‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 163 sur 194 · ÉCRITES EN NOVEMBRE · texte numérisé non relu

ÉCRITES EN NOVEMBRE

« En face, l'affreux sentier de l’Alpe fait ramper son escalier rocheux; les orageux vents d’automne balayent les traînées de nuages dans l’air.

« Derrière sont les bains abandonnés, muets, au milieu des prairies solitaires. Les feuilles sont sur le chemin des vallées; les brouillards sont sur le Rhône, —

« Les blancs brouillards roulant comme une mer. J’entends les torrents rugir. — Oui ! Oberman, tout parle ici de toi ! Je te sens tout près, une fois encore.

« Je tourne tes feuillets : je sens encore leur haleine rouler sur moi ; je sens ce souffle de langueur, de froid et de mort qui couvait sur ton âme.

« Fuis d’ici, pauvre Créature, qui que tu sois, condamnée à errer, toi qui es tout naufrage en ton propre cœur, et qui vas à la recherche de quelque allégement du dehors.

« Une fièvre brûle dans ces pages, et sous le calme qu’elles feignent ; un esprit humain blessé se tourne et se retourne ici sur son lit de peine.

o Oui ! bien que l’air vierge de la montagne souffle frais

« lui se liant toujours dans ma pensée avec celle de la Suisse française, « les Stances que j'ai dédiées à sa mémoire me semblent gagner beau- « coup, en fait de couleur locale et de vérité, à être revêtues d’une « forme française. Je vous assure qu’à présent je lis mon poëme avec « plus de plaisir dans votre traduction que dans l’original. » C’est ce que M. Arnold m’a fait l’honneur de m'écrire, et, tout en rabattant ce qu’il faut de ses politesses, je puis laisser louer une traduction qui est moins en effet de moi que d’un poète ami, M. Lacaussade. — Les Stances de M. Arnold n’ont éié composées que dans l’automne de l’année 1849; je les ai insérées, après coup, dans cette quatorzième Leçon. C’est la seule intercalation de ce genre que je me sois permise.

à travers ces pages; bien que les glaciers versent de loin- sur ces feuillets l’âme de leurs neiges muettes;

« Bien qu’ici le murmure de la montagne s'augmente et s’enfle du bruit des sapins aux sombres ramures ; bien qu’il vous semble, en lisant, entendre la cloche des vaches pâturant sur les hauteurs;

/ « Oui! à travers le roulement du torrent solitaire et le ( murmure de l'abeille des montagnes, ici sanglote je ne sais le quel so uterrain accent d’humaine agonie.

« Et n’est-ce point pour cela, parce que la note chez toi est trop lourdement chargée de peine, que le monde, ô Oberman ! aime si peu tes accents?

« 11 est des secrets que le poète peut dire, car le monde aime les voies nouvelles; mais en dire de trop profonds n’est pas bien; le monde ne sait plus alors ce quê dit le poète.

<c Cependant, parmi les Esprits qui ont régné en nos jours troublés, je n’en connais que deux, toi excepté, qui soient parvenus à voir leur chemin. »

« Près des Lacs de l’Angleterre, dans le vieil âge déjà gris, l’un garde son tranquille foyer ; et l’autre, le Sage puissant aux nombreux travaux est «endormi dans la germanique Weimar.

« Mais les yeux de Wordsworth détournent leur regard de toute une moitié de la destinée humaine; et quant à la pleine carrière de Goethe, peu d’entre les fils des hommes peuvent

songer à l’égaler.

« Car il a suivi une route solitaire, les yeux sur le plan de la nature ; il n’a ni trop fait de l’homme un dieu, ni de Dieu trop fait un homme.

« Il était puissant , d’un esprit libre de brouillards, sain, clair, — combien plus clair que le nôtre! et pourtant nous avons une pire carrière à fournir.

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