‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 165 sur 194 · UNE IMMORTELLE COURONNE FUNÈBRE · texte numérisé non relu

UNE IMMORTELLE COURONNE FUNÈBRE

« Et au sein de cette petite troupe transfigurée , que bien ' des voies différentes ont conduite à une terre commune, tu apprends à penser comme eux.

« Chrétien et païen, roi et esclave, soldat et anachorète, ces distinctions que nous estimons si graves ne sont rien à leurs yeux.

« Ils ne demandent pas qui a langui inconnu, qui s’est lancé dans l’action, eux dont l’unique lien consiste en ceci qu’aucun d’eux n’a été souillé par le monde.

« Là, sans colère, tu verras celui qui maintenant n’obéit plus à ton charme 1 , pourvu seulement qu’il soit resté comme toi, sans tache. — Ainsi donc, adieu !

« Adieu ! — soit que tu reposes maintenant près de cette mer intérieure tant aimée, dont les vagues bleues réjouissent de leur sourire Yevey et Meillerie,

« Dans cette douce et gracieuse contrée où, avec leur bruissement sonore, les pins odorants du Switzerland se dressent sombres autour de ta verte tombe ;

« Là, où entre les murs de vigne tout poudreux qui aboutissent à cette verte place, le paysan matinal se rappelle encore la figure du pensif étranger

« (Et il se baisse pour nettoyer ton chiffre tumulaire caché sous la mousse, avaut de reprendre son chemin ) ; — ou soit que, par un destin plus ironique, parmi les essaims des hommes,

Le poète lui-même, M. Arnold, qui s’apprêtait à entrer dans la vie pratique et active. — Devenu professeur à Oxford et attaché, de plus, à l’administration centrale de cette Instruction publique où son père a , été le grand et bienfaisant réformateur, nous l’avons vu récemment en France (1859) chargé d’une mission de son Gouvernement pour étudier chez nous l'Instruction primaire et voir ce qui pourrait 8c transporter utilement de nos méthodes dans son pays.

« Là où entre ses -terrasses de granit la Seine dirige son onde, la Capitale du Plaisir voie ton tombeau dont on parle à peine j —

« Adieu! sous le ciel nous nous séparons dans cette austère vallée des Alpes. O volonté détendue ! ô cœur brisé ! à toi un dernier, un dernier adieu ! »

Voilà pourtant, si je ne m’abuse, sur ce tombeau solitaire qui est moins en effet aux bords de la Seine qu’au bord du Léman, une immortelle couronne funèbre.

Il me semble qu’aujourd’hui nous avons été bien sombres. C’est que nous avions affaire à une vraie maladie. Nous nous relèverons avec René qui n’est un de ces malades qu’à demi, et qui excelle à dire avec éclat les choses sombres, et Les choses désespérées avec enchantement. De bonne heure il a su faire de son désespoir et de ses ennuis même une séduction. Et ceux et celles surtout qui l’ont le mieux connu définissent volontiers sa personne et sa race quelque chose de capricieux, d’inattendu, d’inégal et d’aimable : — « Oh ! quand elle le veut, que cette race de René est aimable! c’est la plus aimable de la terre 1 » Je ne saurais trop dire qui me souffle ces paroles, mais je suis bien sûr de ne les avoir pas inventées 1 .

Une seule et dernière remarque avant de quitter Sénancour : c’est que jamais René, si beau qu’il puisse être, ne saurait faire à un étranger, Allemand ou Anglais, une impression du genre ni de la force de celle qu’on vient de voir sortir de la lecture d ’Obermtn. Chateaubriand support* peu la traduction, ou simplement le transport à l'étranger. La beauté chez lui, même la beauté de la pensée, tient trop à la forme ; elle est comme enchaînée à la cime des mots ( apicibus verborum ligota), à la crête brillante des syllabes.

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