‹ Lettres à la Princesse (volume 2)Chapitre 166 sur 194 · QUINZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUINZIÈME LEÇON

"Werther et Otildc-Harold , frtres de René. — Caractère propre de ce dernier; — image de l’auteur. — Naïveté d'égoïsme. — Moralité plaquée. — Le poison dans l’hostie. — Le Lépreux de la Cité d’Aoste; — pit-é et sympathie. — Salut final i René.

Je ne comparerai pas René avec d’autres types; une telle comparaison mènerait trop loin. M. de Chateaubriand se plaint dans un chapitre de ses Mémoires que l’auteur de Childe-Harold l’ait imité sans le nommer. Il y a là de l’enfantillage vraiment*. Ces grands poètes n’ont pas eu besoin de s’imiter l’un l’autre ; ils ont trouvé en eux-mômes et dans l’air du siècle une inspiration suffisante qu’ils ont chacun appropriée et figurée à leur manière, en y mettant le cachet de leur talent et de leur égoïsme. Tous ces types sont éclos en Allemagne, en Angleterre, en France, sous un même souffle, sous un même courant atmosphérique général qui tenait à l’état du monde à ce moment. Il y a de ces grandes zones d’idées et de sentiments dans lesquelles plongent des quarts de siècle ou des demi-siècles tout entiers. Cela s’est vu au Moyen-Age, à la Renaissance, à la fin du xviii® siècle, au moment de toutes les grandes rénovations de la société.

Un homme qu’on est assez surpris d’avoir à nommer en pareille matière, mais qui était véritablement dis-

* « Manfred n’est qu’un RenéTiabillé à la Shakspeare. » (Chênedollé. Le mot est bien dit et vrai si l’on n’en abuse pas.

tingué et qui avait bien de la finesse dans l’esprit , avant de s’être fait une réputation dans un tout autre genre, M. Pierre Leroux, dans sa Préface de la traduction de Werther, écrite il y a quinze ans, a dit :

« Il y aurait une ctude bien curieuse à faire. Il faudrait comparer Werther à Faust et montrer Je rapport intime qui unit ces deux ouvrages de Goethe : on obtiendrait ainsi une sorte de type abstrait de la poésie de notre âge. On prendrait ensuite l’œuvre entière de Byron, et le type en question reparaîtrait. On ferait la même chose pour le Retié de M. de Chateaubriand, pour YOberman de M. de Sénancour, pour l'Adolphe de Benjamin 'Constant, et pour une multitude d'autres productions éminentes et parfaitement originales en ellesmêmes, sans compter les imitations plus ou moins remarquables de Werther, telle que le Jacopo Ortiz d’Ugo Foscolo. Mais, si les considérations que j'ai émises tout à l’heure sont vraies, une telle comparaison entre Werther et les œuvres analogues qui l’ont suivi, même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport avec lui, ne serait rien moins qu’un tableau et une histoire de la littérature européenne depuis près d’un siècle : ce serait la formule générale de cette littérature donnant à la fois son unité et sa variété, ce qu’il y a de permanent en elle et ce qu’il y a de variable, à savoir la forme que revêt, suivant l’âge de l’auteur, suivant son sexe, son pays, sa position sociale, ses douleurs personnelles, et au milieu des événements généraux et des divers systèmes d’idées qui l’entourent, cette pensée religieuse et irréligieuse à la fois que le xviu® siècle a léguée au nôtre comme un funeste et glorieux héritage. Laissonslà ce sujet qui demanderait un volume... »

Si l’on faisait ce travail il y aurait à ne pas oublier ceci { car j’aime toujours à faire la part du moraliste), que les René , les Childe-Harold , sous leur noble pâleur ne sont qu’un seul aspect idéalisé de l’individu qui se pose à son avantage et qui ne se livre pas à nous tout entier. René a son côté de prose, dont il ne se vante pas. De même, Childe-Harold est doublé de don Juan, et il

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