout est vain ici, mal résigné parce que tout reste incertain ; joignant à la faiblesse humaine le manque de fermeté nerveuse; très-fâché que la * vie avance si fort, et pourtant n’ayant pas à en regretter un seul mois, un seul jour; comme il y a quarante ans demandant à vivre , et comme il y a quarante ans demandant à mourir ; espérant avoir formé ou saisi un grand ensemble de probabilités, mais ne voyant que du probable; songeant à des choses qu’on pourrait arranger sur la terre, mais sentant que le siècle n’est pas venu, et supposant de plus que, quoi que l’on fasse, la somme des biens et des maux changera peu, les hommes ne pouvant s’entendre, excepté dans ce qui est routine. — Voilà une énergie bien trop boiteuse pour être en aide à votre énergie vivante. »

C’est ce que trouvait à dire Oberman vieilli quand il s’essayait à consoler; — une consolation noble, tendre, sinistre parfois, et redevenant elle-même désolée 3 !

1 On, c’est lui-même % — c'est comme dans les livres de Port-Royal où le On remplace le Je et le Moi. Sénancour ne met le Moi en avant qu'avec pudeur, et il le retire presque aussitôt.

3 Je donnerai la suite de celte lettre où il y a quelques vues, quelques ébauches de pensées sur la prière , c’est-à dire sur l’acte qui était primitivement le plus antipathique à Oberman. Vers la lin de sa vie il ne la repoussait plus absolument : .

« Si vous avez la prière, écrivait-il (tout étonné de son rôle de con- « solateur), c'est un asile; chez vous elle ne peut être que noble et dé- « gagée des formules... Je ne sais point de langue commune entre le « chétif et l'Infini, entre un de nous qui passons et la Permanence in- « connue. Oui, une religieuse aspiration est possible, mais c’est fugitif,

« et l'on retombe dans son néant. Je ne vois pas de remède à cette « sorte de stérilité. On serait heureux d implorer une protection cé- « leste quand la tristesse est étouffante. Demander la mort que d’ail- « leurs on ne veut pas précisément et qui n'écoute pas, cela ne signifie

N’exagérons pas le malheur. M. de Sénancour a vécu en homme de conscience et de vertu ; il n’a pas eu la gloire , il a eu des amis , il a eu des admirateurs secrets , épars, mais religieux à leur manière et passionnés; il a sa postérité secrète qui lui restera fidèle. Un jeune poëte anglais, fils d’un bien respectable père, et dont le talent réunit la pureté et la passion, M. Mathieu Arnold voyageant en Suisse et y suivant la trace d’Oberman , lui a dédié un poëme où il a évoqué tout son esprit et où , lui-même , à la veille de rentrer par devoir dans la vie active , il fait ses adieux au grand méditatif rêveur. Je donnerai ici ce poème parfaitement inconnu en France et dans une traduction que le poëte a daigné avouer* :

« rien. Hélas ! il ne signifie rien non plus mon billet bavard écrit dans « un des moments où les doigts n’ont pas trop de crampes... Chacun « de nous peut se dire : Si nous devons vivre après la vie présente, « elle n'est rien ; autrement nous ne sommes rien nous-memes. « Cela est de nature à affermir de certaines résolutions, mais cela ne « donne pas la paix à ce que nous nommons le cœur. 11 faut laisser « celte paix au nombre des chimères, je crois : je veux dire qu’on ne « l'obtient sans doute que lorsqu’elle est misérablement facile.

« Au reste, il est une direction particulière que la prière pourrait « prendre. Il n’est pas de supposition plus naturelle que celle d'intelli- « gences intermédiaires. Dans cette hiérarchie aux millions de degrés, « peuvent se trouver, de manière ou d’autre, des Génies protecteurs « dont les inspirations... Que d’affreuses douleurs humaines nous ont « été épargnées! d’autres ont été visiblement adoucies. Attribuons cela « aux Pouvoirs tutélaires, à quelque Génie gardien qui règle en partie « notre tâche, cherchant à la proportionner à nos forces. Cela est mysté- « rieux sans être impossible, ce semble... La sagesse de ces Génies serait,

« pour ainsi dire, abordable... Précisément parce que l’abime entre « Dieu et un mortel ne peut être franchi, notre avenir se conçoit comme « perpétuel, si la mort ne nous éteint pas, si un mortel est transfor- « niable. »

— Tel est le plus grand effort de l’essai de retour au Déisme qu’ait pu faire Oberman ; des Anges tout au plus à défaut de Dieu. — Cette lettre était adressée à Mme A. Dupin, auteur d'écrits remarquables. J’en dois la communication à l’amitié de M. Ferdinand Denis, resté si •fidèle à la mémoire du respectable mort.

* « Le livre d oberman étaut écrit en français, et l’idée que j'ai de

Page 1