SUITE DES STANCES
« Car, quoique sa virilité ait essuyé le souffle d’une lamentable époque, au moins dans un monde tranquille s’est écoulée sa plus tendre et première jeunesse.
« Mais nous, produits et venus en des heures de changement, d'alarme, de surprise, quel abri avons-nous pour devenir mûrs? quel loisir pour devenir sages?
« Comme des enfants se baignant sur le rivage, à peine ensevelis sous une vague, une seconde vague arrive avant que nous ayons eu le temps de respirer.
« Nous vivons trop vite, nous sommes trop éprouvés, trop harcelés pour atteindre au doux calme de Wordsworth, ou pour arriver à la lumineuse et large vue de Geethe.
« Et c’est alors, ô Sage plus triste, que nous nous tournons vers foi : nous sentons ta magie et ton charme. L’énigme inextricable et désespérée de notre âge, — toi aussi tu l’as bien scrutée !
« Immobile tu t’assieds, tranquille comme la mort, préparé à souffrir. De sang-froid est ta tète, froid ton sentiment, et glacé ton désespoir.
« Oui! comme l’a dit le fils de Thétis (Achille), on t’entend dire à ton tour : « De bien plus grands que toi sont morts ; ne lutte point ; meurs aussi, toi ! »
« Ah ! deux désirs agitent le sang fiévreux du poète : l’un le pousse au dehors vers le monde, l’autre vers la solitude.
« La flamme de la pensée, s’écrie-t-il, le sentiment de la « vie, — où, où donc abondent-ils? » Ce n’est ni dans le monde ni dans le conflit des hommes qu’on peut espérer de les trouver.
/ « Celui qui à regardé de loin et qui n’a point partagé la /utte, celui-là seul sait comment les choses se sont passées;
la vie de tous, qui a renoncé à la sienne
« Donc, à toi nous venons. Des nuages sont amoncelés là où tu t’es assis, ô Maître ! Le royaume de ta pensée est triste et froid, — le monde est plus froid encore !
« Mais toi aussi tu as des plaisirs à partager avec ceux qui viennent à toi : des baumes flottant sur tes brises de montagne ; des spectacles à contempler, qui guérissent.
« Que de fois, là où les pentes sont vertes sur le Jaman, tu t’es assis à la porte de quelque haut chalet, et tu as vu le jour d’été être long à finir,
« Et les ténèbres se glisser sur l’herbe humide étoilée de pâles crocus, et gagner peu à peu cette nappe étincelante de cristal sous le vert sombre des sapins, .
« Les eaux du lac Léman, au loin là-bas ! — Que de fois tu as regardé la rose lumière s’évanouir des pics distants couverts de neige, et tu as entendu dans l’air de la nuit
« Les accents d'une langue éternelle jouer à travers les branches des sapins ! que de fois tu as écouté et t’es senti redevenir jeune, tu as écouté et pleuré ! — Mais loin ! arrière î
« Arrière! les rêves qui ne savent que tromper! Et toi. Guide triste, adieu ! Je pars : la destinée me pousse ; mais je laisse la moitié de ma vie avec toi, ici.
« Nous tous, — instruments au service de quelque Pouvoir inconnu, — nous nous mouvons sur une ligne rigide : ne pouvant ni posséder et jouir quand nous le voulons, ni, quand nous le voulons, nous démettre.
« Moi, c’est dans le monde que je dois vivre : — mais toi. Ombre mélancolique, si tu ne me vois plus désormais, tu ne me condamneras ni ne me blâmeras.
« Car tu es parti de la terre, et la place que tu réclames, elle t’est due parmi ceux-là, les Enfants de la seconde naissance, que le monde n’a pu soumettre ni apprivoiser.